Home >> À la une >> En Aparté avec >> TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESEn Aparté avec… Pierre Carles, le réalisateur qui a suivi Jean Lassalle pendant un an

TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESEn Aparté avec… Pierre Carles, le réalisateur qui a suivi Jean Lassalle pendant un an

Dimanche 24 Septembre – midi. Nous entrons dans un café de la place Saint-Sernin, accompagnés par Pierre Carles. Hier était projetée une version non terminée du documentaire qu’il a réalisé avec Philippe Lespinasse sur la campagne de Jean Lassalle, Un berger à l’Elysée ? Retour sur cette rencontre !

 

Pierre Carles, toujours aussi mordant ? – Photographie : Victor Bouchentouf

Aparté.com : Le FIFIGROT vous permet de présenter une version de travail de votre documentaire sur la campagne présidentielle de Jean Lassalle. Cela fait maintenant deux ans que vous travaillez sans relâche sur ce projet. Quels sont vos ressentis ?

 

Pierre Carles : C’est important de travailler avec des projections de travail, j’en ai l’habitude. Face à des spectateurs, on se rend compte de ce qui fonctionne ou pas. Quand des critiques sont faites, nous essayons d’en tirer profit. Il faut juste écouter, et après en discuter avec l’équipe.

Cloé Benet, une des monteuses du film : C’est bien de les entendre. Sans prendre tout pour argent comptant, cela permet de prendre du recul sur notre production. Pour ma part, c’est la première fois que je fais ça. C’est à la fois très enrichissant et délicat.

Pierre Carles : Il ne s’agit pas de mettre les films au vote du public. Quand tu es en salle, tu sens le niveau d’attention, l’écoute, les bruissements, les pertes de concentration. Tout ça te donne des indications qu’il est bon de saisir. Après, c’est en salle de montage que nous rééquilibrons le film.

 

 

Aparté.com : Vous parlez de montage… Vous qui souhaitez faire un cinéma réel, proche du monde, ce procédé technique ne trompe-t-il et ne déforme-t-il pas le réel ?

Pierre Carles : Un film est toujours une fabrication, quelque chose de fabriqué. Faire un documentaire, c’est écarter 95% des passages filmés. Alors, nous décidons de garder ce qui nous touche, ce que nous voulons dire. Un documentaire n’est pas une caméra de surveillance, c’est un regard porté sur les choses. Il faut faire attention au discours du réalisme dans le cinéma, qui assimile les sons et les images rapportés par le documentariste au réel. Notre métier, c’est de construire et d’agencer le réel, pour aller dans le sens de l’interprétation du monde que l’on fait. Le réel n’existe pas indépendamment du regard que l’on porte dessus.

 

Aparté.com : Construire le réel… dans quel but ?

Pierre Carles : Il y a des choses sur lesquelles on insiste tout particulièrement. Dans ce documentaire, nous voulons montrer que Lassalle est un dominé dans le milieu politico-parisien, en tant que fils de paysan et provincial. C’est pendant le tournage que cela nous est apparu comme une évidence. Le but du montage, c’est de restituer cette réalité.

 

/// Pour aller plus loin : « Ma démarche propagandiste, je l’assume »

 

Aparté.com : La rupture qui se creuse entre les villes et les campagnes est au cœur de ce travail. La ressentez-vous lors de vos projections en ville, comme à Toulouse, et en campagne ?

Pierre Carles : Nous avons projeté une version de travail dans un petit village d’Ardèche, Saint-Martin de Valamas. Les retours furent assez bons. Les gens étaient ravis. Le processus d’identification était plus fort que lors de la projection à Toulouse. Les spectateurs se reconnaissaient dans ce type, Jean Lassalle, qui est parfois pris pour un plouc, pour quelqu’un d’un peu fou, à Paris.

 

Cloé Benet et Pierre Carles – Photographie : Victor Bouchentouf

 

Aparté.com : Vous identifiez-vous à lui ?

Pierre Carles : Philippe Lespinasse, le co-réalisateur du documentaire, et moi ne sommes pas d’origine rurale. Ce n’est pas notre milieu social. Cependant, en tant que provinciaux, nous avons fait face à des processus d’exclusions similaires en montant à Paris. C’est en ce sens que l’identification est possible.

 

Aparté.com : Lassalle ne surjoue-t-il pas son côté campagnard ?

Pierre Carles : Sans doute, il prête le flanc à la caricature en exagérant sa façon d’être. Il en joue. Cela n’empêche, il est complètement béarnais. Sa vie toute entière se trouve là-bas. Il appartient à une famille d’éleveurs, de petits paysans, qui est implantée dans la vallée d’Aspe depuis des siècles.

 

Aparté.com : Votre caméra a-t-elle eu un impact sur sa conduite durant la campagne ?

Pierre Carles : Sacha Guitry disait que tous les hommes sont des comédiens, sauf peut-être quelques acteurs. Nous n’arrêtons jamais d’être en représentation. Quand je vous parle, je ne suis pas le même homme qu’en famille, ou dans l’intimité. Lassalle est comme nous, ni plus ni moins. Il n’échappe pas à cette envie de séduire.

