TEMPS DE LECTURE : 15 MINUTESEn aparté avec… Florent Marchet

En guise d’article inaugural, j’ai souhaité partager avec vous ce qui a résulté d’un entretien que j’ai pu obtenir avec le talentueux Florent Marchet. Le trentenaire a sorti il y a moins d’un an son troisième album, sous le nom de Courchevel, et je dois dire qu’il a eu ce pouvoir de me réconcilier avec la chanson française, que je boudais depuis maintenant trop longtemps. J’ai beau compter, égoutter et recenser ; pour moi le grand vivier hexagonal ne mettait dernièrement en lumière que des groupes aux chansons revendicatrices, et des formations débitant une musique bourgeoise, complaisante et pleine de facilité. Heureusement, il y a des exceptions, et Florent Marchet en est le parfait exemple. Cet auteur, compositeur et interprète nous livre avec son nouveau bébé, une kyrielle de chansons sociales, où les protagonistes mis en scène sont issus d’une observation pertinente de la société. Rencontré à l’Hôtel d’Orsay lors de son dernier passage à Toulouse, Florent Marchet n’ a pas hésité à répondre – avec une verve admirable – au questionnement que je lui ai soumis. Retour donc sur ses débuts au service des autres, son émancipation en solo, les secrets de l’album Courchevel, ainsi que ses nombreux projets.

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Au début de ta carrière, tu as écris et composé pour beaucoup d’artistes: Elodie Frégé, Axelle Red, Clarika ou encore La Fiancée. Est ce qu’aujourd’hui cette démarche altruiste est devenue un besoin plus qu’une nécessité ? Comment es tu devenu interprète ?

 Ecrire des chansons, c’est mon métier. J’écris des chansons pour tout. Je suis devenu interprète parce que personne ne voulait chanter mes chansons. Donc au départ, j’écrivais, je composais, j’accompagnais des gens aussi, bref je me mettais au service des autres. C’est un truc que j’aimais beaucoup faire et je n’aimais pas interpréter, chanter c’est quelque-chose que je trouvais insupportable. Je l’ai fait au début parce que c’était la seule façon de faire vivre mes chansons. Et il se trouve que par la suite, chemin faisant, tu as de l’expérience.

« A mon avis, je ne passerai pas ma vie à écrire des chansons »

Que ce soit la lecture musicale, que ce soit le fait d’aller jouer devant des publics différents, cela m’ a permis de vraiment découvrir l’intérêt de l’interprétation et de la scène, mais ce n’est pas venu tout de suite. J’ai toujours aimé travailler pour d’autres, parce qu’écrire pour les autres ça permet d’explorer une partie de soi qu’on ne fait pas pour nous-même. Lorsque j’écris une chanson pour l’interprète que je suis, elle est sur mesure pour moi. Ecrire pour une femme par exemple, c’est très différent, car on dit des choses différentes. A mon avis, je ne passerai pas ma vie à écrire des chansons. J’en ferai toujours, mais j’aime aussi le fait d’écrire des pièces instrumentales, de travailler pour le cinéma, de faire des choses très différentes. Sinon, c’est un peu comme si un cuisinier passait son temps à préparer le même plat.

A l’écoute de tes chansons, on a l’impression d’avoir affaire à des petites histoires, comme des nouvelles. Parfois, plusieurs grilles de lecture se dessinent. Est ce également ton ressenti ?

J’aime comparer mes chansons à des photos, où a la fois il y a des choses assez fulgurantes d’immédiateté, où on prend l’émotion première de la photo, et le deuxième/troisième regard quand on s’y attarde. Pour moi c’est davantage de la photo.

Ton album dégage un melting-pot de références musicales. Qu’est ce qui t’as concrètement influencé pour l’écriture de Courchevel ? Est ce que l’inspiration a également émané d’autres domaines artistiques ?

