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TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESEn Aparté avec… Melody Garreau

Melody Garreau est une jeune photographe originaire de Brighton. À 24 ans, elle est la lauréate du Grand Prix ETPA 2017, remis par l’école éponyme et associé pour l’occasion au festival ManifestO. À l’issue du vernissage de sa première exposition à la Galerie Photon, et dans un français quasi-parfait, elle a bien voulu nous parler de ses travaux, de sa pratique de la photo et de ses projets, le temps d’un café.

 

Melody Garreau – Photo Victor Bouchentouf, Aparté.com

 

 

Aparté.com : Peux-tu te présenter et nous dire comment tu es arrivée à la photo ?

Melody : J’ai grandi à Brighton en Angleterre, avec ma mère. Je suis franco-anglaise, mon père a toujours vécu en France. Quand j’étais plus jeune, j’avais l’habitude de faire chaque année un album photo. J’ai passé l’équivalent du baccalauréat, le «A levels», à Brighton, en suivant une option consacrée à la photographie. Je voulais expérimenter car je ne connaissais pas du tout l’argentique et la chambre noire.

Après mon diplôme j’ai pris du temps pour voyager en Asie. En rentrant, je savais que je voulais continuer la photo, mais en Angleterre le coût des écoles s’élève à 9000£ l’année. J’avais envie de bouger, et pour de multiples raisons je me suis toujours dit que j’irai étudier en France. C’est là que mon oncle m’a parlé de l’ETPA. L’idée m’a séduite, alors je suis venue à Toulouse, il y a trois ans. C’est là que j’ai trouvé ma patte, et c’est en deuxième année que j’ai commencé, entre autres, le sujet sur ma sœur, L’innocence ternie.

 

Aparté.com : Concernant cette série justement, c’est un projet qui s’est étalé sur deux ans. Tu es retournée en Angleterre à chaque fois pour travailler ?

Melody : Oui, j’y suis allée une première fois en 2014, puis trois ou quatre fois l’an dernier. Mais ce n’est pas un projet terminé, c’est quelque chose que je vais continuer au fil des années.

 

Aparté.com : Quels thèmes as-tu voulu explorer à travers L’innocence ternie ?

Melody : C’est un sujet qui tourne autour de ma sœur et notre mère, qui a été marquée par l’absence de son père depuis très jeune. Il y a à peu près trois ans, elle a voulu faire le premier pas pour renouer une relation avec lui, mais elle s’est fait rejetée, ainsi que par le reste de sa famille. Il n’y a eu que ma mère et moi. Cette période correspond également à une rupture dans la relation entre ma sœur et ma mère. Elle aussi a connu l’abandon et a été adoptée. Il y a une continuité que j’ai voulu questionner, une sorte de va-et-vient dans leur relation. Il y a aussi un questionnement universel, beaucoup de gens sont concernés par l’abandon. Surtout à cet âge-là, c’est une période où tu te sens moche, où tu te questionnes, tu ne sais pas ce que tu veux…

 

L’innocence ternie – Photo Melody Garreau

 

Aparté.com : Par rapport à cette relation particulière entre ta sœur et ta mère, comment t’es-tu positionnée au moment de prendre tes photos ?

Melody : Souvent les gens me disent que c’est facile, c’est un projet intime centré autour de ma famille. Mais justement, c’est très compliqué car il faut garder un pied dedans et un pied à l’extérieur. C’est ma propre famille mais je dois donner un sujet à voir pour que les gens puissent avoir de l’empathie. Il y a eu des moments durs durant lesquels je ne pouvais pas me permettre de rester derrière mon appareil. Mon rôle de sœur passe avant celui de photographe. J’ai dû faire le deuil de certaines photos qui aurait pu apporter énormément, tant à la série qu’à ma mère et ma sœur.

 

Aparté.com : Comment ont-elles réagit ?

Melody : Ma sœur est encore jeune à 17 ans, elle comprend ce que je veux transmettre à travers ces photos, mais elle se voit « physiquement ». Elle le voit d’une autre façon, mais son regard a déjà évolué par rapport au début. Le jour de la remise du prix ETPA elle a pleuré, c’était quelque chose de fort pour elle. Elle sait qu’elle m’a donné beaucoup. Ma mère au contraire a eu plus de recul et a donné du temps pour ce projet.

 

Aparté.com : Pour la série They, qui aborde la question du genre, il y a en revanche quelque chose de plus universel par rapport à l’intimité de L’Innocence ternie

Melody : Oui. