TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTESUne vie sans streaming

19 janvier 2012. Aux alentours de 3 heures du matin, les autorités américaines, avocates impénitentes des causes perdues, pressent le bouton d’arrêt d’urgence d’un site de téléchargement mondialement adulé. Quelques milliers de tera-octets débranchés en l’espace d’une nuit. Très vite, MegaUpload n’est plus qu’un cadavre décharné. 

Au réveil, l’affolement est sans précédent : l’attaque américaine a fait mouche, apocalyptique. Toute la planète pleure à chaudes larmes. Évidemment, sont ensuite dynamitées, à la chaîne, les autres instances de téléchargement direct et de visionnage en ligne de la culture d’écran. Le FBI, implacable, a signé le coup d’arrêt du streaming. L’événement sera probablement érigé en date-butoir des prochains calendriers. 

À ce jour, quelques plate-formes alternatives résistent encore et toujours à l’envahisseur. Et la vie n’est pas bien facile pour les garnisons de Laudanum, Petitbonum, etc. 

Tout de même. Que pèserait, sur nos routines confortables, la fin définitive du streaming ?

LA VIE SANS STREAMING

 

De l’usage du streaming

Les pré-quarantenaires décadents, fidèles au streaming depuis des lustres (dix bonnes années), ont tous aperçu dans ce bâillonnement inattendu le prodrome à quelque chose de bouleversant, d’inimaginable jusqu’alors, comme un missile juridique balancé sur leurs habitudes fragilement scotchées, en définitive, à un mode de vie devenu une obsession.

Mais, passons un instant sur les considérations palahniukéennes. L’intronisation des plates-formes de streaming et de téléchargement avait marqué la montée en puissance de la culture d’écran, inéluctable, galopante — pervasive, comme disent les anglophiles. L’empilement de boîtes de DVD et de VHS dans les étagères du salon était, très vite, remplacé par quelques interfaces informatiques qui recensent des fichiers vidéo, hébergés on-ne-sait où, co-optés par on-ne-sait qui, et dont la liste s’élongeait de façon interminable. Place au dématérialisé ! Illégal, mais accessible. Pour les férus de l’écran, ce type de consommation devint des plus coutumiers.

Bien vite, les mercenaires de la cinématographie exhibèrent l’utilité d’un bombardement mondialisé de la culture de l’écran étendu aux quatre coins de la planète. Satantango, Apocalypse Now, The Terrorizers en langue originale, qualité HD, en trois secondes chrono, voilà de quoi faire déserter les salles de cinéma au ticket onéreux. Culture d’écran choisie à domicile sur ordinateur : face à ça, la télévision et les multiplexes pouvaient se rhabiller gaiement et passer au Lavomatic leurs hardes du mainstream.

Premières discordes

Désormais, sans les vitrines cinématiques informatisées, il faut bien encaisser tant les séries niaises que les voix francisées de Barney Stinson ou de Sheldon Cooper et, pour tout dire, la pilule est pénible à digérer ; il faut se plier aux programmations des cinémathèques locales pour pouvoir palpiter des pupilles devant la filmographie de Tàrr, Klimov ou Tarkovski — surtout qu’Utopia, à Toulouse, délivre les chefs d’oeuvre cinématographiques au compte-goutte. Quoiqu’il en soit, se rediriger vers les petites salles au tarif économique, peu équipées (restées aux projecteurs monotubes, kinétoscopes, zoopraxiscopes, j’exagère à peine…. Ça existe encore ?), devient un passage obligé, étant donné qu’à vingt euros le DVD, soit à peu près la moitié du budget nutritionnel hebdomadaire d’un étudiant normalement constitué, la culture devient un luxe impayable.

À l’aide de la culture dématérialisée, on ne payait plus les coûts marginaux mirobolants du capital culturel objectivé. Ce qui séparait de la culture ne se chiffrait plus en euros sonnants et trébuchants, mais en kilo-bits par seconde. Du coup, retomber dans une vie sans streaming réaffirme une césure entre les plus modestes et les plus aisés. Le streaming rendait la culture disponible, sans s’encombrer des barrières monétaires. Désormais, l’accès à la culture d’écran est éclusé.

Les affres de  la disparition

Bref. Penser une vie sans streaming implique d’ébranler les habitudes bien accrochés à soi. Terminés, les repas solitaires devant l’écran, exit, les dissertations préparées entre deux blocages Megaupload, à la trappe, les soirées tranquilles où l’on dévore la moitié de la saison d’une série découverte la veille. Il fallait triturer ses habitudes, selon le degré d’accoutumance qui réside.

Après tout, nous étions un poil cocaïnomanes, assez shootés, tout de même, à la culture d’écran. Pour autant, le rétablissement paraît frappé d’impossibilité. Parce que l’offre légale, non-concurrentielle, onéreuse, peu addictive, est confrontée à une demande qu’elle reste incapable de combler. Le public est toujours plus écoeuré par la programmation télévisuelle. Qui pouvait encore supporter Plus Belle La Vie, Un Gars Une Fille, ou les misères américaines, mettons : NCIS, Les Experts, ou n’importe quel autre vecteur d’âneries ? Qui pouvait encore se laisser interrompre toutes les demies-heures par les publicités ? Ce sont deux choses trop pénibles. Par le streaming, la culture était revalorisée ; sous couvert des grosses chaînes de distribution sélectives, elle s’étiole.

Les résistances des plus robustes

Pour le coup, quelques uns de mes comparses ont, dès le début de fin du streaming, songé à investir d’autres espaces culturels : librairies, salon du livre, cafés littéraires… En un mot, la lubie du cinéma qui les avait frappés de plein fouet voici quelques années tombe en lambeaux ; le renoncement au streaming fit péricliter pour de bon cette propension répréhensible à propulser sur les faîtes de ses pratiques culturelles la culture cinématique dématérialisée, sans pour autant sombrer dans la prostration. Tiens… En terminer avec le streaming m’aura bien enrichi le vocabulaire. Point positif.

D’autres énergumènes, et je remercie le ciel de les avoir planqués sur ma route, ont immédiatement songé à collectiviser. Pas n’importe comment : sauvagement, à la truelle, en rassemblant, dans des serveurs entreposés dans un local et liés par un simple réseau Ethernet, toutes les séquences téléchargées au fil des ans ; les serveurs n’étaient pas connectés à Internet, chaque intéressé devait venir en personne pour se servir.

La solution la plus pratique fut de se remettre aux fichiers torrent. Repasser au p2p, quoique la technique soit bien plus repérable (et rétrograde, pouah), notamment par les organes sanctionnateurs de la Hadopi.

De cette excursion, il faut bien retenir que les lignes de résistance se dressent de plus en plus, même si leur efficacité reste toute relative. Mais les poches de résistance ne cessent de gonfler, sans arrêt.

Tout cela provient, en définitive, d’un dégoût prononcé : avec un circuit de distribution européen déphasé de trois ans par rapport à ce qui défile sur les écrans-télé d’outre-atlantique, et ce, face à un réseau informatique mondial instantané qui nous nargue, tout le monde ne trouve pas son compte. Pour se rasséréner, on se dit que les nouveaux épisodes de Dr. House et des Simpsons débarqueront d’ici 2015, sur des chapeaux de roue.

Partant, notre continent, également tamponné par l’ACTA, n’aura jamais aussi bien porté son surnom de « vieille Europe ».

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

(A)parté pas si vite !

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