 Ce serait très long à définir. On écoute toujours beaucoup de choses. En plus, c’est difficile d’analyser ça, car il y a toujours un temps de latence. Ce que je vais écouter à un moment donné, les influences vont se traduire deux ans plus tard plutôt qu’à l’instant. A l’époque je sais qu’un  peu avant l’album, j’ai réécouté Michel Magne, Michel Colombier ainsi que François De Roubaix. Un an avant le début de la gestation de l’album, j’écoutais beaucoup les  compositeurs français des années 70 que je viens de citer, et j’ai vraiment recherché le son le plus organique que l’on peut trouver dans l’électronique. J’aime beaucoup les orgues, les synthés, les claviers ; à partir du moment où ils ne sont pas numériques. Dans ces sons là, il y a quelque chose d’imparfait, de moins froid et du coup, avec beaucoup plus d’aspérité. Ce sont ces sons là que je retrouvais dans les BO de ces compositeurs, et je pense que ça a beaucoup influencé l’album. Mine de rien, je ne pense pas que ça se sente forcément, mais il y a beaucoup d’électro.

« J’aime beaucoup les orgues, les synthés, les claviers, à partir du moment où ils ne sont pas numériques »

C’est vrai que j’écoute beaucoup des trucs comme Aphex Twin et j’écoutais beaucoup aussi Ratatat ou MGMT. Enfin des tas de groupes qui ont eu une influence, c’est certain. J’avais envie d’entendre ce genre de sons, il y a beaucoup de claviers, c’est moins un album à guitare. C’est difficile d’avoir du recul sur sa cuisine interne car on ne cherche pas à savoir d’où viennent les influences. On dit souvent que la musique n’est à personne, parce que tout a été dit, tout a été fait en terme de mélodie et de tout le reste. Maintenant c’est comment on réinvente, comme on se réappoprie des mélodies, un répertoire. Je ne cherche pas à me dire qu’un morceau est influencé par telle chose, car ça peut me bloquer. Mais en creusant un peu, je trouve des pistes oui. Il y a surtout eu la photo qui m’ a influencé sur cet album, principalement. Des photographes comme Grégory Hodson, qui met en scène avec un dispositif très proche du cinéma quant au niveau de la lumière et de la mise en scène. Des photographes comme Erwin Ograph, et surtout Anthony Goicoléa qui est un peintre new-yorkais. Je suis son travail depuis des années, et je me suis permis de le contacter. Je me suis dis : “en jetant une bouteille à la mer, peut être répondra-t-il pour qu’il puisse faire la pochette”. Il a répondu et c’est lui qui a fait l’artwork. Belle Histoire.

Après Rio Baril et Garlilesse, ton troisième album porte encore le nom d’un lieu. Qu’est ce qui se cache derrière ces repères géographiques et pourquoi Courchevel ?

 Je ne voulais pas forcément au départ que l’album porte le nom d’un lieu, mais ça s’est imposé à moi en fait. Il se trouve qu’on ne sait jamais véritablement quand on rentre dans le processus créatif d’un album. J’ai commencé à écrire un tas de chansons, et à un moment donné je pensais que j’étais rentré dans un nouvel album et puis ça n’a pas été le cas car les chansons ne sont pas restées. Là où je me suis dis que je tenais quelque chose, c’est quand j’ai commencé à écrire la chanson Courchevel. J’ai senti qu’elle était importante pour moi, je ne peux pas expliquer pourquoi. C’est  après en creusant, que j’ai compris. Je me sentais dans ma région, mon village, un peu comme un étranger. Je viens d’un milieu modeste, mais c’était plutôt chouette là où j’habitais, l’environnement familial et tout ça, et pourtant j’avais cette envie d’exil et on se sent beaucoup moins autorisé à réinventer quelque-chose quand on pense qu’on a eu plus de chances que d’autres. Et je pense que ça, ça été transposé dans la chanson Courchevel, qui parle de quelqu’un qui est bien né dans un cadre très bourgeois et qui pourtant se sent être un étranger chez lui. Et en fait, la question est de savoir si on peut échapper à son milieu et comment est ce qu’on peut fuir cette vitrine sociale. Donc il y a eu toutes ces questions là qui ont donné la chanson Courchevel et qui pour moi était symboliquement très très forte. D’une part Courchevel je trouvais que c’était un nom assez beau qui sonnait comme une pâtisserie, quelque chose de sucré, qui parfois ne se digère pas très bien. Il y avait un peu de ça, et les chansons c’est un petit peu comme ça que je les voyais dans les histoires. Mais j’espère que mes chansons on les digère bien !

