TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESLa rétention des sans-papiers, une réalité méconnue

Cet article a été publié il y a 10 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.
Du 26 mars au 6 avril 2012, plusieurs groupes de 5 à 10 personnes ont défilé devant le centre de rétention de Cornebarrieu, en banlieue toulousaine. Conviés dans le cadre de la campagne Migreurop, les participants ont demandé, jour après jour, à le visiter et à s’entretenir avec des sans-papiers pour obtenir un droit de regard. Une endurance parfois couronnée de succès. Reportage.

Que vous évoque l’aéroport de Blagnac? Voyages d’affaires, excursions exotiques, grèves, retards, nouvelles lignes ? Actuellement, au moins 79 personnes l’associeront au centre de rétention administrative, le CRA, de Cornebarrieu situé derrière les pistes d’atterrissage. Ces 79 hommes et femmes sont des sans-papiers (1) retenus dans cet établissement construit en 2006. Hormis leurs familles, les associations et le personnel y travaillant jour et nuit, peu de Toulousains connaissent ces murs protégés par des barreaux, grilles, barbelés et caméras de vidéosurveillance. Du 26 mars au 6 avril, la campagne européenne Migreurop tente d’y remédier en invitant journalistes, personnalités diverses et organisations à visiter le centre. L’objectif, sensibiliser le grand public à la problématique.

Visiter un centre: une stratégie bien préparée à l’avance

Le 2 avril au matin, les organisateurs continuent de s’activer. Le terre-plein improvisé en parking se remplit petit à petit . Sans voiture, il est difficile d’accéder rapidement au centre. A 10h30, l’impatience d’entrer se fait ressentir. “Nous devons d’abord attendre Kader Arif !”, explique Chantal, arborant le tee-shirt de son association le Cercle des voisins, qui a contacté le député européen PS. En France, seuls les parlementaires (2) et députés européens français (3), ont le droit de visiter les centres sans autorisation et à tout moment. L’élu ne tarde pas. Il entre sans difficulté au centre. Sa voiture et son chauffeur l’attendront, eux, sur le parking officiel, aux côtés des voitures de police.

Chantal a découvert l’existence des centres de rétention avec les frères franciscains qui organisent des cercles de silence place du Capitole à ce sujet. “Je me bats avec le Cercle des voisins depuis sa création en 2008 pour en parler aux villes voisines. A terme, nous souhaitons la fermeture de ces centres ! C’est inhumain !”, assure-t-elle, pleine de conviction. Laurent, son collègue, à l’accent bien prononcé, ajoute: “Nous intervenons aussi directement dans l’aéroport. Nous avons d’ailleurs réussi à annuler trois expulsions en prévenant un commandant de bord et des passagers.”

Une jeune femme, la vingtaine, sort du centre un sac vide à la main. Chantal recueille son témoignage. Étonnée d’être abordée, elle se confie mais refuse d’être filmée par la réalisatrice Neus Viala, et ses deux techniciens, présents pour y tourner un documentaire. Son ami, sénégalais, est retenu depuis le 23 mars. “Hier, il a été témoin d’une bagarre. Lui-même s’est fait tordre le cou. Les surveillants ont cru qu’il avait provoqué les violences. Si les vidéos de surveillance ont finalement confirmé son innocence, il a tout de même passé 6 heures en isolement. La Cimade [association présente au CRA, accompagnant les étrangers migrants] l’encourage à porter plainte”, décrit-elle d’un ton neutre, avant de conclure, agacée: “Ils auraient pu regarder la vidéo avant !”

Un bruit de moteur nous interpelle. Une voiture de police attend devant le portail en fer. Deux policiers sont assis devant, un autre à l’arrière, à côté, un retenu nous regarde, droit dans les yeux, mais calmement. “Ils les arrêtent au faciès! Regardez !” s’insurge sur le champ Sylvie, membre du collectif Privés de papier, remarquant l’origine africaine de l’homme. “Nous organisons une fois par mois des réunions avec des privés de papiers, car pour nous ils ne sont pas sans papiers, ils en sont privés! Nous essayons de les aider, mais notre travail repose avant tout sur l’écoute. Nous ne pouvons avoir le statut d’association à cause de la population qu’on cible”, affirme-t-elle pleine de dynamisme, avant de se rendre d’un pas pressé à l’interphone pour demander à visiter le centre.

