TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTESEn Aparté avec… Clovis Cornillac

Le pari était osé, mais toutefois honorable : réaliser un polar social ayant pour trame de fond la fermeture d’une usine et les délocalisations. De l’audace, donc, de la part de Christophe Ruggia, dont le talent avait déjà été salué avec Le Gone du Chaâba, une adaptation littéraire traitant de la condition des immigrés algériens durant les Trente Glorieuses. Dans la tourmente semble s’inscrire dans la mouvance de ces « films sociaux » qui font état des failles du système économique français – on pense, par exemple, à Ma part du gâteau, le film de Cédric Klapisch sorti l’année dernière, mais encore à Une vie meilleure de Cédric Kahn, actuellement en salles.

Dans ce film, Clovis Cornillac incarne Franck, salarié d’une usine située dans la région de Marseille. Un jour, il apprend par hasard que son patron prépare, à l’insu de ses ouvriers, la délocalisation de son usine, couplée d’un détournement de 2 millions d’euros. La mince affaire. Avec son ami Max, incarné par le très surprenant Yvan Attal, ils décident d’organiser un braquage afin de s’emparer de l’argent. L’affaire tourne alors au cauchemar et le film, au thriller politique. A travers le mélange des genres, Christophe Ruggia tente de redonner vie à un cinéma qui menaçait de s’essouffler. Regards sur une nouvelle conception du cinéma français.

 

Aparté.com : Quelle était l’idée de départ ?

Christophe Ruggia : Mon idée était de rendre hommage au film noir, celui né dans les années trente aux États-Unis et qui a, dans les années soixante-dix, évolué en thriller politique avec des films tel qu’Un après-midi de chien ou Macadam Cowboy. J’aime tout particulièrement ce cinéma, qu’on retrouve encore aujourd’hui sous la forme d’oeuvres de science-fiction telles que Blade Runner, et qui s’incarne, plus récemment, dans des films tels que Drive ou ceux de Michael Mann. C’est un cinéma qui, tout en mêlant les genres, s’est intéressé à des personnages en marge de la société.

Je suis moi-même issu du milieu ouvrier. Mon père, salarié à Eurocopter, une usine telle que celle que l’on voit dans le film, était soudeur. Il était rentré dans l’usine à seize ans, en sachant à peine lire et écrire. Je l’ai vu, lui et d’autres hommes, vivre dans la peur au moment des premières mises en pré-retraite. Le risque de ne plus rien toucher du jour au lendemain le terrorisait. C’était dans les années 80, j’avais alors quinze ans. C’était une époque marquée par les chômages massifs, le choc pétrolier de 73, et l’on voyait des familles entières quitter la région pour aller chercher du travail ailleurs.

Je voulais, à l’aide de ces personnages que je connais bien, montrer les dégâts qu’ils subissent de l’intérieur, dans un tel contexte : les histoires d’amour qui explosent, la peur latente des ouvriers. J’ai également été très inspiré par des évènements de l’actualité antérieurs ou contemporains à l’écriture du film, comme par exemple l’Angola-Gate, Clearstream, l’affaire Karachi, ou plus récemment la crise de 2008, dont l’impact sur les relations entre les ouvriers et le patronat est fondamental, et qui m’a d’ailleurs poussé à écrire deux autres versions différentes du scénario.

« Le cinéma noir, tout en mêlant les genres, s’est intéressé à des personnages en marge de la société »

Comment abordez-vous la question de la morale au sein du film ?

C.R : De plusieurs manières. Dans le film, chaque ouvrier incarne à lui seul une certaine conception de la lutte ouvrière : tandis que Farid croit au combat collectif et ne se pose en aucun cas la question des dérives que celui-ci peut entraîner, leur pote Henri s’est radicalisé, menace de faire sauter l’usine : il illustre un comportement qu’on a vu apparaître ces dernières années. Max, le meilleur ami de Franck, a tout perdu après avoir été victime d’une première vague de licenciements dans l’usine : complètement désocialisé, il est prêt à tout. Quant à Franck, il vit dans la peur, la peur de perdre son travail, de vivre ce qui est arrivé à son ami Max. Il y a un peu de chaque dimension du combat collectif en lui. Hélène (incarnée par Mathilde Seigner, ndlr), quant à elle, est constamment dans la construction, elle cherche à sauver ce qu’il leur reste de stabilité, voit les choses autrement.

Clovis Cornillac : La question n’est pas de dire « faites ça, vous verrez, ça ira mieux après ». Ces gars là qui sont à priori normaux, et qui se mettent à devenir des voyous, parce qu’ils sont acculés, qu’ils ont peur, n’entrainent à fortiori que des problèmes. Mais c’est plutôt une question de logique : même le patron n’est pas forcément manipulateur, mais une succession d’évènements vont l’entraîner à se comporter d’une certaine façon. Ceux d’en haut n’ont pas de morale, et cela entraîne une absence de morale chez ceux d’en bas, par la force des choses.

« Lorsque je réalise un film, je pense toujours au spectateur que j’étais à l’âge de quinze ans »

Avez-vous cherché à réaliser un film militant ?

