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TEMPS DE LECTURE : 13 MINUTESLe festival de la Bohème : De bouche en oreilles, de fil en caravanes.

À Muret, près de Toulouse, le festival de la Bohème est une singularité face à aux autres festivals musicaux. Dédié à l’amour et à la curiosité, l’atypique Bohème est devenu au fil des années une référence. Immersion.

Caravanes de griffes et de graffs – Photo Paul Roquecave, Aparté.com

 

Pour cette dixième édition, placée sous le signe de la débrouille et des «bouts d’ficelles», le festival de la Bohème a accueilli une dizaine de concerts et entre deux et trois mille personnes chaque soir. Les deux chapiteaux, montés spécialement pour le festival, ont vu défiler Tryo, Mon Côté punk, Zoufris Maracas, mais aussi des groupes moins connus du grand public, comme Imam Baildi, Soom T ou Kham Kalo. Car la volonté des porteurs de ce festival, c’est avant tout de mélanger les publics et d’éveiller la curiosité de chacun.

 

 

Sculpture en fils, rappelant le thème « Bouts d’ficelles » – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

Depuis 2009, le festival de la Bohème occupe le domaine de Brioudes à Muret, qui est un centre de loisirs le reste de l’année. Le temps du festival, le lieu est prêté par la communauté d’agglomération du Muretain. Le centre de loisirs occupe les lieux principalement le mercredi : l’équipe du festival, composée d’environ 250 personnes, peut donc commencer à monter les structures à partir du jeudi, mais tout doit être démonté le mardi suivant, car «le mercredi, il y a des groupes d’enfants qui arrivent», nous précise Rémy, chargé de la programmation musicale du festival. Nous le rencontrons sous une construction mêlant bambous et bâches en plastique. Comme toute l’équipe qui organise cette Bohème en bouts de ficelle, Rémy est bénévole. C’est lui qui est en contact avec les artistes, mais le choix se fait « de manière assez collective », précise-t-il. Il nous explique ce qui guide leur programmation musicale :

 

« Ce qui est essentiel, c’est d’avoir une programmation cohérente, qui reste dans l’esprit de ce qu’on aime bien faire : la chanson française et les ‘musiques du monde’. Il s’agit de trouver un équilibre, entre musique traditionnelle, musique électro, etc. Ce qui permet un mélange de différents publics. Et c’est ce qui crée le côté convivial, ce qui fait l’esprit du festival … », Rémy.

 

Structures en bambous fabriquées par les bénévoles – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

Une histoire bric-à-brac

L’esprit du festival, c’est cette mixité, cette rencontre de plusieurs univers musicaux, une rencontre étonnante et détonante, qui rappelle étrangement l’origine de «la Bohème». Porté par l’association Les Pieds nus, le festival existe depuis 2005. Rémy nous raconte l’histoire de cette «bande de potes» qui a eu, un beau jour, l’envie de trouver un temps et un espace pour partager la musique qu’ils aimaient, «sans autre ambition que de créer un chouette moment» :

 

«La toute première édition, c’était une juste soirée avec des concerts, une soirée unique qui n’en appelait pas forcément d’autres derrière … et qui aurait pu être la pire des catastrophes ! Il avait plu, et le soir, c’était le déluge. Évidemment, la scène n’était pas couverte, tout était monté ‘à l’arrache’. Tous les concerts, dont celui de Mon Côté punk, se sont passés sur le bar, qui était sous un barnum. Il y avait six-cents personnes, c’était mémorable … », Rémy.

 

Rémy (programmateur musical) et Camille (coordinatrice du Bled asso) nous racontent l’histoire du festival – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

Mourad Musset, l’un des membres fondateurs de Mon Côté punk, que nous rencontrons un peu plus tard dans les coulisses des artistes, nous raconte cette même histoire. Présent aux balbutiements du festival de la Bohème, Mourad a joué sur le bar ce soir-là :

 

« On arrivait de Lille, on n’avait pas envie de repartir sans avoir joué … Finalement, on a fait deux heures de concert sous une tente de bar. A partir de là, une vraie amitié est née avec Pascal, le directeur du festival. Depuis, je suis revenu chaque année – avec Mon Côté punk, La Rue Ketanou, le Collectif 13», Mourad.

 

Mourad (à droite) et Jessy (à gauche) de Mon Côté punk – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

Pour Rémy, Mourad est en quelque sorte « le fil rouge du festival » : « Il y a eu un atome crochu avec Pascal [le fondateur du festival] », nous précise-t-il. Depuis cette toute première expérience, en 2005, le festival semble avoir fait son chemin, dans les bouches et dans les oreilles, comme nous l’explique Rémy :

 

«Pour la deuxième édition, en 2009, on a trouvé l’endroit idéal pour faire ce qu’on avait envie de faire : le domaine de Brioudes. On est passé sur deux soirées, et depuis, on reproduit le festival d’année en année. Au début, on était à mille personnes par soir, jusqu’à faire de grosses éditions où on a été bien secoués, il y a eu beaucoup de monde et là on s’est dit qu’on avait atteint notre rythme de croisière», Rémy.

