TEMPS DE LECTURE : 12 MINUTESL’autre fois… J’ai bravé les règles selon Pascal

Pascal écrivait « … tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre » (Pensées). Dans ces propos, le philosophe vise une faiblesse de l’homme : il ne sait être heureux sans divertissement, et ne saurait souffrir d’être enfermé a ne rien faire. Malgré la référence malheureuse à la chambre – qui  renvoie à l’idée de lit moelleux doté de couette et d’oreillers – cette phrase montre tout l’héroïsme dont il faut se munir pour rester enfermé 8h dans un train de nuit reliant Toulouse à Paris. Forte de cette expérience, une contributrice revient sur son traumatisme et essaye de comprendre.

Gare de Toulouse-Matabiau de nuit avec ses trains à quai

PARQUÉS COMME DES BÊTES ! ou Ode au train de nuit Toulouse-Paris…

 Le sous-titre de l’article aurait aussi pu être Voyage au bout de la nuit ou La nuit des zombis mais Ferdinand Céline et autres cinéastes inavouables ont eu l’inélégance de les réserver à leur propres oeuvres. Ce sera donc la magnifique métaphore du bétail qui sera retenue pour traduire le sentiment saisissant de claustrophobie et la rare violence subie par le passager classe économique d’un Lunéa. Le paradoxe ? le ‘parqué’ s’est porté volontaire pour pareille torture.

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Décorticage du raisonnement ante voyage du « parqué volontaire » afin de mieux en saisir les tenants.

Le parqué volontaire veut faire des économies, de temps et d’argent. Il est étudiant par exemple. Ou fonctionnaire. Ou à la retraite. Ou sans emploi. Ou hôte d’accueil. Ou serveur. Ou technicien de surface. Ou divorcé 4 enfants à charge. Ou simplement avare. Bref il fait partie de 80% des Français. Attention, à noter qu’il peut également être étranger (au pays merveilleux du béret et de la baguette, il n’y a pas de discrimination si ce n’est positive!). Ce peut donc aussi être un plombier polonais ou un concierge portugais (exemples choisis bien sûr pour se garder de toute vision stéréotypée).

Ainsi, cette future sardine en puissance est désireuse d’utiliser son argent et ses minutes avec parcimonie (soit son argent au carré, si l’on considère, d’un point de vue capitalistique, que le temps, c’est de l’argent). Elle se dit : « la nuit, je dors donc je ne travaille point et, incroyable, les billets de ces heures troubles coûtent moins chers! En prime ? J’arrive ‘pump-it-up’ sur la capitale ! »

La faille ? Le parqué volontaire n’arrive pas ‘pump-it-up’ sur la capitale. Il arrive dans un état second, entre le morne et le je-suis-scandalisé-révolté-traumatisé-outragé. Il est passé par la dimension paranormale des chemins de fer nocturnes. Zoom sur une violence banalisée et si peu décriée – à croire qu’il y aurait collusion entre les médias, le gouvernement et les chemins de fer…

 

Une parquée volontaire brise le tabou, elle vous fait vivre son périple !

 

L’aventure commence avant !

22h25, vous entrez en trombe dans la gare : votre train part dans 10 minutes et il vous reste encore à retirer vos billets à la borne électronique.

La règle d’or du je-suis-en-retard-donc-tout-va-contre-moi s’enclenche bien évidemment.

Vous tapotez l’écran.

« Retrait de dossiers et de Billets Electroniques ».

Le tactile de l’écran ne répond pas.

« Retrait de dossiers et de Billets Electroniques ! ».

Toujours rien.

L’agacement vous gagne, vous y mettez tout votre cœur et concentrez toute votre force sur votre doigt …qui ripe: « Echange de billet ». Game over.

Vous optez pour la machine voisine qui semble plus docile.

« Retrait de dossiers et de Billets Electroniques »

« Retrait par carte de dossiers télépayés (Internet, Téléphone)»

« Insérer votre carte »

« Code ? »

« Sélectionnez vos billets à imprimer »

« Impression dans quelques secondes… »

Les billets sortent, il vous reste exactement 1 minute et 36 secondes pour passer le barrage de contrôle et monter dans le train de nuit, soit presque 26 secondes de trop !

Ces 26 secondes vous permettront, une fois installé, d’opérer un rapide récapitulatif de tout ce que vous avez oublié : la petite bouteille d’eau qui doit traîner sur la table de la cuisine, un plaid – parce que, à bien y regarder, la voisine emmitouflée dans sa couverture a l’air aux anges – ou au moins un manteau molletonné – vous pressentez déjà que votre veste en cuir roulée en oreiller risque d’être d’un inconfort mémorable – et enfin, un bouquin, parce qu’il est 22h37, que le train démarre et qu’il va bien falloir s’occuper.