C.R : Pas vraiment. J’adore le cinéma depuis toujours : à quinze ans, je négociais avec le cinéma de ma ville pour faire venir des copies de films d’art et d’essai que j’avais envie de voir et les diffuser lors de trois séances hebdomadaires. A cet âge-là, l’idée d’écrire des scénarios et faire du cinéma mon métier s’est imposé comme une évidence. Lorsque je fais un film, je pense toujours au spectateur que j’étais alors, à ce plaisir ressenti lorsque l’on se laisse prendre par la fiction. Etant très engagé dans la vie, j’ai toujours eu tendance à aller plus naturellement vers  des films à fond social ou politique. De toute façon, je pense que tout art est politique par essence. J’avais donc à la fois cette envie de réaliser un film populaire, un véritable divertissement, mais aussi de l’articuler sur des problématiques sociales et engagées.

Aujourd’hui en France, on n’aime pas trop le mélange des genres : lorsque l’on fait un film social, il faut qu’il soit social jusqu’au bout. Pour ma part, je pense que le cinéma d’aujourd’hui se nourrit de tout : de références actuelles ou moins récentes, des nouvelles technologies, de la multiplication des images. Le cinéma a, selon moi, vocation a aller vers des genres hybrides, moins balisés que ceux que l’on a eu jusqu’à présent.

« Les spectateurs sont beaucoup plus exigeants lorsqu’il s’agit d’un film français que lorsque celui-ci nous vient d’Outre Atlantique »

Clovis, êtes-vous entré dans le personnage de Franck en ayant en tête les mêmes références que celles évoquées précédemment par Christophe Ruggia ?

Clovis Cornillac : En général, lorsque je m’attaque à un projet, je n’essaie pas d’y trouver des références. Je suis d’ailleurs très mauvais imitateur, la question n’est pas là, je ne me pose jamais la question de coller à un genre ou à une façon de faire particulière. Cela vient après. On est nourris de toutes ces références, elles sont liées à notre construction : ce qui nous touche ressort presque inconsciemment dans la construction du rôle, tout autant que la rencontre avec le réalisateur, le metteur en scène, les partenaires. Mais ce qu’il y a de vraiment intéressant dans le jeu, c’est d’y croire, c’est de se mettre dans la peau du personnage.

Le cinéma noir est un genre qui me plait beaucoup et qui ne m’est d’ailleurs pas étranger. Cependant, je pense que les spectateurs français sont beaucoup plus critiques lorsqu’il s’agit d’un film français que lorsque celui-ci nous vient d’Outre Atlantique. Pour prendre un exemple, j’ai joué il y a quelques années dans Le Nouveau Protocole, un film qui dénonçait les agissements de certains laboratoires pharmaceutiques. Malgré les noms cités, le film n’a généré aucune polémique, contrairement à The Constant Gardener qui a subitement recueilli tous les suffrages du public alors qu’il traitait du même sujet. C’est une hypothèse très subjective, bien sûr, mais je trouve qu’il y a une certaine forme d’injustice envers les tentatives de faire quelque chose de nouveau dans le cinéma français.

« Quand on voit le personnage de Max, on se dit quand même que ce mec n’est pas en pleine forme »

Comment avez-vous procédé au choix des rôles ?

C.R : J’ai réalisé ce film à ce moment précis de ma vie afin que mes parents puissent le voir. Ce projet n’était pas rien pour moi, au contraire, et le choix des personnages a été le fruit d’une longue réflexion. Quand j’ai écrit le scénario, j’ai pensé à Clovis tout de suite : il y avait une proximité avec le personnage, une sorte d’évidence. Lorsque Pascal Thomas, le réalisateur, a lu le scénario, soit deux-trois mois après le choix de Clovis pour le rôle de Franck, il m’a tout de suite parlé de Mathilde Seigner. J’ai revu quelques uns de ses films, puis ai ré-écrit le scénario en pensant à elle. Mathilde a tout de suite répondu à ma demande, très emballée.

Pendant longtemps, le personnage de Max devait être incarné par Benoit Magimel : je cherchais quelqu’un dont la physionomie contrastait complètement avec le côté « dur à cuire » de Max : quelqu’un de doux, un peu solaire, qu’on n’imagerait pas une seconde péter un plomb. Or, celui-ci devait tourner au Tajikistan, ce qui nous a contraints à orienter notre choix vers un autre acteur. Yvan Attal avait, quant à lui, déjà lu le scénario; il était très emballé à l’idée de jouer le rôle de Max, un rôle qu’on ne lui aurait jamais proposé dans d’autres circonstances. Il est arrivé après cinq semaines de tournage, soit à la moitié. J’ai volontairement choisi quelqu’un à l’air bonhomme, attachant : il fallait que Max inspire, malgré son côté sociopathe, une sympathie naturelle.

 C. C : Quand on voit le mec, on se dit quand même qu’il est pas en pleine forme… (rires) Malgré tout, on sent qu’il est complètement perdu, qu’il n’est plus en contact avec la réalité. Il y a une certaine empathie chez Yvan, quelque chose de fondamentalement attachant. Max c’est le pote qu’on voit partir du mauvais côté, et qu’on a quand même envie d’aider.

Propos recueillis par Julie Lafitte

Article rédigé par Julie Lafitte

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