 

Devant le chapiteau des crêpes, la file s’allonge – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

Mourad affirme qu’«on entend parler de plus en plus du festival de la Bohème», qu’il « dépasse les frontières de Toulouse – des gens viennent de toute la France pour y participer ». Le programmateur musical nous confie qu’il est en effet plus facile de trouver des groupes depuis quelques temps car le festival commence à être connu auprès des tourneurs d’artistes.

 

« On écoute la radio, FIP par exemple, et puis on fait venir des artistes qu’on a vu ailleurs, dans d’autres festivals, en concert, des coups de cœur. On le partage au niveau de l’association [Les Pieds nus] et on choisit de les programmer. Mon Côté punk, c’est le genre de concert qui traduit bien l’esprit du festival », nous dit Rémy à propos de son travail de programmation.

 

Même les plus petits assistent aux concerts, oreilles protégées – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

Nous lui demandons des précisions quant au choix de programmer un groupe comme Tryo. Ce dernier, qui arpente les salles de concerts et les festivals depuis vingt ans, occupe aujourd’hui une place importante dans le paysage musical français : nous sommes surpris de le retrouver à l’affiche d’un petit festival. Rémy nous répond :

 

«Pour les dix ans du festival, on voulait marquer un petit peu le coup, s’assurer une fréquentation. Tryo, ça s’est imposé un peu comme ça, on a eu l’opportunité de les programmer. Et puis, un groupe comme Tryo, ça permet d’amener des gens, et on en profite pour faire venir des coups de cœur, des choses qu’on a envie de faire découvrir», Rémy.

Grandir, mais pas trop

La fréquentation a augmenté au fil des ans, mais Rémy nous précise que le souhait est de «ne pas grossir davantage» :

 

«On a atteint notre limite, on a trouvé notre rythme qui est d’accueillir 2000-2500 personnes par soir. On veut continuer à rester dans cet esprit convivial de partage, essayer de partager un truc dans lequel on s’y retrouve nous aussi. Donc il faut que ce soit de la qualité au niveau de la bouffe, de la cohérence au niveau de tout ce qu’on présente : l’accueil du public, les concerts, le bled associatif, qui amène aussi ce qui nous tient à cœur en dehors des concerts. Ce n’est pas juste de la consommation de concert pure et dure», Rémy.

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Mourad nous explique avec enthousiasme combien il est étonné de l’évolution de ce festival qu’il côtoie depuis ses débuts :

 

«C’est assez incroyable de voir ce que c’est devenu, parce qu’ils continuent quand même à garder cette dimension très familiale. L’après-midi, il y a pas mal de spectacles pour les enfants et plein de choses pour les parents. Les gens se baladent, il y a quelque chose de très détendu, très hippie, c’est un petit Woodstock, un petit Burning man mais très familial : il y a quelque chose d’agréable», Mourad.

En effet, le festival ne se résume pas qu’aux concerts : les vendredi et samedi après-midi, le « Bled associatif », ouvert à tous et gratuit, rassemble de nombreuses associations autour du « faire ensemble » et de la découverte artistique et culturelle.

 

Le Bled associatif : une fabrique artistique et culturelle pour tous

La décoration du Bled asso est essentiellement construite à partir de «matériaux de récup’», en lien avec l’association toulousaine L’Oeil dans l’bazart. Lampadaires faits de roues de vélo, cagettes devenues murs d’exposition, vieux tissus, bar fait de bric et de broc : la débrouille est au menu.

 

Lampadaires « roues de vélo » – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

Le réseau associatif qui gravite autour de la Bohème semble en effet permettre au festival de transmettre ce désir de «créer ensemble à partir de rien». Le Bled asso se compose d’une dizaine d’associations chaque année. Pour certaines, c’est la première fois qu’elles participent, tandis que d’autres reviennent d’une année à l’autre, en proposant de nouvelles choses – parfois spécialement concoctées pour l’occasion.

 

Entrée du Bled asso – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

L’association Lassa, qui propose des ateliers d’écriture à Toulouse, a inventé cette année deux nouvelles formes d’ateliers pour le festival : l’écriture «filaire», qui permet à chacun d’écrire à partir des mots d’autres festivaliers, et un atelier d’écriture pour les enfants, à partir de matériaux, de jouets et de cagettes.

