TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESLes jeunes engagés dans la présidentielle

Cet article a été publié il y a 10 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Bourdieu l’annonçait déjà, la jeunesse n’est qu’un mot. Pourtant, enkysté dans l’opinion, le cliché d’une jeunesse de panurge tient bon. La jeunesse, cette tranche d’âge aux contours flous, couvre en fait des univers sociaux trop différents et des réalités trop disparates pour qu’on l’agrège en une entité homogène.

Taxer l’individu de « jeune » revient, de fait, à lui rappeler son irresponsabilité. Enjeu de lutte permanent, la frontière entre les générations, patente ici, socialement construite et entretenue, permet de placer les jeunes hors jeu. Il a donc paru urgent, une fois encore, de dénoncer cette taxinomie désuète en illustrant l’engagement politique des jeunes dans la campagne présidentielle.

 

Les branches jeunes des mouvances politiques

Foule de sites internet, campagnes de sensibilisation dans les lycées, conférences et meetings étudiants, le florilège de vecteurs de rassemblement des jeunes en politique est impressionnant. L’audience des mouvements politiques de jeunes (MJCF, MJS, Jeunes Pop) tend, elle aussi, à souligner que la politique n’est pas qu’une affaire de vieillards grabataires.

Souvent rattachées, de près où de loin, à une mouvance politique plus vaste (Front de Gauche, PS, UMP…), ces formations en vogue recrutent parmi cette génération décriée comme apolitique, donc influençable. Au regard de l’adhésion parfois très précoce — dès 16 ans — à de tels mouvements, difficile d’affermir plus loin l’idée dépassée d’une jeunesse politiquement mouvante qui accorderait son vote au plus séduisant.

 

Nous avons, pour cette étude, interrogé deux jeunes militants aux parcours politiques très différents.

Rémi, 19 ans, est adhérent au Mouvement des Jeunes Communistes de France (MJCF), une organisation politique militante de jeunesse fondée en 1920 qui comporte quelque 15 000 adhérents. Statutairement indépendante, le MJCF a choisi de soutenir Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de Gauche. Rémi désarticule un amalgame : l’on peut être membre du MJCF sans adhérer au Parti Communiste Français (PCF). Il reste donc possible de faire du militantisme sans soutenir un parti électoral. Dans ce cadre présidentiel, le MJCF prolonge donc ses actions militantes ordinaires (porte à porte, diffusion de tracts, réunions publiques…) et mène des campagnes plus longuement ancrées dans son travail de tous les jours : soutien de la Loi Cadre de Marie-Georges Buffet sur la Jeunesse, pétition pour la reconnaissance d’un Etat palestinien indépendant…

 

Anne-sophie, 19 ans, est membre du mouvement affilié à l’UMP des Jeunes populaires, qui soutien son candidat Nicolas Sarkozy, qu’elle présente comme le « candidat de la jeunesse. » Plus loin, elle déclare que « L’UMP laisse des responsabilités aux jeunes populaires, car nous appartenons à un parti qui fait confiance en ses jeunes et qui leur fait jouer un rôle important. » L’action de ce mouvement passe par la tractation à la sortie des métros, dans la rue, le placardage d’affiches «La France Forte», le porte-à-porte, la discussion directe dans les lycées, les écoles et les universités.

 

L’émergence du sentiment politique 

La pertinence du critère de la jeunesse orbite autour de plusieurs éléments fondamentaux, mais en particulier celui de la fraîcheur et de la nouveauté de l’engagement, qui laissent entrevoir une forme de maturité et présager un discours sincère.

