TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTES(Re)lire le Deuxième Sexe : en avant, Simone !

« On ne naît pas femme, on le devient » : qui n’a donc jamais lu, ou même entendu cette phrase ? Les premiers mots du second tome du 2ème sexe, écrit par la très grande Simone de Beauvoir en l’an de grâce 1949, scandent encore à l’oreille des femmes la promesse d’une liberté durement acquise à la force de leurs petits poignets. Or, cette promesse, mise en mots par l’écrivaine dans son essai existentialiste et féministe, n’apparait pas comme seulement applicable aux femmes : en effet, en critiquant la théorie du sexe biologique comme déterminant une certaine conscience de notre féminité, elle s’adresse, peut-être sans le savoir, aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Pierre Bourdieu reprendra d’ailleurs ce postulat en le formulant au masculin : « on ne naît pas homme, on le devient ».

Cet axiome, dénigrant l’idée d’un chemin tout tracé, de normes pré-conçues auxquelles tout un chacun doit se plier, affirme au contraire la liberté de l’individu à se définir comme il le souhaite, sans forcément se fondre dans un moule né des idéologies de nos sociétés.

 

Simone de Beauvoir, c’est qui celle-là ?

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Simone de Beauvoir a 41 ans lorsqu’elle publie ce texte. Longtemps associée à un des amours de sa vie, Jean-Paul Sartre, elle est également connue pour ses moeurs libertines et ses relations passionnelles et libres, avec des hommes comme des femmes, de grands intellectuels comme des jeunes étudiantes. Rock’n’roll, la Simone. Agrégée de philosophie et engagée politiquement, elle associe le combat féministe à la lutte de la classe ouvrière, tous deux reliés par ce même désir d’échapper à la domination : cependant, elle comprend vite que le combat féministe ne peut être intégré au combat politique. Dans les années 70, elle accepte l’étiquette de féministe et s’engage au service du MLF, le Mouvement de Libération des femmes. Signataire du manifeste des 343, dit des « 343 salopes » visant à faire accepter le droit à l’avortement, elle veut contribuer au renversement d’une société marquée du lourd sceau de traditions avilissantes et profondément conservatrices.

Forcément, si on ne connait pas Simone et le contexte historique accompagnant la publication du 2ème sexe, il est difficile de savoir à quel point ces idées ont autant pu libérer que choquer. Libérer toute une génération de femmes sur laquelle on a longtemps fait peser des contraintes liées à des disparités lourdement ancrées, et ce jusque dans les mentalités ; choquer une France encore puritaine, commençant tout juste, au lendemain de la seconde guerre mondiale, à s’intéresser au problème des inégalités hommes-femmes. A l’époque de la publication de l’essai, les femmes n’avaient le droit de voter que depuis cinq ans : autant dire, depuis trop peu de temps pour que de telles revendications soient légitimées. En 1949, la France entamait une politique nataliste ; et jamais la question de l’égalité des sexes n’avait jusqu’alors été réellement abordée par les écrivains et les intellectuels.

Le deuxième sexe, un ouvrage actuel ?

Malgré sa taille et son format (publié en deux tomes) qui pourraient faire de lui un ouvrage relativement indigeste, Le deuxième sexe fait tout de même souffler un vent de révolution sur les idées reçues en chamboulant une image de la femme totalement erronée, pur produit de mythes et de préjugés souvent bien éloignés de la réalité. Dans cet essai, Simone de Beauvoir s’attaque à des thèmes sensibles et parfois même tabous, tels que ceux de la sexualité, du mariage, de la vieillesse, des menstruations (et dieu sait qu’elles ont nourri des légendes, celles-là) mais également, et c’est ce qui nous intéresse, à une certaine conception des rôles sexuels, reconnus comme acquis dès la naissance. Pour faire simple : parce que l’on naît garçon ou fille, on va développer une conscience proprement féminine ou proprement masculine. Ouch. En 2011, on croirait l’idée d’associer les filles aux poupées et les garçons aux pompiers légèrement passée de date, voire même carrément ringarde, tout comme celle d’un bébé « tout inclus », fourni avec des gènes super-masculino-orientés (autrement dit, le gène « bière-pizza devant le foot » et le gène « bosse des maths »).

C’est là que l’on se méprend. En août 2011, quatre-vingt députés UMP demandent à Luc Chatel, ministre de l’Education Nationale, le retrait de manuels scolaires affirmant l’identité sexuelle comme le fruit de données construites et sociales tout autant que de données biologiques. Il s’agit là de la théorie des genres, un concept relativement récent qui établit une distinction entre le sexe biologique « inné » et le « sexe social acquis », c’est à dire le genre. Cette théorie est assez controversée, car elle pose de nombreux problèmes d’acceptation : que penser de son fils, s’il se met subitement à s’habiller en fille ? Voire même à se penser en tant que telle ? Le rejet de cette théorie est souvent alimenté par la crainte des parents vis-à-vis de l’homosexualité. Et pourtant, si elle comprend de nombreux défauts, cette théorie est fondée, car elle affirme la liberté de chacun vis à vis de son identité, et montre le rôle déterminant de la société dans la construction de celle-ci.

Cette deuxième hypothèse est également formulée par Simone de Beauvoir, dans la partie « Enfance » du second tome du Deuxième Sexe :  « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin » : si les garçons ressemblent si peu aux filles, c’est bien qu’ils sont élevés différemment. Leur éducation, aussi bien que la culture, jouent un rôle prédominant dans la mise en place de ces distinctions. Selon elle, l’image créée autour du sexe féminin et du sexe masculin tend à renforcer ces différences, voire même à organiser une hiérarchie des genres : elle s’en prend par exemple à la valorisation du pénis, symbole de fierté masculine et objet de virilité par excellence, en montrant qu’il crée chez les femmes un complexe de castration. Bien que ces idées apparaissent aujourd’hui comme relativement révolues,  l’idée d’une sorte de mythe élaboré autour des sexes elle, ne l’est pas. En juin 2011, des bodys Petit Bateau arborant des messages tels que « jolie, têtue, rigolote, douce, gourmande, coquette, amoureuse, mignonne, élégante, belle » pour les filles, et « courageux, fort, fier, vaillant, robuste, rusé, habile, déterminé, espiègle, cool ». Cliché, vous dites ?

Relire Simone de Beauvoir aujourd’hui, même par courts extraits, n’a rien d’anachronique. On retrouve dans ce texte certains débats qui animent encore aujourd’hui notre société, bien qu’il ne faille pas manquer de re-contextualiser certaines idées, devenues parfois obsolètes. Alors oui, en nous invitant à revoir nos à prioris sur les différences qui fondent les sexes masculin et féminin, Simone de Beauvoir oublie sans doute les études scientifiques et les recherches réalisées sur la question. Mais il ne faut pas l’oublier : gommer ces différences, c’est permettre à chacun de se construire loin des préjugés, loin des attentes de la société : et ça, si ce n’est pas d’actualité…!

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Article rédigé par Julie Lafitte

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