TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESTintin et la justice

Et si le personnage de Tintin ne rassemblait pas toutes les qualités attrayantes que nous lui attribuons depuis tant d’ années ? Effectivement, le jeune reporter qui a plusieurs faits d’armes honorables à son actif, traîne tout de même derrière lui plusieurs casseroles suite à la parution du deuxième tome de ses aventures : Tintin au Congo. Pré-publié du 5 juin 1930 au 18 juin 1931 en noir et blanc dans les pages du “Petit Vingtième” – supplément du journal “Le Vingtième Siècle -, l’histoire narre la volonté de gangsters affiliés à Al Capone de prendre le contrôle d’une production de diamants. Synopsis tout a fait banal jusque là me direz-vous, or la scène se passe au Congo au début du 20 ème siècle, quand le pays est encore une colonie aux mains des Belges.  

A cette époque, le plat pays faisait beaucoup de propagande pour promouvoir le travail dans cette zone annexée, en manque de main d’oeuvre. Avec une surface quatre-vingt fois plus grande que son envahisseur, le Congo voit ses sous-sols regorger de minerais (diamants, cuivre, cobalt),  auxquels il faut ajouter la présence luxuriante de bois, de caoutchouc et de café. Ce point historique pour dire que le papa de Tintin, George Remi a.k.a Hergé, a été accusé d’avoir rempli son album de stéréotypes typiques qu’avaient de l’Afrique les Européens de l’époque.

Il est vrai qu’à travers certaines planches, on peut voir les villageois communiquer dans un français très approximatif alors que les animaux eux, n’ont aucun problème pour s’exprimer. Les Africains sont traités de paresseux à de nombreuses reprises que ce soit par Tintin ou son ami à quatre pattes, rabaissant une nouvelle fois de plus l’homme  “noir” par rapport à l’animal. Plusieurs planches avaient  été modifiées par Hergé lors de la réédition en couleur de la BD en 1946. Dans la version publiée en 1931, Tintin enseignait à un groupe d’enfants à moitié nus que leur patrie était la Belgique alors qu’à partir de 1946, Tintin leur explique de simples mathématiques.

Un autre esclandre était déjà venu perturber le succès naissant de la série avec la première production de son auteur : “Tintin au Pays des Soviets”. Hergé s’était attiré les foudres de tous les soviétiques de son époque, car on lui reprochait d’avoir accouché d’un brûlot anticommuniste qui ne brille ni par sa connaissance, ni par sa neutralité idéologique. C’est pour cela que le Belge  n’ a jamais réédité ce volet à l’instar de tous ceux qui suivront.

La défense d’Hergé.

En guise de défense, Hergé expliqua dans “Les Entretiens de Numa Sadoul” en 1975, que ses premières créations sont nées durant la période colonialiste:  «Pour Tintin au Congo tout comme pour Tintin au Pays des Soviets, il se fait que j’étais nourri des préjugés du milieu dans lequel je vivais. Ce n’est pas que je les renie. Mais enfin, si j’avais à les refaire, je les referai tout autrement c’est sûr. C’était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque : « Les nègres sont de grands enfants, heureusement que nous sommes là ! », etc. Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque en Belgique”. »

Peu de temps avant, alors que tous les Africains étaient montés au créneau, la revue Zaïre, l’hebdomadaire de l’Afrique centrale, dé-dramatisera la polémique en 1969 : « Si certaines images caricaturales du peuple congolais données par Tintin au Congo font sourire les Blancs, elles font rire franchement les Congolais, parce que les Congolais y trouvent matière à se moquer de l’homme blanc qui les voyait comme cela ».

Le rapport à l’animal. 

Parallèlement à cette affaire de racisme, on reprochait au reporter à la houppette de manquer totalement de respect aux animaux lors de sa venue au Congo. En effet, Tintin qui ne connaît pas encore au début des années 1930 la gestion équilibrée des ressources, donne des coups de pied à un léopard diminué, fait exploser un rhinocéros à la dynamite, dépèce un singe et un serpent et abat une dizaine de gazelles. Avec cette hécatombe d’antilopes, Hergé réalise un clin d’oeil à un roman d’André Maurois publié en 1921 – Les Silences du Colonel Bramble – en empruntant cette scène. Bref, certes la violence contre les animaux est brute mais même l’enfant de bas âge doit s’imaginer que les grands fauves et les plus vieilles races des animaux ne se sont pas éteintes toutes seules, n’ayant plus envie de reproduire ou … que les colons allaient chasser avec un filet à papillon. L’affaire n’aura pas de suite.