D’un côté, l’on peut certainement retenir que la jeunesse qui ne manifeste pas, ou pas encore, d’intérêt politique, reste ductile : elle attend la couleur politique à travers laquelle elle se reconnaîtra le mieux, si elle ne l’a pas, ou pas encore, hérité de ses déterminants sociaux. De l’autre, il faut bien distinguer une jeunesse militante qui a vu naître chez elle un sentiment politique doté de plusieurs visages :

 

       La reconnaissance en les valeurs ou l’idéologie véhiculée par un courant politique. Anne-sophie, membres des Jeunes Pop, est sensible à la « grande confiance » accordée aux jeunes adhérents et affirme, péremptoire : « Les valeurs jouent un rôle important dans l’implication d’un jeune en politique. A l’UMP nous défendons les valeurs du travail, de l’effort, de l’autorité, du mérite et de la solidarité. » Rémi, membre des Jeunesses Communistes pose sans hésiter que son engagement est idéologique : à partir de l’instant où « la société et son organisation économique et productive est fondée sur l’exploitation humaine », source de misère pour les uns et de profits pour les autres, l’indignation devient le terreau de l’engagement politique.

 

       La prise de conscience de la nécessité de l’engagement. Rémi poursuit son raisonnement :« [Dès lors,] la volonté de changer l’ordre des choses se fait plus forte : vient le temps de l’engagement. De spectateurs, nous passons acteurs. Ce n’est que par l’organisation qu’il nous est possible de combattre efficacement le système capitaliste et d’avancer vers le socialisme. » Pour Anne-Sophie : « C’est face à l’acharnement de la gauche contre Nicolas Sarkozy, un homme qui fait tant de bien et dont on dit tant de mal, que j’ai décidé de m’engager chez les jeunes populaires pour soutenir l’action du président de la République et aider le candidat a être réélu. »

 

       Le sentiment de compétence politique. Chacun des jeunes militants  interrogés reconnaît le rôle politique qui lui est laissé par les structures de rassemblement.  Il s’agit, pour le militant, d’asseoir la légitimité de ses actes politiques. Anne-sophie s’honore d’appartenir « à un parti qui fait confiance en ses jeunes et qui leur fait jouer un rôle important. » Bien plus, Rémi rend compte du « pouvoir de transformation des choses telles qu’elles sont, des structures héritées » : cela constitue « une véritable dignité pour la jeunesse. Comme le dit René Char : « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». »

 

Réactivité en face d’un système qui révolte, volonté de faire valoir sa condition de jeune, fascination de l’univers politique, ces motivations sont les points autour desquels gravitent les aspirations politiques des jeunes militants, et qui légitiment leur engagement.

La jeunesse, sel de la vie politique ? 

Cartographiez la jeunesse, vous n’y retiendrez pas les mêmes proportions politiques que dans la société en son intégralité. Voici les résultats des deux tours de l’élection présidentielle factice préparée par les associations Cactus et Terra Nova à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse en mars 2012. La participation au premier tour avoisine les 50%, et s’élève à 38% au second.

 

Tout cela dénote brutalement avec les actuels résultats de sondages que tout le monde sait. Est-ce la compétence politique et la politisation induite par l’IEP, ou bien la jeunesse des participants qui laisse émerger de telles déviations par rapport aux sondages nationaux, impossible de le dire clairement, mais probablement ces facteurs s’imbriquent-ils.  Quoi qu’il en soit, la jeunesse ne s’exprime pas de la même voix que la société.

Pourtant, si la responsabilité prêtée au jeunes militants est bien réelle, apporte-t-elle un vent frais et des idées nouvelles aux courants politiques ? Sans doute, mais il faut en mesurer correctement l’étendue.

 

Anne-sophie annonce : « Il est très important de s’engager en politique pour peser dans les décisions des hommes politiques. L’engagement des jeunes est très important, il apporte une certaine énergie et volonté de changer les choses, il apporte aussi un regard nouveau. »

 

Mais indubitablement, la jeunesse militante hérite des pratiques de ses aînés. Militantisme et vocables des jeunes partisans en comportent des traces trop évidentes. Ainsi, projetés dans le moule d’une mouvance politique, la jeune individualité peut-elle encore s’exprimer ?

La question reste ouverte.

Cet article a été publié il y a 10 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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