TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTESPédagogies alternatives : l’Éducation nationale en court-circuit ?

La Haute-Garonne en compte désormais une vingtaine. Les écoles proposant une pédagogie alternative et se revendiquant de Montessori, Steiner-Waldorf, Decroly ou encore Freinet, pour ne citer qu’eux, viennent peu à peu remettre en question une Éducation nationale qui peine encore à innover.

L’aménagement des classes est pensé pour favoriser l’autonomie (ici à l’école La Boetie près de Toulouse). Photo Tom Cagnou – Aparté.com

 

C’est un fait, de plus en plus de parents confient l’éducation de leurs enfants à des écoles dites « alternatives ». Classes surchargées, passivité de l’enfant noyé dans la masse, système obsolète, reproduction des inégalités, échec scolaire sont autant d’éléments qui remettent en question le rôle de l’école telle qu’on la connaît et qui renforce la désillusion vis-à-vis du système éducatif actuel. Certaines de ces formes « nouvelles » d’éducation sont apparues au début du siècle dernier, à l’instar de celle élaborée par la pédagogue Maria Montessori, mais ces pédagogies connaissent un vif regain d’intérêt ces dernières décennies. Bien qu’infime en effectifs (61.515 élèves inscrits dans des écoles hors-contrat, contre 12 millions d’inscrits dans des établissements sous-contrat), l’alternative est là. L’offre est foisonnante et s’entremêle parfois. En dépit du nombre de courants différents, qui peut apparaitre comme déroutant, toutes ces pédagogies s’accordent sur plusieurs points comme la bienveillance, les classes multi-âges, le tâtonnement, la volonté de rendre l’enfant actif dans son apprentissage ou encore la prise en compte de chaque individualité. Plus encore, il s’agit de casser le schéma maître-enfant et déconstruire une hiérarchie des savoirs.

L’école Nectarine, ouverte en 2016 à Tournefeuille dans le courant des Écoles démocratiques, est une de ces écoles qui évoluent en totale indépendance. Adélaïde Gauvain, la directrice, tranche : « à l’école démocratique, ce sont les enfants qui choisissent ce qu’ils veulent apprendre ». Comme bon nombre d’écoles privées alternatives, il n’y a pas de contrat avec l’Éducation Nationale, et donc pas de programme imposé, ni de délai. Apprendre à écrire sans maîtriser la grammaire à priori est un des postulats de Nectarine. Il s’agit également de prendre en compte chaque individualité, en encourageant l’enfant à se construire sur le long terme à travers ce qu’il aime et sait faire le mieux. Les élèves ont de 3 à 18 ans : « On les accompagne dans la construction de leur personnalité, dans leurs projets personnels et professionnels. Le retour dans le système classique peut être envisageable s’il correspond au projet du jeune », explique Adélaïde Gauvain. Cette dernière se situe dans le sillage de l’École du 3ème type. Théorisée par l’ex-enseignant Bernard Collot, elle entend permettre à l’enfant de se construire de façon autonome et active en stimulant sa créativité, et en lui fournissant un cadre pour, à terme, évoluer en société. Nectarine fonctionne comme une communauté et les prises de décision s’effectuent à travers un vote. Lorsqu’un enfant ne suit pas les règles, car il y en a, la directrice préfère parler de « réparation » plutôt que de sanction.

 

Une volonté de rupture

La Tour Rose fait partie du matériel Montessori, elle permet entre autres à l’enfant de développer la précision de ses gestes. Photo Victor Bouchentouf – Aparté.com

 

Le vocabulaire témoigne de cette volonté de rupture. Myriam Carla, agente territoriale spécialisée des écoles maternelles (Atsem) durant un an et demi à la Calandreta de Cintegabelle, parle volontiers d’« accompagnateur » pour désigner l’enseignant. Durant son CAP petite enfance, elle a pu se former aux méthodes Montessori au cours de stages effectués notamment auprès d’enfants trisomiques. À la Calandreta aussi la pédagogie est dite « active ». « L’enfant est capable de réflexion, d’autonomie et de responsabilité », souligne Myriam. Une question revient souvent : ces pédagogies sont-elles adaptées à tous les profils ? Il n’y a pas de recette miracle, mais la fluidité et la flexibilité permet de s’adapter tant aux précoces qu’à ceux qui ont des difficultés. « Les enfants ont besoin de ça, certains ont besoin de rester assis et d’écouter parler un enseignant, d’autres pas, renchérie Myriam. C’est un travail compliqué, mais il peut y avoir des loupés ». De son côté, Adélaïde Gauvain distingue deux type de profils. « Il y a ceux dont les parents ont choisi, par conviction et par désaffection au système traditionnel ; et puis ceux rejetés par l’école traditionnelle, qui ne comprennent pas pourquoi l’instituteur a pu leur crier dessus ».