 

Aparté.com : Vous n’avez donc pas réussi à capter une part de son intimité ?

Pierre Carles : En effet, je ne le crois pas. De part et d’autre, il y avait un intérêt bien compris. Nous l’aidions pour sa campagne, et lui pour notre film. C’était du donnant-donnant. Lorsqu’il comprend que nous ne terminerons pas le documentaire avant la fin de sa campagne, notre relation a pris une autre tournure.

« Ne soyons pas naïfs, il n’est là que pour sa campagne »

La vie en société est comme cela. 

 

Aparté.com : Cette question sur l’intimité n’est pas innocente. Longtemps vous avez dénoncé la proximité qui s’établit entre les médias et les hommes politiques. Jacques Chancel vous déclarait à l’époque : « vous verrez vous aussi vous finirez pas tutoyer les hommes politiques ». Ne poussez-vous pas à l’extrême ce jeu de connivence dans ce documentaire ?

 

Pierre Carles : Quand Jacques Chancel me dit ça, je ne pensais pas côtoyer un jour un président équatorien et un député français, candidat à la présidentielle. Sa phrase sonne comme une prophétie aujourd’hui. Mais attention, il y a une différence importante. Nous disons tout au spectateur, nous ne cachons rien, cette connivence n’est pas cachée. Le véritable problème c’est de faire semblant de ne pas se connaître, de ne pas donner toutes les clefs au spectateur pour qu’il puisse se faire sa propre opinion.

 

Aparté.com : La connivence ne pose-t-elle pas problème en elle-même ?

Pierre Carles : La vraie question est : cette proximité nous empêche-t-elle de dire quelque chose ? Dans notre relation avec Jean Lassalle, je ne crois pas que ce fut le cas. Notamment après sa rencontre avec Bachar El Assad où nous lui avons dit tout le mal que nous pensions de ce voyage, du moins par rapport à l’objectif recherché. Nous ne nous sommes pas autocensuré, me semble-t-il. Il y a juste un passage où il parlait d’une maltraitance vécue pendant son enfance que nous avons retiré. Il s’agissait de ne pas faire de mal bêtement et inutilement.

 

Aparté.com : Il y a aussi cette séquence sur la Syrie…

Pierre Carles : Nous avons réduit son passage dans l’émission de Ruquier car il était trop fragile. Il serait devenu insupportable aux yeux du spectateur. Nous nous sommes peut-être auto-censurés pour le protéger. Paradoxalement, c’est le même reproche que Lassalle a fait à Ruquier. Il n’a pas apprécié que seulement vingt minutes de l’heure d’enregistrement aient été diffusées. Ruquier lui a répondu que c’était pour l’aider qu’il avait autant coupé, car ses propos étaient vraiment décousus. Cette séquence suscite beaucoup de débats, chez les spectateurs comme chez nous.

 

 

Aparté.com : Bien que débattue, elle est très riche. Jean Lassalle semble se fissurer devant votre caméra…

 

Pierre Carles : Ce que ne raconte pas cette séquence, c’est que l’homme politique n’admet jamais une erreur sous l’œil d’une caméra. Ils veulent se montrer infaillibles, et ont honte de se tromper. Jean Lassalle réagit de la même manière, comme la plupart de ses collègues parlementaires. Le monde politique est peut-être comme ça car c’est que nous, électeurs, attendons. Nous avons une part de responsabilité.

Cloé Benet : Cette scène correspond à un moment stratégique de sa campagne. Elle intervient après l’obtention de toutes ses signatures. Au début de notre tournage, dans sa mairie, il admettait ne pas connaître le PIB du pays… Il avait cette honnêteté.

Pierre Carles : Il en a pris plein la gueule avec son voyage en Syrie. Les médias l’ont pris pour un dingue. Notre caméra redevient à ses yeux celle de journalistes politiques, il se braque complètement. Il aurait peut-être tenu un autre discours hors-caméra.

« Il n’était pas dans notre propos de nous entretenir avec lui en off »

Nous aurions vraiment aimé qu’il admette s’être trompé. Cela aurait été tout à son avantage. Notre dispositif de tournage a peut-être joué. La seule fois où nous lui avons parlé en hors-caméra, c’était pour lui annoncer que le film ne serait pas prêt à temps. Philippe Lespinasse a rendu visite à sa famille pour le leur dire. Ils l’ont mal pris, ont cru qu’on les avait trompé. C’est normal qu’ils réagissent de la sorte : Jean Lassalle jouait d’une certaine manière sa vie dans cette candidature à la présidentielle. Pas nous.

 

Ces propos ont été recueillis par Valentin Chomienne et Victor Bouchentouf.

Les photographies ont été prises par Victor Bouchentouf.

Article rédigé par Valentin Chomienne

Rédacteur en chef culturel. Autodidacte de l'écriture, amateur sans bornes de musiques, aimant à bonnes ondes sociétales : avec le moins de préjugés possibles, l'objectif rêvé est de se battre pour l'ouverture des cœurs et des esprits.

(A)parté pas si vite !

En Aparté avec … le photographe Philippe-Gérard Dupuy

Invité d’honneur du festival Manifesto, Philippe-Gérard Dupuy est l’un des pères de la photographie contemporaine. …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *