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TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESEn Aparté avec… Juliette Chenais de Busscher : «Les femmes s’octroient le droit d’être provocantes ?»

Au sein de la Compète Officielle du FIFRIGROT, un film détonne. Réalisé à l’aide de bouts de ficelles, il est l’œuvre d’une femme décomplexée et qui en a derrière la tête. Dans le hall du Cratère, nous avons échangé avec Juliette Chenais de Busscher. Place de la femme dans le cinéma, culture du viol, cinéma indépendant, tout y passe…

Juliette Chenais de Busscher, une femme qui ose le cinéma indépendant – Photographie : Victor Bouchentouf

Aparté.com : La Compète Officielle du FIFIGROT met en concurrence huit films. Parmi eux, seuls deux sont réalisés par des femmes. Pourtant, le fait que ton film « Le Viol du Routier » en fasse partie semble envoyer un signal clair. Comment se fait-il qu’il existe une telle inégalité au sein d’un festival ayant le soucis d’interroger les rapports hommes-femmes ?

Juliette Chenais de Busscher : Je ne sais pas. Ce festival est un cas particulier car il est provocateur. Est-ce que les femmes aujourd’hui s’octroient le droit d’être provocantes ? C’est loin d’être évident. Être technicienne, réalisatrice ou actrice, ce n’est pas simple. S’imposer avec des sujets comme ça, c’est encore plus compliqué. Pour ma part, le cinéma a toujours été une évidence. C’est comme ça que je veux raconter mes histoires car en tant que réalisatrice, j’ai une maîtrise totale sur elles. Quand je suivais mes études, que je me formais, je faisais parti des seules femmes. Je pense que j’ai encore plus à me battre. Surtout que je met les mains dans la technique, alors qu’elle est souvent réservée aux hommes. Je cherche à être très novatrice, il faut que l’on n’ait jamais vu ce que je fais. Cela ne me plaît pas de raconter quelque chose qui a déjà été dit. L’autoproduction me permet de conserver toute cette liberté.

 

« Est-ce que les femmes aujourd’hui s’octroient le droit d’être provocantes ? C’est loin d’être évident… »

Aparté.com : C’est pour cela que tu as choisis de tourner ce film en noir et blanc ?

Juliette Chenais de Busscher : J’avais envie de travailler cette esthétique. Ça me semblait important d’adopter ce parti-pris. Cette recherche est une partie importante du projet. Et encore ici, le fait d’être une femme, ça se ressent. Je ne suis pas prise au sérieux en allant présenter ça à un producteur. Heureusement qu’autour de moi, dans mon équipe, on me pousse à continuer dans cette voie, à affirmer mon cinéma en toute indépendance. En tant que femme, on se fait tout le temps casser.

Affiche du Viol du Routier – Juliette Chenais de Busscher

Aparté.com : Créer en toute indépendance est-il devenu un plaisir ?

Juliette Chenais de Busscher : Je ne ressens aucune frustration. Cette liberté est très plaisante. Je peux faire ce que j’ai en tête sans avoir à le faire comprendre à quelqu’un. À côté de ça, j’espère quand même rencontrer des gens qui se mettent à croire en moi et à me financer, sans enfermer et tromper le cinéma que je veux faire.

 

« Les femmes finiront par venir sur le créneau du film dérangeant »

Aparté.com : Quelles sont les actrices, les comédiennes, les femmes qui t’ont donné l’envie de t’engager dans cette voie ?

Juliette Chenais de Busscher : Que des femmes ? Non… je ne sais pas, ça. Le plus souvent, je m’inspire de personnages féminins à forte personnalité. Par exemple, j’ai réalisé un biopic de Nana Mouskouri en 2015. Quant à mes références et mes influences réelles, c’est plus difficile. Il y a très peu de femmes qui font des films qui s’inscrivent dans la voie que je cherche à emprunter. Pour le Viol du Routier, je me suis inspiré de La Haine, C’est arrivé près de chez vous, et Les Valseuses. Ils sont tous réalisés par des mecs. Les femmes finiront par venir sur ce créneau-là, du film dérangeant.

