TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTESEn aparté avec… Geb

Symboles impénétrables et anomalies temporelles. Créatures hybrides et imbroglios d’étrangetés. Détournements iconoclastes et diversité des supports… Autant de facettes parcourant l’œuvre onirique du jeune artiste toulousain aux doigts de fée. Portrait d’un anti-architecte du réel.

C’est dans son appartement toulousain que nous reçoit Léopold Geb, 22 ans, en cette soirée d’un automne s’étant fait trouer la paillasse par la chaleur estivale ambiante. On s’installe dans sa chambre, qui tient plus du cabinet de curiosités que d’un lieu de vie. Chauve-souris sous verre, gravures insolites jaunies par le temps et bocaux au contenu non identifié retiennent notre attention parmi ce grouillant étalage de bizarreries. On l’aura compris, l’artiste habite son atelier. Il nous suffit d’un coup d’œil sur les peintures de notre hôte, disposées sur une étagère surplombant sa table de travail, pour comprendre que la frontière séparant sa vie onirique de son activité artistique est mince. Tant et si bien que le lit du maitre des lieux, théâtre de son sommeil et de ses songes, semble naturellement répondre à ces œuvres surréalistes. Comme s’il était la machine génératrice d’idées et d’images irréelles auxquelles le plasticien donnera, plus tard, une forme… A cette dimension rêvée, nous y reviendrons.
Existe-t-il un parallèle entre la disposition de ce plumard, mis à même le sol, et le blase de Geb, inspiré du dieu égyptien de la terre, du sol fécond? Cessons d’extrapoler, la raison est bien plus terre à terre, justement: « J’étais fan du délire de rappeurs comme Akhenaton , Aaron ou encore les mecs de IAM affublés de noms de pharaons et compagnie. Je ne connaissais rien à l’Egypte ancienne alors, Google aidant, j’ai cherché et j’ai trouvé: Geb »  explique t-il. S’ensuit une discussion sans formalités, à travers laquelle on découvre la trajectoire et les velléités créatives de notre émérite interlocuteur.

Du dessin au graffiti. Du graffiti à la peinture

Que ce soit à la maison, à l’école ou dans la rue, Geb a toujours baigné dans le dessin. Dès son plus jeune âge, c’est sa mère qui lui en transmet la passion: « Ma mère faisait du dessin et me reproduisait tous les personnages de la bande-dessinée Dragon Ball Z pour que je puisse les dessiner » se souvient-il, non sans sourire. « Le premier dessin dont je me rappelle, c’était au CP. J’avais reproduit une sorte d’homme-rat, vu sur un livre scolaire ». L’attrait pour les croisements contre-nature n‘a cessé de lui coller à la peau depuis.
Plus tard, il découvre un nouveau moyen d’expression, et sans délaisser le crayon, il adopte la bombe peinture: « Il y-avait chez moi, à Revel, une salle des fêtes couverte de graffitis et ça m’a donné envie de m’y mettre. J’ai commencé par des lettres. Puis j’ai vu des travaux de Dran, que j’ai trouvé mortel. Ça a été un déclic, j’ai voulu moi aussi faire des personnages. Alors je n’ai fait que ça, et j’ai pas lâché l’affaire » . Geb reconnait Dran, le graffeur toulousain, comme une influence majeure, sans pour autant se situer comme un héritier de son travail: « Dran, Fafi et les autres c’est la génération old school. Ils nous considèrent comme étant de la nouvelle génération issu du milieu du graffiti. Pourtant Dran reste une grosse influence ». A son instar, Geb ne se cantonne pas à la peinture murale, et étend son champ d’expression à des supports multiples, souvent de récupération: vieux papiers, bois, cartons, magazines et photos d’époque… Le chinage fait partie intégrante du processus de création. Le résultat est novateur, singulier, car profondément personnel. Pour autant, la solitude n’a jamais été pour Geb un moteur. « Ce qui m’a poussé à continuer de faire ce que j’avais vraiment envie de faire, c’est surtout de nombreuses rencontres ».

«J’aime mélanger, créer des doubles sens […] si tu imposes au public une interprétation, tu bloques son propre pouvoir d’imagination »

Gravures et acryliques sur bois mettent en scène des personnages difformes, aux traits anguleux et asymétriques, aux yeux sans pupilles, évoluant au sein d’univers intangibles. Cyclopes, hydres et autres créatures mythologiques voyagent au fil des époques, rencontrent les acteurs d’autres mondes… « Je n’ai aucune culture par rapport à la mythologie. Et je ne suis pas dans l’optique de créer quelque chose à base de concepts super travaillés. Je reprends parfois des idées de Jérôme Bosch, qui peignait des animaux mystiques ».
Geb est encore et surtout ce minutieux orfèvre du détournement d’images et de photographies, déconstruisant la réalité en lui imprimant son étrange vocabulaire visuel. Sans ne jamais dénaturer le support d’origine. Ainsi le rêve et le concret s’intervertissent et s’imbriquent: géants à chapeau melon et poissons volants peuvent arpenter un cliché d’Oxford centenaire sans nous interpeller. Sens caché ou non-sens délibéré? «J’aime mélanger, créer des doubles sens. Cela laisse le champ libre à l’imagination: j’aime le fait que les gens puissent imaginer ce qu’ils veulent. Si tu imposes au public une interprétation, tu bloques son propre pouvoir d’imagination ». 

De la plastique à la mystique

Geb joue inlassablement avec les symboles et l‘iconographie religieuse, qu’il emprunte autant à l’Occident qu’à l’Orient: « C’est pour moi un amusement. En même temps, l’image de Dieu est présente partout. Il y-a toujours eu des symboles se redistribuant dans plusieurs religions, que ce soit le Christianisme, le Bouddhisme etc. Énormément de sens qui reviennent. Et j’aime le mystère et le métissage. Je souhaite que les gens puissent trouver les symboles dans mes peintures sans les leur livrer sur un plateau d‘argent. Pourtant il y en a des forts, comme les trois yeux, qui font écho à la trinité des Chrétiens, au troisième œil des Hindouistes ». C’est ce méli-mélo maitrisé de sources d’inspiration -aussi diamétralement opposées que la religion et le graffiti- et d’univers alambiqués, allié à la maestria de son pinceau, qui fait de Geb un artiste hors du commun.

Pour aller plus loin

Geb a exposé son travail avec succès dans la galerie Gimpel & Muller durant l’été 2009. De nombreux collectionneurs de street-art français mais aussi britanniques et asiatiques ont été saisi par le potentiel de ce jeune artiste. En juillet 2010 une exposition individuelle lui a été consacré à Singapour, organisée par la galerie Steph en partenariat avec Gimpel & Muller.Cette année c’est à la Flaq de Paris qu’il exposa son vernissage.
En 2009, Geb rencontre Guy, tatoueur réputé de la ville rose, qui le prend sous son aile et lui enseigne les rudiments du tatouage. Cet art corporel s’ajoute peu à peu au bagage d’influences de notre graffeur. Tant et si bien que l’on en retrouve également les traces dans sa peinture.

Pour en voir en savoir plus sur l’œuvre de Léopold Geb, direction son blog: http://lablogpargeb.tumblr.com/

Article rédigé par Marc Bonomelli

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