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TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTESTombent les feuilles du néo-burlesque

Sur différentes scènes françaises ou festivals burlesques à l’étranger, Florence Boué est connue sous le nom de Lady Flore. Depuis 2009, l’effeuilleuse toulousaine à la forte personnalité, indifférente aux diktats des canons de la beauté, se crée des personnages sur-mesure, pleins d’humour et de dérision. Et en profite au passage pour redonner une certaine estime de soi à beaucoup de femmes…

Photo Patrick Batard, Aparté.com


«Mademoiselle, c’est vous qui étiez sur scène ? C’est formidable, ce que vous faites… Vous avez un corps magnifique, vous êtes très belle…».
Sur le pas de porte du Kalinka, le plus petit cabaret de Toulouse, deux jeunes filles d’une vingtaine d’années au look un peu négligé sont sorties se fumer une cigarette après le spectacle de ce jeudi soir. Face à cette artiste de néo-burlesque à peine démaquillée, elle ressemblent à deux groupies qui n’en reviennent pas de croiser leur idole.

Quatre heures plus tôt, la salle déserte se prépare à accueillir le public pour une soirée «Tatoo burlesque». Derrière le bar, un escalier dérobé permet aux initiés d’accéder aux loges, sous les combles. Une trentaine de perruques sont sagement accrochées à un mur. Des valises ouvertes, débordant de strass, costumes ou chaussures, jonchent le sol. De grandes boîtes de rangement méthodiquement étiquetées renferment des accessoires de scène. Et quelques fouets et cravaches sont accrochés à un clou…

 

Comme autour de la machine à café

Les performeurs sont tous des professionnels et certains viennent de loin. Et ce soir, il y a de la joie dans l’air. Tous semblent heureux de se retrouver pour cette soirée, de partager une scène sur laquelle ils se sentent bien. On se donne des nouvelles de certains, on échange des bons plans sur les festivals, ou des tuyaux pour l’achat d’accessoires sur Internet. Et derniers ragots, comme autour d’une classique machine à café.

  • Florence Boué avant de devenir Lady Flore | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Dans les loges du Kalinka, accessoires en tous genres pour soirées animées | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Lady Flore pose ses nippies, accessoires incontournables des shows néo-brulesques | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Le thème de la soirée : "Tatoo - Burlesque" | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • La préparation dans les loges est l'occasion de s'échanger des photos, et d'en prendre de nouvelles | Photo Patrick Batard, Aparté.com


Florence Boué
, qui n’est pas encore Lady Flore, s’est assise devant son miroir. «Pour moi, ce sera un maquillage léger; juste histoire d’être raccord avec mes différents costumes», explique l’artiste. Pendant le spectacle, elle deviendra successivement une Indienne puis une Vahiné. Pas moins de vingt numéros sont prévus, répartis sur trois sets pour permettre au public de dîner pendant les temps de pause.

Florence termine son habillage pour son premier show : une immense coiffe d’indienne vient parfaire son personnage d’Indienne. Très décontractée, ajustant une dernière fois son bustier devant le miroir, elle peut profiter de ces instants particuliers : tout le monde discute de tout et de rien, mais chacun sent bien l’énergie monter de la scène.

 

Avant tout un travail de création

Quelques jours auparavant, Florence reçoit «Aparté.com» chez elle. Au milieu de la quarantaine, formes rondes, coiffure années 50, robe de velours vert émeraude, avec un mélange d’élégance et de décontraction trahie par ses pieds nus, elle était en pleine préparation d’un nouveau costume de scène. D’ici quelques jours, celui-ci irait rejoindre les autres tenues de numéro. Titi, La Femme à barbe, Le Soldat anglais, Le Crabe … ce sont environ sept numéros différents par an pour pouvoir assurer un renouvellement permanent et tourner dans différents festivals internationaux. Et autant de tenues tant bien que mal entreposées dans sa petite remise, au bout du couloir de l’immeuble.

Photo Patrick Batard, Aparté.com

 

Si autant de soins et de temps sont consacrés au costume, c’est que celui-ci est souvent pour Florence la pierre angulaire du numéro. «L’idée arrive souvent en voyant un tissu, un vêtement, ou juste un accessoire, et je me dis ‘Wahoo’…»

Après être devenue modèle photo, Florence est arrivée à l’effeuillage par curiosité, au hasard d’un casting, en 2008. Mais le moteur de Florence, dans ses numéros, est depuis sa première scène le jeu avec le public. Elle improvise avec lui, le fait rire ou pleurer et recherche en permanence son retour d’amour. Et il n’est pas avare avec elle.

Les spectateurs arrivent quelques fois par hasard, mais ils restent rarement indifférents. Beaucoup de femmes en font partie et celles-ci sont souvent ébahies de voir des artistes éloignées des critères de minceur, mais qui dégagent une réelle beauté. C’est une sorte de révélation pour certaines, qui voient ici tout un champ des possibles s’ouvrir à elles. «Si elle peut oser être belle sur scène, pourquoi pas moi ?», se disent-elles.

Photo Patrick Batard, Aparté.com

 

C’est ainsi que Florence en vient à donner des cours, collectifs ou particuliers. Certaines de ses élèves se révèlent très pudiques et ont justement choisi ces cours pour se réconcilier avec leur corps. Une démarche de plus en plus reconnue, au point que certains thérapeutes contactent Florence pour intégrer cette approche dans leurs programmes.

 

Levée de rideau

Les loges du cabaret sont en effervescence. Le premier numéro va bientôt commencer et c’est un peu le coup de feu. Sherry BB s’acharne sur son vernis à ongles. Quentin enfile rapidement son harnais de cuir. Rubis Harley ajuste sa ceinture de danse orientale. Lady Flore, en indienne majestueuse, a les pieds plantés dans le sol : malgré les apparences, elle n’a jamais le trac avant d’entrer en scène.

  • Dernièrs moments d'attente avant le lancement de la soirée | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • L'escalier dérobé verra défiler tous les artistes pour leur accès à la scène | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Lady Flore, dans le final de son show "L'Indienne" | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Danse orientale avec Rubis Harley | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Quentin Dée est un des 2 hommes à partager la scène, avec 8 performeuses | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Deuxième et dernier passage sur scène pour Lady Flore, dans son show "L'Hawaïenne" | Photo Patrick Batard, Aparté.com

 

Elle descend l’étroit escalier d’accès de l’arrière scène. Yohan y est posté, commande de rideau dans une main, cigarette dans l’autre et envoie le Top pour «l’Indienne». La musique rythmée fait taper des pieds et des mains dans la salle. Lady Flore chauffe le public, pendant que ses accessoires devenus superflus s’accumulent sur le sol. Trois minutes d’effeuillage, de danse et d’œillades complices avec le public, pour quitter une salle débordant d’enthousiasme.

De retour dans les loges, changement de tenue pour le prochain numéro, cette fois en Hawaïenne. Même si elle a un peu de temps devant elle, Florence préfère changer rapidement de personnage. Une habitude qui lui a permis quelques fois d’être prête pour réagir à un imprévu scénique.

 

«Quand j’étais plus jeune ? Coluche en féminin…»

 

«J’ai passé ma jeunesse complexée. Alors que je n’avais aucune raison de l’être», raconte Florence. «Je ne me mettais que des trucs larges, des salopettes, chaussures plates, docs… Coluche en féminin, quoi». Trop introvertie, trop timide, trop petite à ses yeux. Elle aura des rêves d’ébénisterie et de stylisme, mais ce manque de confiance se traduira pour la jeune bordelaise par un parcours scolaire contrarié.

Photo Patrick Batard, Aparté.com

 

CAP, BEP, Bac G3, BTS force de vente… Ses diplômes ne lui empêcheront pas de garder à l’esprit d’intégrer une entreprise de mode, en tant que commerciale peut-être Mais la réalité, ce sera assurances, télécoms et emballage industriel. Exit les rêves de bois et d’étoffes. Une carrière de commerciale se dessinera, dans un quotidien stressant mais motivant et confortable.

Côté couple, les complexes seront toujours présents. Mariée jeune, l’intimité restera dans la retenue : la peur du regard de l’autre, toujours. Ce qui se révèlera peu compatible avec le plaisir et l’épanouissement.

Et puis à 29 ans, un déclic, un ras-le-bol général fera tout voler en éclat. Un divorce plus tard, elle voudra jouir de tout. «J’ai commencé par maigrir; pas pour séduire les autres, mais juste pour pouvoir rentrer dans les vêtements qui me plaisaient. Puis je me suis dit: ‘Qu’est-ce que tu aimes dans la vie, qu’est ce que tu as toujours voulu faire et que tu n’as jamais fait, à cause de ce que les autres allaient penser de toi ?’»

Photo Patrick Batard, Aparté.com

 

Tout un parcours personnel s’en suivra : féminité assumée, excentricité affirmée, vie nocturne… Cette période durera cinq années, temps nécessaire pour apprendre à doser l’excentricité.

À la même période, la jeune femme commencera à poser pour des photographes et artistes peintres. Et se reconnectera à ses envies de stylisme, en confectionnant ses propres tenues. Elle lâchera son job de commerciale pour préférer monter son entreprise de décoration d’intérieur et home staging. Travailler à son rythme, sur des sujets qui la motivent, même si c’est pour gagner moins.

Aujourd’hui, c’est sur scène, en France et à l’étranger, qu’elle continue à exprimer son excentricité. Assagie dans sa vie privée, elle vit toujours la nuit, mais souvent pour créer ou parfaire ses costumes. Et son tempérament de passionnée l’a emmenée à créer à partir de 2014 le festival Burlesque de Toulouse*, rassemblement unique en son genre dans l’hexagone.

 

Partager encore avec le public

Les combles du Kalinka sont vides. La dizaine d’artistes s’est changée une dernière fois pour aller saluer le public. Après de longues minutes d’applaudissements, le rideau se referme. Les loges débordent de cris, de joie, d’embrassades. Il y a une saine électricité dans l’air. Tous semblent remplis d’énergie, fiers d’avoir réalisé leurs numéros, heureux d’avoir passé une bonne soirée ensemble.

  • Clôture des numéros avec présentation des artistes... Mais la soirée est loin d'être terminée | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • De gauche à droite : Cassandre, Sherry BB, Lady Flore, Nathalie et Rubis Harley | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Dans la salle du cabaret, les artistes rejoignent le public | Photo Patrick Batard, Aparté.com
  • Pour Florence, il s'agit là de partager avec son public, ou de retrouver des amis | Photo Patrick Batard, Aparté.com

 

Le temps de faire quelques selfies entre complices de scène et il faut vite redescendre dans la salle. C’est un des moments favoris de Florence : après le partage avec le public pendant les numéros, continuer l’échange après le spectacle. C’est l’occasion de recueillir le ressenti de chacun, de faire des rencontres, ou simplement de croiser des amis.

La nuit de Florence n’est pas terminée, l’adrénaline étant loin d’être retombée. Elle se poursuivra peut-être autour d’un verre avec des amis présents ce soir; ou dans un club avec des performeuses; ou plus tard encore, chez elle, pour mettre une ultime touche à son prochain costume de scène. Ce soir encore, quelqu’un lui a sûrement dit qu’elle était très belle.

Photo Patrick Batard, Aparté.com

 

* Festival Burlesque de Toulouse – 9 et 10 mars 2018 > Réservation

Article rédigé par Patrick Batard

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