Rien de mieux que Blow Up pour découvrir un film

Aparté.com : Il est difficile de ne pas se rendre compte que le cinéma est un monde très masculin. Le film que tu viens présenter parle de la thématique du viol. L’on entend beaucoup d’histoires impliquant des réalisateurs qui abusent sexuellement de leurs actrices et techniciennes. Observes-tu dans ton microcosme une culture du viol particulière ?

Juliette Chenais de Busscher : J’ai lu des trucs là-dessus dans les Inrocks. Ce discours m’alerte, mais mon cinéma n’est pas une œuvre militante qui en découle. Peut-être que ce film est engagé, je ne sais pas. Le viol est ici plutôt un prétexte pour parler de la sexualité féminine. De plus, comme nous réalisons ce film avec peu de moyens, il se crée au jour le jour. Le propos se crée au fil du tournage du film. Ce qu’il serait plus juste de dire, c’est que ce film interpelle. C’est ce que je cherche en utilisant le processus d’inversion : lorsque je met l’homme à la place de la femme, le violeur à la place de la violée. Le spectateur, forcément, sera dérangé et se posera des questions.

 

« Le viol est ici plutôt un prétexte pour parler de la sexualité féminine »

Aparté.com : Aujourd’hui, de nombreux cinéastes cherchent à mettre en jeu le spectateur. Que ce soit en le choquant, ou en l’intégrant au film. Quelle est la relation qui se crée entre toi et ton spectateur ?

Juliette Chenais de Busscher : Je pense tout le temps à lui. Il est présent à chaque instant de mon travail. Dans ce film, il y a ainsi beaucoup de regards face caméra. Le spectateur est toujours pris à parti, même si je ménage mes effets pour garder cette richesse. En tant que spectatrice, j’adore être impliquée, que l’on joue sur moi. C’est pour cela que je cherche à jouer comme ça. Mon ambition est de ne pas le prendre pour un con, mais de le surprendre. Choquer pour choquer ne me plaît pas. Ce que fait Vincent Macaigne m’intéresse beaucoup, pour cette raison ! Son cinéma me touche, car il utilise beaucoup l’improvisation, et cherche sans arrêt à jouer avec le présent et le temps. Le fait de ne pas avoir beaucoup de moyens, et de faire mes films à partir de bouts de ficelles, me rapproche de ses œuvres. Ce que je cherche, au bout du compte, c’est de faire des films spontanés, qui touchent l’intimité.

Pour un cinéma du réel et de l’intimité – Photographie : Victor Bouchentouf

Aparté.com : Ce film-là parle de sujets très intimes, justement [le viol, la sexualité, ndlr]. Naît-il de fragments de ton intimité ?

Juliette Chenais de Busscher : Bien sûr. Ce film fait écho à une violence que j’ai subi, que je ressens et que j’ai pris soin d’extrapoler. Je n’ai pas été violé. Mais j’ai choisi de parler de cette violence en me penchant sur le viol car il me semble plus intéressant de me décaler de mon intimité pour pouvoir en parler. Ce qu’il faut également dire, c’est que ce film part des récits d’amies. Tout particulièrement celui d’une copine qui avait réussi à échapper à un type qui avant elle avait violé onze autres femmes. La seule chose qu’elle a fait pour se sauver, c’était de hurler. Ce qui m’a atterré, c’est que toutes les autres ont finis par se laisser faire, en négociant avec ce mec. Jamais on ne parle de ces viols qui sont le résultat d’un marchandage dégueulasse. Voilà la culture du viol qui s’entretient partout aujourd’hui. La société crée des femmes qui n’arrivent pas à dire non à un viol. Ce film, il vient de ça aussi, et ça permet au spectateur de se poser des tas de questions.

Cet entretien est l’œuvre de la main de Valentin Chomienne et de l’œil de Victor Bouchentouf. Il n’aurait pas été possible sans le soutien actif du FIFIGROT. Nous remercions également Juliette pour le temps qu’elle nous a accordé. 

Son site  vous permettra de suivre ses actualités.

Article rédigé par Valentin Chomienne

Rédacteur en chef culturel.
Autodidacte de l’écriture, amateur sans bornes de musiques, aimant à bonnes ondes sociétales : avec le moins de préjugés possibles, l’objectif rêvé est de se battre pour l’ouverture des cœurs et des esprits.

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