Oui, le train part et c’est d’ailleurs l’occasion de rajouter à votre liste que vous avez aussi dû négliger de cocher la petite case ‘dans le sens de la marche’, à moins que ce soit eux qui n’en aient rien fait.

Le début du calvaire

L’ambiance est déjà électrique. Inconsciemment, les parqués volontaires sentent que le pire est à venir. Vous avez ainsi le droit au traditionnel échange musclé : dans votre dos, deux personnes se disputent la même place. « Pardon, mais je crois que vous êtes à ma place » A noter l’emploi des termes ‘Pardon’ et ‘je crois’ quand la personne use d’un ton impérial des plus assurés. « Non, 28 côté couloir ! Regardez.» « Ah non, ce n’est pas possible regardez mon billet ! » (…)

Des novices ! Une petite intervention semble s’imposer, vous lancez sans vous retourner un « hum, c’est peut-être le wagon qui diffère ? ». L’écho est suivi d’un silence. Soit l’idée n’était pas totalement inutile, soit il y a malheureusement déjà eu mort d’homme. Peu importe, vous êtes obnubilé par votre réseau SFR public à deux barres. Vous tentez une connexion. La réception passe à une barre, puis disparaît. Le trajet se fera donc sans Internet et c’est plutôt contrariant.

En effet, je vous rappelle que, dans la précipitation, vous avez oublié livres, films, travail et toute autre distraction très ludique.

 

Votre premier réflexe est de vous accrocher à votre téléphone. Le premier contact ne répond plus à votre logorrhée SMSesque ? Vous descendez dans le répertoire.

Vous vous découvrez soudain une nouvelle ouverture sur le monde qui vous entoure, et toute information divulguée voit son importance décupler.

Mieux, par  pure coïncidence, quelqu’un a le malheur de vous envoyer spontanément un message. C’est le genre d’évènement, ô combien attendu, mais rare : votre entourage proche, averti de votre périple et échaudé par les expériences passées, se garde bien d’intervenir en pareille circonstance. Il s’en suit, pour le téméraire inconscient, une mort cérébrale pure et dure par noyade. Sa matière grise et toute sa raison sont submergées par un flux de messages-réponses dont il ne contrôle plus le débit.

Les ragots et la patience de tous les contacts épuisés, vous finissez par vous rabattre sur la conversation téléphonique de la personne dix fauteuils en arrière. Sa voix, heureusement pour vous, porte jusqu’à vous, voire bien au-delà. Cette personne réalise d’ailleurs la performance inouïe de chuchoter en hurlant : « je plaisante… je t’embête… mais non… mais si !  Mais oui.  Oh, tu es malade… ! Hum ?  Oh… Ok c’est promis. » A moins que la promesse ne consiste en un pacte occulte, rien de plus à se mettre sous la dent de ce côté-ci. Vous entrez dans la spirale de l’ennui. L’idée de dormir effleurerait bien votre esprit, mais il se trouve que des spots vous mitraillent et que le voisin vient d’abattre violemment sur vous le dossier de son fauteuil. Votre râle d’énervement n’y fait rien : lui, il a des bouchons pour les oreilles le préservant des chuchotements hurlés (ou hurlements chuchotés?) de la voisine ! Et donc, a fortiori, de vos contestations…

kit de survie du bon parqué volontaire et contre-exemple

Vous reconsidérez la raideur de votre veste en cuir, le moelleux de la couverture de la voisine et à nouveau la raideur de votre veste en cuir…

Et puis, il vous semble que la hurleuse chuchoteuse a prononcé les mots salvateurs : « je t’embrasse, bisous-bisous ! ». Enfin du silence.

Mais, ce serait se réjouir trop vite ! Son MP3 prend le relais. Vous regardez l’heure, 00.27, et amorcez un geste pour lui demander de baisser le son, geste qui devient aussitôt inutile puisque c’est au tour du bébé, 3 fauteuils devant vous, de se mettre à hurler. Nouvelle performance : ses braillements couvrent à eux seuls Rihanna, le bruit de train et tous les ronflements à la ronde (il est fort à parier que ce soit en réalité les ronfleurs réveillés qui aient eux-mêmes cessé leur bruit).

Vous soufflez, vous implorez silencieusement le bébé, la mère, puis le Dieu du train – sait-on jamais – et découvrez finalement béat que cette divinité existe !  Elle vous a entendu et vous a envoyé son serviteur ! Bref, vous bénissez la personne qui vient de réveiller la mère, passagère qui, curieusement, était la seule (le monstrueux monsieur aux boules « Qui-est-ce » mis à part!) à ne pas l’entendre. Vous re-regardez l’heure : 00.51.

Puisque que vous n’avez plus aucun contact disponible, vous décidez d’exorciser votre vécu du drame en faisant exploser une multitude de petites bombes via un bon vieux ‘démineur’, jeu redécouvert pour l’occasion. 00h52, les spots lumineux – oui, ceux-là mêmes qui vous gênaient tant dans votre vaine tentative d’endormissement, mais qui désormais étaient bien pratiques pour éclairer l’écran de votre ordinateur – s’éteignent. 00h55, plus de batterie, c’est votre ordinateur qui s’éteint.

