TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESCulture et télé, cohabitation improbable ?

Les chiffres sont formels : les Français, vous, moi, passeraient près de trois heures et demies par jours devant leur téléviseur. Pour quoi faire ? S’informer, tout d’abord, et rester en contact avec l’actualité incessante d’un monde bien mouvementé. Se distraire, ensuite, quoi de plus normal au sortir d’une longue journée de travail. Et peut-être, au hasard d’un exercice de zapping dont nous sommes friands, tomber sur une émission à vocation culturelle. Une espèce rare…

AFP

 

Vingt. Peut être bientôt vingt-et-une. C’est le nombre de chaînes que compte, depuis 2005 et le lancement de la TNT, la télévision généraliste et gratuite française. C’est trois fois plus qu’il y a six ans. Une petite révolution, qui offre un large choix aux plus télévores d’entre nous. Un choix et des perspectives diverses, fonctions du mode de consommation propre à chacun. On pourra ainsi avoir le loisir de s’informer, de se distraire, ou de se cultiver. Un triptyque qui n’a rien d’arbitraire : ce sont précisément ces trois missions qui ont été confiées à la télévision publique dès sa création. Et la vague de privatisation des années 1980 n’y a rien changé. Le CNCL, ancêtre du CSA, ne rappelait-il pas en 1987 que les nouvelles chaînes privées avaient aussi vocation à  « permettre aux téléspectateurs de s’informer, de se distraire, de s’éduquer ? ». Or, aujourd’hui plus que jamais, les deux premières de ces missions semblent remplies : les chaînes d’information en continu nous abreuvent d’actualités comme s’il en pleuvait, et les programmes de talk-show voire de télé auto-proclamée ‘’réalité’’, censés nous divertir (sic), ont envahi les grilles de programmes. Pour ce qui est de la culture, les choses sont moins limpides…

 

Il faut désormais faire court

En effet, course à l’audience oblige, il faut désormais faire court. Et incisif. L’époque est ainsi faite que l’éphémère et le superficiel sont beaucoup plus rentables pour des chaînes en perpétuelle quête d’audimat. La culture, les arts, maladroitement considérés comme élitistes voire ennuyeux, sont souvent relégués à des horaires faiblement porteurs d’audience. Ce qui ne date pas d’aujourd’hui : dès 2002, un rapport sur la culture à la télévision remis au ministre de la culture et de la communication d’alors, Jean-Jacques Alliagon, s’intitulait ainsi de manière volontairement explicite ‘’La nuit et l’été’’. Le constat y’ était limpide : oui à la culture, mais de préférence la nuit et en période estivale (il est vrai propice l’organisation de festivals et autres manifestations culturelles de grande ampleur). Aussi, lorsque Patrick de Carolis prend la tête de France Télévisions en 2005, son ambition est aussi claire qu’ambitieuse : ‘’réconcilier les Français avec la culture’’. C’était avant l’émergence de la TNT. Et avant la grande réforme de l’audiovisuel public lancée par Nicolas Sarkozy en janvier 2008. Son but ? Libérer les chaines publiques de toute pression commerciale en supprimant partiellement puis totalement les écrans publicitaires de leurs antennes, afin de redonner toute sa place à la création en proposant une grille de programmes ‘’populaire et de qualité, culturelle et exigeante’’. Objectif honorable. Mais, trois ans plus tard, le bilan est mitigé, et la culture sur nos écrans reste encore relativement confidentielle. Arte fait toutefois exception, et pour cause : c’est une chaîne à vocation culturelle…

 

Mais d’abord, qu’entend-on par culture ?

La culture peut-elle vraiment se définir ? N’est elle pas après tout le fruit de perceptions subjectives, l’expression de sentiments, d’opinions personnelles ? Certains pourront par exemple voir dans les divers programmes culinaires qui abondent sur nos écrans la manifestation d’une culture plus vivace que jamais, surtout depuis l’inscription de la gastronomie française au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco : la culture culinaire. Cela se tient. Mais quid de la musique, de la littérature, du cinéma ? Des arts, en somme ? Il y a encore quelques années, des jours fixes étaient réservés à la diffusion de grands films du cinéma, français ou non. Ciné-dimanche et ciné-mardi, cela ne vous dit rien ? Aujourd’hui, la première chaîne, pour ne pas la citer, s’est davantage tournée vers la fiction, américaine de préférence : Mentalist, Dexter, Les Experts, le choix est large. Et le service public n’est pas en reste en la matière, avec Cold Case, Castle, ou encore FBI portés disparu. Mais porté disparu, le cinéma ne l’est heureusement pas tout à fait, malgré l’arrêt de Cinémas, animée par Moati sur France 5 jusqu’en juin dernier. Frédéric Taddéi, dont l’émission Ce soir (ou jamais !), où l’on pouvait aussi parler de culture, est désormais hebdomadaire, anime ainsi depuis la rentrée un nouveau rendez-vous consacré au cinéma : La grande soirée cinéma. La production française y sera à l’honneur, avec des films tels que Séraphine, La fille de Monaco ou encore Bellamy, campé par l’ineffable Depardieu. Un jeudi soir franchement cinéphile, puisque suivra la vitrine des courts-métrages, Libre court, qui, ca tombe bien, développe actuellement une thématique consacrée à l’art. Quant aux amateurs de films plus anciens, il pourront toujours  se satisfaire du Ciné-club, diffusé le mardi aux environs…d’une heure du matin. De quoi faire chauffer les magnétoscopes des plus cinéphiles…

