TEMPS DE LECTURE : 12 MINUTESEn Aparté avec… Juliette

Mi-novembre*, le casque sur les oreilles, je battais le pavé en direction de la Halle aux Grains où une entrevue m’attendait avec Juliette avant qu’elle ne mette pieds et piano sur scène. Son dernier album « No Parano » fut le joli prétexte de cette interview prenant irrésistiblement quelques chemins de traverses (jeux vidéos, écriture) pour finalement aboutir sur la voie de gauche… Tête à tête politico-musical.





*Note à l’attention du lecteur : J’avoue que livrer aujourd’hui une interview faite mi-novembre soit digne d’un paresseux, mais à ma décharge j’ai toujours eu des soucis de dictaphone avec Juliette. La première fois, en 1832, aucune de ses paroles n’avaient été enregistrées, cette fois-ci j’ai perdu les fichiers pendant plus d’un mois.

Maboo : Votre dernier album, « No Parano », a un design plus épuré que les précédents, pourquoi ce choix ?

Juliette : Alors, ça n’a pas de sens. C’est une invention du graphiste, c’est très rigolo et c’est joli. Ça rappelle, paraît-il, la croix rose que mettait Marylin sur les photos dont elle ne voulait pas entendre parler. Faut pas penser qu’à chaque fois, il y a des concepts et des pensées ! Un peu d’immédiateté, c’est pas mal.

Je crois savoir que vous êtes une gamer avertie… le dernier jeu auquel vous avez joué ?

J : Cet après-midi, j’ai joué à Fallout New Vegas. C’est un jeu de rôle solo. C’est défoulant, ça fait beaucoup de bien. Quand on sort de là, le monde commence à vous apparaître comme un jeu vidéo, c’est assez drôle. J’aime bien cette sensation.

Du coup, avez-vous vu l’expo «Game Story » au Grand Palais ?

J : Pas encore, je ne sais pas si je vais y aller car le jeu vidéo reste une activité finalement personnelle. Je n’ai pas envie d’aller voir ça dans un musée. Cette expo s’adresse plus aux nostalgiques ou à des gens pour qui le jeu vidéo est une espèce de truc improbable, compliqué, étranger en tout cas.
Mais je crois que quand on est gamer et qu’on s’est frotté à plusieurs sortes de jeux, on sait très bien que ce n’est pas juste de la baston et des bagnoles qui se courent après. Il y a énormément de choses hyper intéressantes, très touchantes, très inventives, très romanesques. Certains jeux sont pour moi comme des œuvres d’art.

« Je ne fais pas dans la chanson d’état d’âme »

Dans vos chansons, il y a tout un imaginaire développé, des histoires racontées, comme dans les jeux vidéo ou les romans.…

J : Oui mais j’ai pas attendu les jeux vidéo pour cela. Il y a une manière d’attraper la narration, vite, bien, tout en allant droit au but. Ce que font les jeux vidéo, les romans, le cinéma… Vraiment, j’impose les choses, c’est clair et net. Donc je ne suis pas dans une écriture qui laisse une si grande part que cela à l’auditeur finalement. Je l’aiguille beaucoup. Il y a des choses beaucoup plus ouvertes dans l’écriture qui sont celles du cinéma ou du roman et qui laissent la part belle à l’imaginaire des gens pour qu’ils se fassent leur propre construction.

…Ce qui est rare quand même dans la chanson française. Chez vous, il y a un personnage, une rue, un lieu…

J : Voilà, c’est ça, je ne fais pas dans la chanson d’état d’âme, enfin, il y en a quelques unes forcément. Mais pour le coup, c’est mon côté comédienne qui ressort. Quand j’écris, je pense toujours au moment où il va falloir que je le chante sur scène, et qu’il va falloir que je le chante souvent sur scène. Donc, si ça m’emmerde ou si il n’y a pas de challenge d’interprétation, si je ne m’amuse pas avec, de recréer aussi tout simplement, ça ne va pas durer longtemps. J’ai besoin d’un support, il faut qu’il y en ait, des histoires, sinon je m’ennuie. C’est mon côté conteuse.

Sans transition, on va parler un peu d’alcool.

J : Bien.

Vous pouvez m’improviser un cocktail comme dans la chanson « Rhum Pomme » ?