Commence alors la longue traversée du désert. Vous mettrez encore une heure pour vous endormir, serez réveillé par un ronflement hors du commun, et deux fois par des chercheurs de toilette. Au bout d’une heure et demie, les premiers symptômes du torticolis se font sentir et l’accoudoir est définitivement intégré à votre dos.

Prenez votre destin en main !

Vous décidez de prendre le chemin des chercheurs de toilettes : leur attraction est peut-être la clef de votre calvaire ? Vous voilà avançant à tâtons dans une pénombre plus que suspecte. Un râle émane à votre droite : vous venez d’écraser le pied d’un zombie peu commode. Vous continuez d’avancer, la démarche vacillante, mais le cœur vaillant, et votre courage trouve sa récompense. Au bout du couloir, à gauche, deux rangées avant les toilettes : deux fauteuils consécutifs sont libres !

Vous ne réfléchissez pas longtemps et, ni une, ni deux, vous sautez par-dessus le pied du passager peu commode et fondez sur votre place, empoignez votre veste en cuir inconfortable et votre sac, oubliez de re-sauter par-dessus le pied au retour, vous vous étalez de tout votre long et vous vous ouvrez la jambe sur toute la longueur du tibia. Mais, combatif, vous vous relevez en une pirouette acrobatique et sauvez de justesse votre place de la convoitise de trois autres parqués.

Ceci est la version officielle. La version officieuse : vous êtes revenu mollement, vous avez effleuré le pied enquiquinant, vous avez manquez de tomber, vous vous êtes rattrapé, vous avez vérifié que personne ne s’est moqué de vous – tout de même ! – et que le propriétaire du pied enquiquinant ne lançait pas contre vous une charria. Vous avez continué à avancer, et vous avez fini votre course au ralenti en vous écrasant lourdement dans les fameux deux fauteuils paradisiaques, le tout sans demander votre reste.

A ce stade, votre instinct de survie vous a fait monter en grade. Ce n’est pas encore le saint graal de la couchette, mais c’est tout de même un double siège inclinable ! Apaisé, vous vous installez. Une interrogation néanmoins : tête confortablement adossée à la fenêtre mais périlleusement exposée à la clim’ ? ou tête côté couloir, chemin de pèlerinage des chercheurs de toilette ?

Vous découvrez que les accoudoirs centraux ne se relèvent qu’à moitié et que les deux fauteuils ne se baissent pas à la même hauteur.

Bref, dans votre désert nocturne, vous vous êtes laissé éblouir par le mirage de la banquette.

Congelé, la bouche asséchée d’avoir oublié votre nectar aquatique, les deux accoudoirs plantés dans les côtes et les jambes recroquevillées, vous finissez par vous assoupir quelques minutes.

Sainte Lunéa…

2h57, nouvelle intervention divine : quelqu’un vous envoie un message. Non, ce n’est pas un message de votre opérateur, ni une publicité : un contact vous a bel et bien envoyé un message de soutien ! Bémol, vous aviez justement réussi à vous endormir. Vous ne découvrez le message qu’à 3h24. Vous envoyez tout de même un message-reponse à la mer, accompagné d’un Ave Lunéa pour que son destinataire réponde. Sainte Lunéa vous a entendu et le miracle se produit : le contact vous re-répond ! 4h05, votre épuisement est à son comble et vient à bout de votre sensation d’inconfort. A 4h06, vous sombrez.

6h59. 6h59 !

6h59, le train arrive. Vos yeux rouges de fatigue sont encerclés de cernes à la couleur indéfinissable. Violet ? vert ? bleu ? gris ? Non, noir ! Pour vous consoler : vous êtes assortis au stade toulousain…

Vous redécouvrez le monde qui vous entoure : dans la nuit, vous vous êtes installé dans un compartiment rempli de militaires. Avant de sortir du train, vous ferez un aimable sourire au gradé peu commode dont vous reconnaissez le pied protubérant. Une nouvelle aventure vous attend : la jungle urbaine des RER et métro parisiens. Un matin en semaine, qui plus est…

Journal Le point

Le mot de la fin ?

 

Cette narration n’est qu’un vécu personnel d’une nuit singulière dans une boite à sardine sur rail. Certains connaîtront des fins plus heureuses. Ils auront notamment coché la case ‘dans le sens de la marche’ et auront pensé à la bouteille d’eau, à l’oreiller, à la couverture, au cache yeux, aux boules Quies et aux bouquins distrayants. Mais quoiqu’il arrive, ne vous y trompez pas : il y a toujours une hurleuse plus ou moins chuchoteuse, une clim’ meurtrière et un bébé pleureur !


 

Article rédigé par La rédaction Aparté.com

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