 

Littérature, théâtre…

Vous préférez la littérature, le théâtre ? Là encore, couche-tôt s’abstenir…Au Field de la nuit, présentée par l’animateur du même nom, où les auteurs sont confrontés à un impitoyable jury d’étudiants, est ainsi diffusée de manière hebdomadaire…en troisième partie de soirée. Pas mieux pour les Mots de minuit, dont le titre dit l’horaire. Diffusée chaque jeudi en prime time, La grande librairie de France 5 sort toutefois du lot, tout comme l’immuable Un livre, un jour, qui fêtera ses vingt ans de diffusion en janvier prochain. Mettons toutefois au crédit de France Télévisions  l’initiative de programmer, en cette rentrée, deux nouveaux programmes à vocation culturelle : Avant Premières, animé par la rafraichissante Elisabeth Tchougui, et Vendredi sur un plateau, animé par le revenant Cyril Viguier (co-fondateur de feue La Cinquième). Ici et là, il sera question de cinéma, mais encore de littérature, de théâtre, ou de musique. Cette dernière ne s’en plaindra pas, tant son exposition est réduite à portion congrue sur les grilles de programmation. La encore, merci France Télévisions, qui grâce notamment à Taratata, permet aux artistes d’exister ou de se révéler, et en live s’il vous plaît ! Quant à la musique classique, il faut s’armer d’une loupe pour en trouver trace dans les grilles de programme. Mais on trouve : le lundi et le samedi, en troisième partie de soirée…Seul l’été est propice à la retransmissions de concerts en ‘’prime time’’. C’est toujours ca…Les amateurs d’objets d’arts, quant à eux, devront se satisfaire du D’art d’art de Frédéric Taddéi, format court diffusé le lundi soir sur France 2, ou d’Un soir avec qui, chaque jeudi sur France 5, ouvre les portes d’institutions culturelles et autres musées.

 

Et les jeux télévisés

Restent les jeux. De la culture dans les jeux, me direz-vous ? Oui : générale. Certes, savoir qu’un hippopotame mâle possède 44 dents à l’âge adulte, ou encore que le dernier album de Cali au nom long comme un jour sans pain (La vie est une truite arc-en-ciel qui nage dans mon cœur) a été disque d’or en 2010, tout arrive, n’a pas beaucoup d’intérêt. Connaître le nom de l’auteur de Madame Bovary ou savoir que l’œuvre de Mozart ne se réduit pas à un opéra rock peut déjà rendre de plus amples services. Certes, le souci des producteurs de ces (nombreux) jeux est moins intellectuel que financier. Celui des candidats aussi. Et que dire des émissions citées plus haut, où c’est souvent un impératif de promotion qui entraîne la venue des artistes. Mais la télévision comme tout autre média n’a pas vocation à nous imposer la culture, sinon à nous la suggérer.  Elle nous montre la porte, à nous d’en franchir le seuil. Et pour les allergiques au talk-shows, reste la fiction. En la matière, les adaptations de l’œuvre de Maupassant par France 2 sont aussi un moyen de se plonger dans l’univers de l’auteur de Bel-Ami. Mais pour combien de diffusions annuelles ?  Trop peu, certainement, malgré des audiences tout à fait correctes, preuves que culture et télévision peuvent aussi former un ménage efficace. ‘’Il y a deux sortes de journalistes, disait l’écrivain Gilbert Cesbron : ceux qui s’intéressent  ceux qui intéressent le public, et ceux qui intéresse le public à ce qui les intéresse’’. Les programmateurs pourraient sûrement s’en inspirer, si tant est qu’ils s’intéressent à la chose culturelle. Qui pourrait alors sortir de la case nocturne et estivale dans laquelle elle est encore trop souvent enfermée…

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Article rédigé par Pierre Géraudie

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