Un peu plus loin, un espace est dédié au cirque : accompagnés par des circassiens bénévoles, les enfants comme les adultes s’essayent à la boule d’équilibre, au bâton du diable, à la marche en équilibre, au diabolo ou au jonglage. L’aspect familial du festival apparaît nettement au sein du Bled asso. Les activités proposées étant adaptées à toutes les générations, elles permettent le partage et la transmission. Sous la tente orange de l’atelier sérigraphie, les enfants et les parents fabriquent leur t-shirt du festival de la Bohème, aidés par des graphistes (notamment, en lien avec l’association La horde du contretemps). Autour des créations sonores du collectif Jef Klak, certains sont allongés, casque sur la tête, pendant que les enfants posent leurs oreilles un peu partout. Sous les arbres, un clown passe d’une chaise à l’autre en s’exprimant dans un langage imaginaire, sous les yeux d’un public intergénérationnel. Un peu plus tard sous ce même arbre, la compagnie Be Blibop (dont fait partie le clown) initie un petit groupe intergénérationnel au théâtre forum.

 

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Camille, coordinatrice du Bled asso, nous précise que toutes les associations présentes dans le Bled Asso font avant tout partie de leur réseau :

 

« Le Bled asso, tous les ans, se décline autour d’une thématique nouvelle. Chaque année, on essaie de trouver des ateliers en lien avec cette thématique, et le dénominateur commun c’est que ce soient des propositions participatives, dans lesquelles les gens puissent se mélanger, se mêler, partager. On est une petite équipe qui réfléchit en amont à la thématique – c’est une vraie programmation à part entière. La thématique de cette année, « Bouts d’ficelle », résume assez l’esprit du festival et du Bled Asso. Notre budget sur le Bled Asso, ce sont des bouts de ficelle. Il faut assurer une programmation musicale qui tient la route pour faire venir du monde. Donc pour le Bled Asso, on privilégie le réseau, on a envie de faire quelque chose tous ensemble plutôt que de vendre une prestation d’animation. Ce n’est pas commercial, ce sont des personnes d’univers différents qui se rencontrent sur le Bled Asso, et des dynamiques qui se créent. »

 

Camille nous explique qu’il y a également des projets qui se réalisent en amont du festival, en partenariat avec Maneo (syndicat mixte des gens du voyage) et Cap Nomade. Elle nous précise que ce sont des projets « avec des migrants, la population tsigane, rom ou précaire, de petits projets bouts de ficelle qui sont présentés sur le festival par la suite : ça valorise des dynamiques, et ça permet à beaucoup de familles qui ne viennent jamais à des événements comme ceux-là de venir partager ce moment ».

Cette année, un projet radio a été mis en place : les jeunes de Maneo participent, tout l’après-midi, à des interviews, ou font entendre des morceaux de musique dans leur studio radio, fait de tout et de rien. Ce lien avec Maneo n’est pas sans rappeler le nom du festival. Camille et Rémy reviennent sur ce choix :

 

« C’est un nom qui est facile à porter, qui est agréable. Festival de la Bohème : on peut y mettre plein de choses dedans, des choses qui correspondent à l’esprit qu’on souhaite transmettre. Et puis, on a commencé le festival avec de la musique d’Europe de l’est, des Balkans, manouche… Ce nom, on ne le changerait pour rien au monde. »

 

Camille nous précise que ce nom a surtout été porté par Pascal, le fondateur du festival. « Pascal, c’est la motivation des troupes, un personnage – c’est le bulldozer ! Il a beaucoup porté ce festival. Aujourd’hui, il a passé la main sur la présidence mais il est toujours là. Quand Pascal fait son briefing avant le festival, il a de l’amour à partager. Ça résume bien l’esprit : il fait une déclaration d’amour à chaque festival », nous précise-t-elle avec un sourire.

 

Un contre-pouvoir culturel ?

Pendant notre rencontre avec Mourad, Pascal entre dans les coulisses. Nous assistons alors à un échange chaleureux entre ces deux fans de musique, qui semblent être très proches. Pour Mourad, le festival de la Bohème constitue un « véritable contre-pouvoir culturel », un contrepoint aux gros festivals de musique très fréquentés. Pour lui, cela a permis l’émergence des petits festivals qui sont nés en France ces dernières années – « c’est toi qui leur as ouvert la voie », dit Mourad au fondateur de la Bohème.

 

Loraine, Jessie, Mourad de Mon Côté punk, et Pascal (à gauche) – Photo : Paul Roquecave, Aparté.com

 

Pascal explique qu’il a voulu faire de ce lieu un endroit où « l’on se régale ». Pascal Bajen, aujourd’hui délégué au rayonnement culturel de la ville de Muret, nous dit en riant : « moi je suis descendant de manouche, et aujourd’hui je suis maire adjoint à la culture à Muret, pour une filière manouche c’est pas mal ! ». Il vient au festival en temps que spectateur : « j’adore le fait de se dire qu’à un moment donné on peut se passer de toi ». La relève semble en effet être assurée… « On y met de notre cœur et de notre motivation, et ça reste très artisanal… Il y a toujours des petits trucs un peu bancals mais qui doivent faire aussi l’âme du festival ! », nous dit Rémy.

 

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Article rédigé par Lucie Dumas

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