« Aller jouer dans des hôpitaux psychiatriques m’ a permis de découvrir une part plus animale dans l’interprétation »

C’était plus ça le point de départ, et très souvent quand je commence à écrire une chanson, ça part d’un lieu, d’une géographie bien  définie, avant que je trouve le personnage ou l’histoire. Pour moi c’est hyper important et du coup ça part d’un lieu parce que j’ai peut être besoin d’ancrage, de points de repères. On en revient toujours à cette histoire d’exil. Pour moi un lieu c’est devenu évident comme titre d’album et en plus ce lieu là, Courchevel, est porteur d’un vrai symbole sur le plan sociologique. Quand on prononce le mot Courchevel, on va penser d’abord aux gens qui y vivent, avant de passer à la géographie pure du lieu. Puis on vit pas les mêmes histoires, on ne vit pas la même chose. C’était donc important que l’album s’appelle Courchevel. Je ne sais pas si le prochain album portera encore le nom d’un lieu, j’espère pas, j’aimerais bien avancer un petit peu. C’est toujours long les thérapies. 

Tu t’es attribué les services de Jane Birkin, pour la chanson Roissy. Comment a-t-elle atterrie sur l’album ? 

Métaphore filée. Lorsque j’ai écris la chanson Roissy, qui m’a été inspirée des événement du 11 septembre et des dernières conversations téléphoniques au bord de l’avion, je l’ai pensé assez rapidement en duo. Puis assez naturellement m’est venu le nom de Jane Birkin et je me suis dit « faudrait que ce soit elle » pour plusieurs raisons. D’abord parce que je trouve que c’est une immense artiste que j’aime beaucoup,  et aussi parce qu’elle a une voix qui n’ a pas d’âge. On ne sait pas si elle est la Melody Nelson, si elle a 30 ans ou  50 ans. J’aimais bien pouvoir maintenir l’ambiguïté dans la chanson, qu’on ne sache pas forcément s’il s’agit d’une mère et d’un fils qui sont en train de parler au téléphone ou de deux amants. Puis aussi pour cet accent anglais qu’elle n’ a jamais perdu et qui renforçait la dramaturgie de l’histoire. Pour toutes ces raisons là, elle a atterri comme ça, puis je savais qu’elle aimait bien l’album précédent. Je lui ai fait parvenir la chanson et elle a dit « oui » de manière très spontanée. Elle est venu chez moi, et on a répété puis enregistré. C’était très simple. J’avais un peu peur car je m’étais dit « et si jamais ça colle pas ». J’entendais sa voix mais je ne savais pas si ça marcherait avec la mienne. On a toujours des doutes sur ce genre de choses et puis finalement  j’ai trouvé que ça fonctionnait quand même bien, j’étais ravi de ça. J’aurai été très embêté et très peiné de me rendre compte que ça ne marchait pas. Ça s’est fait simplement, comme beaucoup de choses sur cet album en fait.

Inutile de le nier, tes textes sont très mélancoliques. Pourtant il y a sur certains morceaux un paradoxe avec la partie instrumentale, souvent plus illuminée voire gaie. Est ce une volonté calculée de ta part ?

Rien n’est vraiment voulu, tout se fait en réaction. C’est une question de désir, tout ne se choisit pas, il n’ y a pas de travail intellectuel dans ce qu’on écrit. Ce sont des fulgurances, il y a des choses comme ça et on fait avec. Par contre ce qui est vrai, c’est que la lumière j’ai essayé de l’aborder par la musique, j’en ai eu besoin. A un moment donné, on se rend compte  qu’on cherche de plus en plus de sons ludiques. On ne sait pas tellement pourquoi et on se rend compte que c’est le contrepoids qu’on a besoin par rapport au texte. je prends souvent l’exemple d’un photographe d’investigation qui va photographier un sujet de guerre et qui pourtant va faire attention à son cadre et à sa lumière.

On trouve dans ton album, une pièce instrumentale – Hors-Piste- placée en avant dernière piste du disque. Pourquoi cette position dans le tracklisting, alors que ce genre de titre se trouve généralement en milieu d’album en guise de respiration, d’interlude ?

Je crois que je l’avais mise là parce que juste avant il y a Narbonne Plage et je sais que c’est une chanson où j’ai parlé des fortes angoisses que je pouvais avoir. Je me disais que c’était une respiration nécessaire après une telle chanson. Un peu comme générique.

Peux tu me parler de “Frère Animal”, livre-disque – écrit avec Arnaud Cathrine – que tu considères comme ton troisième album ?

C’est un livre disque, c’est un format qui était trop atypique pour sortir dans le réseau disque. Il faut des singles machins, on est dans un pays où il y a des cases et faut pas que ça dépasse (rires). Et nous on avait cet objet un peu non identifié, dans le sens où à la fois c’est de la lecture musicale, et à la fois il y a des chansons, mais c’était une histoire. Moi j’avais envie au départ de le défendre comme un album, puis on s’est rendu compte qu’on aurait plus de chance en le défendant sur le terrain littéraire, ce qui a été le cas. Il a été moins repéré par le milieu de la musique, mais il nous a permis de faire une soixantaine de concerts ce qui est pas mal. De plus, il a eu un un vrai succès de librairie. Il est prévu qu’on en fasse un deuxième parce qu’on s’est vraiment trouvé aussi en équipe. Sur scène on était quatre, il y avait Valérie Leulliot, Nicolas Martel, Arnaud Cathrine et moi. Je trouve que c’est devenu un vrai groupe et j’ai aimé travailler sur ce thème du travail et parler de tout ça. Essayer d’écrire d’avantage en prose ça me manquait, j’adore le format chanson, et j’adore les contraintes qu’il y a dedans, mais parfois on a un peu envie de prendre l’air.

Quel est ton rapport avec la scène aujourd’hui ? A-t-il évolué depuis le début de ta carrière ?

Maintenant il est vital. A l’époque où j’ai commencé, je n’aimais pas la scène et puis j’ai vraiment découvert ça petit à petit. Aujourd’hui c’est la scène qui vient nourrir mes chansons, mes textes, mon rapport aux instruments, la voix, le chant, tout ça. C’est essentiel. J’aime la scène et je ne peux plus m’en passer.

Mis à part les théâtres, ou les salles de concerts lambdas, tu joues dans des lieux assez atypiques pour un musicien de ton acabit: dans des hôpitaux psychiatriques ou encore dans le milieu carcéral. Que recherches tu en te produisant dans des endroits comme ceux là ?

J’ai toujours donné des concerts dans des formations diverses et variées, c’est à dire que je ne me suis pas cantonné à faire un seul style de musique. Pour moi la vie de musicien, c’est de pouvoir jouer avec tout le monde et d’être une sorte de caméléon. On essaie de s’approprier les différents styles pour donner quelque chose de singulier et j’espère de personnel. Mais en tout cas l’idée est d’aller jouer un petit peu partout, et de se confronter à des publics très différents. Aller jouer dans des hôpitaux psychiatriques m’ a permis de découvrir une part plus animale dans l’interprétation, car on peut moins se protéger derrière des automatismes. C’est un peu comme avec les enfants aussi, si à un moment donné on joue un rôle, où on est une sorte de composition, ils le sentent tout de suite et ils décrochent. Sinon dans des lieux pas très communs, j’ai joué dans des banques ou encore des trains.

Quels sont tes projets à venir à l’heure actuelle ?

Il y a déjà une centaine de dates, il va falloir les faire. Puis, je suis en train de travailler sur la musique de film, du prochain long-métrage de Frédéric Videau : “A Moi Seule”. Puis je travaille pour d’autres chanteuses, d’autres chanteurs. Je vais là dedans jeter les bases d’un nouvel album, je suis donc pas mal occupé.

Crédits photographiques : image d’en-tête (c) Magalie Laur / image en Une (c) Didier Maillot.

Article rédigé par jordanm

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