Les policiers refusent. Une autre solution est alors mise en place. Chantal nous la révèle discrètement et se retrouve vite entourée: “Vous allez demander à voir Samir en tant que citoyen lambda. S’il n’est pas disponible essayez avec Mounir (4).” Ces noms ont été récupérés grâce aux parlementaires qui les ont rencontré.

Samir, 19 ans: coupable d’être un étranger

Nous nous retrouvons derrière le portail avec Laurent et un journaliste. Nous déposons nos cartes d’identité, sacs, appareils électroniques. Une fois passés les détecteurs de métaux, nous nous laissons guider par un policier, grand, brun, à peine la trentaine. Casiers bleus, portes bleues, murs blancs, tout respire le neuf.

“Installez-vous, il va arriver”, nous indique-t-il. La porte d’en face s’ouvre en même temps, un autre policier montre à Samir qu’il est attendu. Il recule instinctivement. Laurent hausse la voix pour qu’il entende: “Nous ne sommes pas de la police. Nous voulons seulement te parler et t’écouter.” Samir revient, s’assoit, mal à l’aise, le sourire gêné. Une marque rouge apparaît sur son front, comme s’il venait de se réveiller. Le jeune homme de 19 ans fuit nos regards en faisant tourner son téléphone portable dans la main. Il dit ne pas bien parler français. Nous essayons tant bien que mal de lui poser plusieurs questions. Au fur et à mesure, il se sent un peu plus en confiance. Au bout de quelques minutes, il appelle une amie pour traduire. “Vous savez, Samir est retenu ici depuis 32 jours, nous attendons la réponse du juge, mais il devrait être libéré bientôt”, répond-elle enthousiaste. En France, les retenus sont maintenus au centre de rétention 45 jours au plus (4). Un dialogue s’installe avec Samir par le biais de son amie, très coopérative. “Il va bien, c’est pourquoi il ne veut pas être aidé. La Cimade s’occupe déjà de lui. Nous lui rendons visite tous les dimanches car en semaine nous n’avons pas la voiture pour venir. On l’appelle régulièrement”, informe-t-elle. Samir vit avec un autre retenu dans une bonne entente. Avec certains policiers le courant passe, avec d’autres la relation est plus difficile. Lui n’a pas entendu parler des violences de la veille.

“C’est l’heure de manger, il faut sortir maintenant!”, nous signalent brusquement deux policiers. La conversation écourtée n’aura duré qu’une quinzaine de minutes. En sortant, nous apercevons un visiteur qui tente d’entrer le sac rempli d’affaires. Refoulé, il repart contrarié. Entre 12h et 14h, le centre est fermé aux visiteurs.

Des réactions fortes sans relais dans les médias

“On les enferme alors qu’ils ne sont coupables de rien.” Kader Arif, député européen, condamne en ces termes la politique judiciaire actuelle contre les clandestins. Après deux heures de visite, l’élu n’a pas changé de position. “Même si les conditions s’améliorent, je reste contre l’idée même d’un centre de rétention”, développe-t-il confiant, “il faut plus de transparence et faire en sorte que les ONG puissent visiter les centres afin d’observer les conditions de détention”. Kader Arif s’est opposé avec 205 autres députés à la directive Retour de 2008. En vue de l’augmentation du nombre d’immigrants sur le territoire européen, le Parlement a adopté cette loi d’harmonisation. Commune au Vingt-sept pays membres, les expulsions tendent à être encadrées. Toutefois si ce texte autorise la rétention jusqu’à 18 mois, son application varie selon les pays. Le député conclut: “L’immigration devrait être gérée par le ministère des Affaires étrangères et non celui de l’Intérieur.”

Une voiture de police rentre: ce sera la troisième arrestation de la matinée. Le visage basané, le retenu se courbe dans la voiture pour nous montrer ses mains. Elles sont menotées. Une image perturbante, qui ne trouve que peu d’écho dans les médias français. Pourtant conviés, peu d’entre eux sont venus couvrir cette actualité.

 

(1) Selon l’association Le Cercle des voisins du CRA

(2) Article 720

(3) Article 719

(4) Les prénoms ont été volontairement modifiés.

(5) http://www.senat.fr/seances/s201102/s20110209/s20110209017.html

 

Cet article a été publié il y a 10 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par La rédaction Aparté.com

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