À l’instar d’autres écoles alternatives, comme Nectarine, les écoles de la Calandreta sont bilingues. On y apprend dans le même temps les mathématiques et l’occitan au travers d’ateliers. L’immersion linguistique est une façon de redonner du sens à un enseignement de masse devenu trop lisse et facilite l’ouverture aux autres langues dès le plus jeune âge. En contrat avec l’État, la Calandreta, inspirée par les techniques Freinet, fait figure de compromis et vient nuancer l’idée selon laquelle les écoles alternatives se substitueraient peu à peu à l’école publique. Chaque établissement est géré par une association avec la participation des parents, et les enseignants, soumis aux instructions de l’Éducation nationale, sont rémunérés par l’État. De ce fait, la scolarité est gratuite. Le coût de celle-ci, faute de subventions, tourne autour de 4.000€ l’année dans les écoles privées hors-contrat, ce qui rend leur accès difficile pour les classes les plus modestes. Un comble, quand on sait que la pédagogie Montessori est née dans et pour le quartier populaire de San Lorenzo à Rome.

 

 

« Le cheval de bataille de l’Éducation nationale depuis plusieurs années est également la différenciation. Chaque élève doit évoluer selon son rythme mais tout en suivant les mêmes programmes. Ce qui n’est pas toujours facile », Laura, enseignante dans le public.

 

 

Ainsi la frontière entre école sous-contrat et pédagogie alternative n’est pas si hermétique qu’on pourrait le croire. La pédagogie Freinet bénéficie de la bénédiction de l’Éducation nationale à travers l’Institut coopératif de l’école moderne (ICEM-Pédagogie Freinet). Agréée par l’État, cette association s’attache à diffuser la pédagogie Freinet auprès des enseignants de l’Éducation nationale, tout en restant dans les clous du ministère. Par ailleurs, chaque enseignant de l’école publique dispose d’une marge de manœuvre accordée par leur administration de tutelle. Depuis une vingtaine d’années, les profs sont formés aux voies d’enseignement actives et à l’apprentissage par projets. Laura*, enseignante du public en zone rurale, l’explique. « Nous travaillons beaucoup plus en faisant tout pour que les enfants soient acteurs de leur apprentissage. On démarre les apprentissages par des situations liées au vécu des enfants et qui les forcent à chercher de manière à mieux mémoriser ». Ces nouvelles formes d’enseignement comme la compréhension par l’élève lui-même, la remise en questions des notes au primaire ou la liberté dans la méthode (tant pour l’élève que pour l’enseignant) viennent peu à peu faire oublier l’époque du Bled. Reste la mise en œuvre, car les pédagogies actives nécessitent du temps et de l’investissement et restent dépendantes du bon vouloir de l’enseignant.

 

Des pédagogies exportables ?

Si elles tendent à remettre en cause le système éducatif actuel, les pédagogies alternatives trouvent également un écho hors du cadre de l’école, notamment auprès des orthophonistes, dont les pratiques relèvent déjà de la bienveillance et de l’autonomie. Le lien avec la pédagogie Montessori est le suivant : il s’agit de renforcer les sens, l’environnement, pour stimuler les apprentissages. Marion Dupuy travaille en libéral à Portet-sur-Garonne et a suivi une formation Montessori dédiée aux orthophonistes. « J’avais l’impression qu’il y avait autre chose, de sous-jacent, que les exercices d’orthophonie, très formels, ne pouvaient pas traiter. C’est là que je me suis intéressée aux neurosciences », explique-t-elle.

En orthophonie, il est beaucoup question de prérequis sensoriels comme l’attention auditive, l’attention visuelle ou le toucher. Ce sont justement ces prérequis et leurs déficits sur lesquels Maria Montessori a travaillé, il y a un siècle. « Elle a été visionnaire ». À partir de là, il s’agit de traiter l’aspect cognitif, plutôt que les symptômes, pour rééduquer les prérequis relatifs au langage. Ce type formation permet de faire le lien entre les méthodes mises au point par Maria Montessori, sur la motricité fine par exemple, et les avancées de la neuroscience. Dans sa démarche, Marion met à disposition des outils et organise des stimulations en fonction des déficits observés. « J’apporte un cadre issu de Montessori, mais je garde la casquette d’orthophoniste », poursuit Marion.

 

Les pédagogies alternatives trouvent également leur place ailleurs que dans le cadre scolaire. Photo Victor Bouchentouf – Aparté.com

 

Un cadre et des méthodes que les parents et les acteurs du milieu périscolaire se réapproprient également. Depuis qu’elle ne travaille plus à la Calendreta, Myriam est assistante maternelle à domicile. Elle n’a pourtant pas délaissé sa pratique. Tout est à disposition des enfants dont elle s’occupe dont le matériel à leur hauteur. La part belle est laissée à l’autonomie, mais elle n’est « jamais très loin ». Les activités ne sont jamais imposées, mais « suggérées ». Le matériel Montessori étant cher et parfois très spécifique, elle fait avec les moyens du bord. L’idée est avant tout de conserver une démarche au quotidien et de maintenir une passerelle entre la maison et l’école, où l’enfant doit se sentir comme chez lui. Les parents aussi ont à disposition toute une littérature sur le sujet, de blogs et autres tutos sur Youtube … en attendant les prochaines réformes.

 

*Le prénom a été modifié à sa demande.

Article rédigé par Victor Bouchentouf

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