TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTESEn aparté avec… deux objectrices de conscience israéliennes

« Et si les attentats-suicide étaient le produit d’une politique ? »

 Copia de Sahar Vardi

Elles ont refusé toutes deux de rejoindre l’armée pour y accomplir leur service militaire qui dure deux ans pour les femmes et trois ans
pour les hommes. Les raisons de ce refus divergent mais les conséquences qu’elles entraînent – c’est-à-dire l’emprisonnement et souvent la marginalisation sociale – restent les mêmes. Elles, Idan Halili et Sahar Vardi. Portrait de deux jeunes femmes au caractère bien trempé à l’occasion de la projection du documentaire « Le courage de refuser » à l’Utopia Toulouse.

Sahar a vingt ans. Elle a été élevée dans un système scolaire juif sioniste. Au cours de sa scolarité, elle prend pleinement conscience de l’importance qu’occupe l’armée au sein de la vie quotidienne des Israéliens. « Il n’y avait qu’à prendre la page d’un manuel qui vous
apprenait à compter : les symboles étaient des tanks, des avions, et comme parmi tous ces symboles on pouvait aussi voir celui de la colombe de la paix qui porte un rameau d’olivier dans le bec, il était tout à fait naturel pour nous, enfants, de faire l’association de l’armée et de la paix puisque l’emblème de l’armée est également le rameau d’olivier ». Elle raconte aussi qu’elle chantait des chansons en famille dans lesquelles on parle de la volonté incessante d’exterminer les Juifs. « Pour ma famille tout comme pour beaucoup de Juifs, le rappel constant de l’holocauste est le moyen de rappeler qu’on cherche à tout prix à nous éradiquer ; les Palestiniens sont une autre étape dans cette tentative d’extermination ». L’histoire aurait pu s’arrêter là si sa curiosité ne l’avait pas poussée à comprendre pourquoi certains Palestiniens se tuaient dans des attentats : elle s’est donc rendue dans un petit village palestinien pour discuter avec ses habitants et en apprendre plus sur la question. « Je me suis tout de suite rendue compte qu’il y avait un problème. Déjà, les Palestiniens ne pouvaient pas se rendre à Jérusalem car leurs cartes d’identité, vertes, étaient différentes de la mienne qui est bleue. D’autre part, j’ai pu constater qu’ils n’étaient absolument pas hostiles envers moi, contrairement à ce que ma famille et le gouvernement disaient d’eux. Leur vision de l’histoire était juste différente de celle qu’on m’avait enseignée : la naissance de l’État d’Israël, pour eux, c’était la Nakba ». Elle a donc commencé à manifester contre la colonisation juive avec des Palestiniens ; en retour, l’armée israélienne leur a jeté des gaz lacrymogènes et des balles en plastique pour disperser les manifestants. « C’était pour moi une expérience très étrange. L’armée et le gouvernement israéliens disaient toujours qu’ils allaient nous protéger des Palestiniens ; au final, c’est Israël qui me tirait dessus avec des dispositifs armés sophistiqués quand bien même les Palestiniens ne répliquaient qu’en jetant des oignons sur les militaires. En réaction à toutes ces expériences, il m’était impossible d’intégrer l’armée et de faire partie de ceux qui tirent sur les Palestiniens – et sur moi, entre autres ».
Avec des amis activistes, elle a donc décidé de refuser de faire son service militaire et d’aller en prison pour attirer l’attention des médias. « J’ai été placée deux mois en prison et trois mois en détention car les prisons sont surpeuplées. Finalement on m’a relâchée pour raisons psychologiques. » C’est vrai que refuser la démolition des maisons palestiniennes par l’armée (qui a d’ailleurs valu la mort de Rachel Cory, une humanitaire américaine pour la paix en Israël, écrasée par un char israélien), la colonisation ainsi que la ségrégation des Palestiniens est un symptôme très courant de démence.  C’est à se demander si ceux qui soutiennent le projet de « reconnaissance d’un État palestinien avec les frontières de 1967 » proposé à l’ONU par Mahmoud Abbas le vendredi 23 septembre ont toute leur tête.

Quant à Idan, elle a refusé de faire son service militaire par conviction féministe. « L’armée est considérée comme une bonne organisation puisqu’elle protège les Israéliens des Palestiniens et permet de servir son pays. Cependant, étant féministe, j’ai très vite compris que je ne pourrai pas jouer ce rôle-là au sein de l’armée. En effet, c’est est une organisation patriarcale où la valeur de base est la violence. Il y a beaucoup de harcèlement sexuel dans l’armée – de supérieur à subordonné, donc d’homme à femme ». Ce qui ne lui plait pas non plus, c’est que l’armée occupe un rôle central, et ce même dans la société civile : « Si on a fait l’armée, on obtient des postes plus importants en politique et même dans certaines entreprises. Je n’adhère pas au favoritisme. Au-delà du simple piston, la société israélienne est devenue plus violente depuis qu’elle est pleinement militarisée, et l’est d’autant plus vis-à-vis des femmes puisqu’on constate une augmentation des cas de femmes tuées par leurs conjoints. En effet, la société porte en elle toute une atmosphère militaire : il y a beaucoup d’armes en circulation et pas mal de personnes en portent régulièrement sur eux. Au final, on fait notre service pour apprendre à se protéger des Palestiniens et on se retrouve tuées dans nos propres foyers parce que l’armée a rendu les hommes naturellement violents ». En cherchant le
moyen de contourner son service militaire, elle est tombée sur le site de « New profile » qui diffuse les manières légales (la religion, avoir des enfants, être mariée, avoir un handicap ou encore être objecteur de conscience) de ne pas effectuer son service militaire. « Pour être identifié comme objecteur de conscience, il faut être reconnu pacifiste  par l’armée et donc passer devant un tribunal militaire – ce que j’ai fait. Le tribunal a admis que le féminisme faisait partie de la conscience. Mais il a également considéré que le féminisme était différent du pacifisme, c’est pourquoi j’ai été envoyée deux semaines en prison. Cet « agréable » séjour n’a fait que renforcer mes convictions : j’y ai rencontré une prisonnière qui avait été violée par son supérieur. En conséquence, celle-ci a demandé à changer d’affectation, ce qui lui a été refusé. Et comme elle ne voulait pas porter plainte, elle s’est enfuie. Or la désertion se punit par la prison. J’étais totalement choquée ! Une fois sortie de prison, j’ai renouvelé ma demande d’être considérée comme objectrice de conscience et le comité a accepté de me recevoir une nouvelle fois. Pour mettre à l’épreuve mon pacifisme, ils m’ont posé cette question : « Vous vous engagez dans une rue sombre, on vous attaque, que faites-vous ? » Si on répondait qu’on attaquait, on était considéré comme non pacifiste. Si on répondait qu’on n’attaquait pas, on était également non pacifiste car on laissait la violence de l’autre s’exprimer. Comment ne pas trouver tout cela absurde ? »

Pour en savoir plus sur leurs actions : voir le site de « New profile » qui est une organisation antimilitariste et féministe. On peut  notamment y trouver des affiches de propagande de l’armée israélienne.


Article rédigé par La rédaction Aparté.com

(A)parté pas si vite !

En Aparté avec … El Gringo, (très) jeune dessinateur

Bientôt majeur, le Toulousain El Gringo publie sur son compte Instagram ses dessins axés sur …