J : Franchement là, non, il n’y a pas ce qu’il faut. On a bien bataillé pour écrire ça. Pour trouver des rimes genre « Prozac-Armagnac », c’est assez compliqué. On a essayé d’éviter les à-peu-près et les choses qui ne sont pas forcément drôles… Moi, je suis pas très cocktail en fait. C’est vin rouge et puis terminé, un peu de champagne et puis ça va bien.

« Mon petit vélo va bien, il n’est pas rouillé »

Un jour,  j’ai interviewé Brigitte Fontaine, qui m’a dit « la folie, c’est pas de la rigolade »… Votre petit vélo a-t-il déraillé un jour jusqu’à vous en faire flipper ?

J :  La chanson « Un petit vélo rouillé », c’est plutôt le petit côté noirceur des insomnies, la nuit quand on se réveille et qu’on a les idées noires. Et encore, je ne suis pas très cliente, parce que la nuit, je dors. Je suis pas du tout là dedans, névroses pas trop, psychoses non plus du reste…

Comme vous parliez de petits « démons » dans la présentation de l’album...

J : Ouais, bon, des fois, on dit des machins pour dire des trucs. Si j’écrivais ce texte aujourd’hui, j’écrirais pas le même. On est tous un peu allumés sur le plateau. J’explique qu’on nous a laissé sortir à condition qu’on soit suivis médicalement, mais c’est plus la folie du théâtre. Cet espèce de truc qui dit que « quand on a pas une vie comme les autres, on peut être facilement taxé de folie ». Voilà, mon petit vélo va bien, il n’est pas rouillé.

Pour écrire « The single », vous avez pensé à quelqu’un en particulier ?

J : Non à personne.

Par extension, j’ai pensé à Diam’s, juste par rapport au déroulement de sa carrière, qui a commencé par un tube et fini par de l’humanitaire…

J : Ah, c’est plutôt pas ça, je ne parle pas de ce genre de personne-là. C’est les petits minets ou les nanas qui vont sortir de la Star Ac et qui vont avoir une carrière fulgurante, mais avec le cynisme de quelqu’un qui s’y est préparé.
C’est aussi un peu pour dire que ces grandes chanteuses qui vont faire des trucs humanitaires et puis aller récupérer de l’argent pour les enfants du Fernanbouc…

A ce moment, Juliette se met à digresser…

Au Brésil, il pousse un bois avec lequel on fait des versets de violon. Je vous le dit, comme ça c‘est fait. Et la capitale du Fernanbouc c’est Versifé au Brésil. J’étale ma culture, j’adore.
…Donc, c’est pour dire, ces stars qui sont pétées de thunes… C’est comme l’histoire de comment il s’appelle, Toto, là, qui a fait sa chanson pour Diana, « Candle in the wind »… Ben, c’est une chanson qui a été écrite avant, il l’a recyclée. Et les droits d’auteurs ils tombent. Ça va quoi, c’est jamais gratuit. Et c’est beaucoup de personnes et plutôt pas Diam’s.

Mouais, mouais (à la Thierry Ardison).

J : Et le plus blâmable dans l’histoire, c’est pas la personne, c’est le système lui-même qui permet cet espèce de mensonge permanent.

Vous avez une grande gueule, dans le bon sens du terme et vous êtes pleine d’humour. Comment vous, vous définiriez ?

J : Est-ce que c’est vraiment intéressant de savoir qui je suis au fond ? Je crois que ce que je fais est assez descriptif de ce que je suis finalement. Je suis un peu grande gueule, je râle assez facilement. Mais je suis très gentille, euh, vraiment très gentille, hein ! Qu’est-ce que je peux dire d’autre ? Ouais, j’ai le sens de l’humour, j’espère…

« On est de gauche ou on ne l’est pas »

Je vous ai vue en arrivant avec votre équipe, vous avez l’air plutôt sympa avec eux, patiente…

J : C’est la moindre des choses. Je ne suis pas capricieuse. Avant les concerts, j’ai le trac, mais je gère ça. Mais surtout, je fais pas chier les gens qui travaillent pour moi, ce serait un peu malheureux. Au contraire, on est une bande de potes, on se marre bien. On a un fonctionnement particulier depuis quelques années, on se connaît bien, on travaille ensemble, on est payé pareil. Voilà, ça c’est la particularité du truc : je touche le même salaire que les musiciens et que les techniciens.

C’est ultra rare ça, voire inexistant !

J : Ça permet de tourner car on est nombreux. Soit, c’est moi qui prends de l’argent et à ce moment-là, on tourne à 2. Soit je suis payée comme eux et on fait tourner la troupe. Bon, on est de gauche, ou on ne l’est pas. Quand on nous met à l’hôtel, on nous met dans le même hôtel. Si l’hôtel n’est pas assez bien pour que j’y aille, il n’est pas assez bien pour que mon équipe y aille. Si il est trop bien pour mon équipe, il est trop bien pour moi aussi… Donc on est logé au même endroit. On mange la même chose, on voyage dans le même bus et puis tout va bien. Je dis pas que c’est mieux qu’un autre fonctionnement, mais, moi j’y tiens. Je trouve ça juste. Cela permet d’avoir une grosse équipe sur la route, que ce soit stable, fiable et viable surtout.

Vous me disiez tout à l’heure, « on est de gauche ou on ne l’est pas »… Est-ce que c’est quelque chose qui vous tente ou pas de prendre le micro et de faire du militantisme ?

J : Oui et non, je suis pas militante particulièrement. Je dis des trucs, mais toujours pour rire parce que j’ai pas envie d’emmerder le monde avec ça. Et personne n’est sûr d’avoir la vérité. Je pense qu’il est plus juste et plus humain d’être de gauche que de droite. C’est pour ça que toutes les appellations « gauche caviar» me révulsent. Je me dis qu’il vaut mieux avoir du fric et être de gauche que d’avoir du fric et être de droite. Je suis con, mais c’est comme ça. Je me dis qu’il y a une pensée qui fait que les mecs se disent « bon on bouffe du caviar, mais j’ai une pensée pour ceux qui en mangent pas tous les jours ». Ce qui n’est pas le cas des gens de droite.
Maintenant, si on va au fond des choses, ce n’est pas très encourageant. Je suis assez pessimiste sur la démocratie, sur le vrai fonctionnement de nos institutions, de nos politiques. Et c’est très compliqué de dire « je vais voter utile, je vais voter socialo au 1er tour ». Mais faut pas recommencer les conneries, point. Ce n’est même pas à réfléchir, c’est pas militant, c’est juste la base. Et surtout pas Sarko une 2eme fois, ça ira. Tout le monde a compris, y compris les gens qui ont voté pour lui la 1ere fois. Ils ont eu le dessin.

Vous sentez pas comme une odeur de souffre en 2012, hormis Sarko ? Les gens ont envie de changement, le problème, c’est que parfois ils vont vers un certain radicalisme.

J : Ouais mais ça, c’est parce les gens n’y connaissent rien. Les gens se déplacent pour aller élire un président, puis après ils vont aller à la pêche pour réunir une assemblée. Ils vont réunir des partis, quoiqu’il arrive. Il n’ y a pas de mouvement citoyen, les gens ne savent pas comment les institutions marchent, comment tout cela fonctionne. Il y a une éducation civique et politique à refaire complètement. C’est proche de zéro de toute façon.
Quand j’entends des ouvriers qui disent « on va voter Marine Le Pen »… Hey, les mecs, dans extrême droite, il y a droite! Réveillez-vous, c’est pas l’amie des pauvres, c’est l’amie des riches. C’est ça qu’il faut leur dire aux gens, bêtement. Un peu de social, ce sera du côté de la gauche, franchement. Marine Le Pen, elle ne va pas faire du social, sûrement pas. Et puis nos ennemis, c’est pas les Arabes et les immigrés, faut arrêter avec ça. Les ennemis, c’est ceux qui prennent la thune. Je m’excuse, mais nos amis les banquiers prennent beaucoup plus d’argent que les chômeurs, et en tant qu’assistés, nos amis les députés, les vieux croûtons de gauche comme de droite qui ont 75 ans, qui continuent à toucher 7 000 euros par mois d’émoluments et qui laisseront jamais leur place, qui n’en ont rien à foutre de nos vies de citoyens, par contre on va les réélire, y a pas de problème. Qu’ils soient de gauche ou de droite, pour le coup, c’est le même système.

Et Juliette, Présidente ?

J : Présidente, moi ? Certainement pas ! C’est un boulot de merde. Par contre, faut juste se battre contre des trucs pour dire que ça va pas !

http://juliette.artiste.universalmusic.fr/

Article rédigé par Maboo

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