Tintin censuré dans les pays anglophones.

En 2007, alors que le label Tintin est toujours aussi respecté, une nouvelle donne concernant la controverse liée à ses aventures au Congo, vient ternir son image. La Commission Britannique pour l’Egalité des Races (British Commission on Racial Equality) juge la bande dessinée  insultante ainsi que raciste,  et réclame son retrait des librairies : « Ce livre contient des images et des dialogues porteurs de préjugés racistes abominables, où les indigènes sauvages ressemblent à des singes et parlent comme des imbéciles». Il a  également été dit que les jeunes enfants n’ont pas le recul nécessaire pour remettre les faits dans leur contexte, et prendront ce qui est dit au premier degré. Si la mesure britannique ne paraît pas si stupide, il faut avouer qu’un enfant lambda des années 2000, a vu des choses plus violentes à travers les séries télévisées.

Quoi qu’il en soit, le défunt Borders décide alors de troquer son emplacement du rayon jeunesse contre celui de bande dessinée adulte. Chez d’autres enseignes, comme Egmont, le livre peut être consulté, mais est accompagné d’une mise en garde sur le caractère offensant qu’il peut avoir sur le lecteur. L’avertissement prévient notamment sur les personnages ainsi que sur le traitement fait aux animaux. Outre-Atlantique, même combat. « Tintin au Congo » est montré du doigt et ne peut être trouvé qu’aux rayons d’un public majeur et muni d’un avertissement. Un internaute français résidant dans la vieille pomme assure qu’il faut commander l’ouvrage pour pouvoir le lire dans certains bibliothèques, comme celle de Brooklyn.

Une affaire toujours en cours. 

Aujourd’hui, l’histoire n’est toujours pas terminée et pour cause. Le 27 juillet 2007, Bienvenu Mbutu, étudiant congolais de l’ Université de Bruxelles dépose plainte contre la société Moulinsart, gérante des droits de commercialisation des oeuvres, pour racisme et xénophobie. L’homme demande le retrait de la vente ou à défaut, l’ajout d’un avertissement. « Je veux qu’on arrête de mettre en vente cette bande dessinée, que ce soit pour  les enfants ou pour les adultes. C’est un livre raciste rempli de propagande colonialiste», a déclaré le plaignant. « Il n’est pas admissible que Tintin puisse crier sur des villageois qui sont forcés de travailler sur la construction  d’une voie de chemin de fer ou que son chien Milou les traite de paresseux», a-t-il précisé.

L’avocat de l’accusateur a confié à RTL TVI que : «Les Africains se ressemblent tous. ils ont l’air systématiquement ahuris. Ils sont dans l’incapacité de parler correctement  la langue française. Ils commettent des fautes évidentes (…) Ils ont l’air paresseux». Il dénonce aussi l’utilisation excessive du mot nègre, hautement péjoratif.  Quant à Hergé, les plaignants avouent eux même que l’auteur reflétait les stéréotypes de son époque.  Pour la défense, Tintin au Congo n’est en rien dangereux et rejette fermement les demandes de l’étudiant belge. Les avocats de Moulinsart estiment ainsi que Bienvenu Mtbutu « fait de la publicité pour ses propres idées » et réclament pour « procédure téméraire et vexatoire » ainsi que « préjudice subi » une allocation de 15.000 euros. Le tribunal rendra son arrêt le 12 février 2012. En France, le ministre de la culture Frédéric Mittérand considère que l’album ne contient « ni violence idéologique, ni caractère haineux ». Son homologue congolaise déclare même que le contenu de l’oeuvre ne blesse en rien la culture de son pays.

 Qu’importe toutes ces histoires, Tintin a suivi les actualités d’époques et luttait contre les dictatures, les gangsters et les trafiquant de toutes sortes. De Gaulle  lui-même avait considéré le petit reporter comme son seul rival. En son temps, Hergé voulait matérialiser les contrées lointaines par le biais de gros clichés et des préjugés de son époque. Cependant, il a su progressivement s’extraire de l’influence culturelle dont il était victime et de son milieu social (catholique/conservateur) pour développer des thèmes universels afin d’imposer son personnage comme un modèle d’humanisme.

Le dossier sur Tintin continue en cliquant sur ce lien plein de surprises.

Article rédigé par jordanm

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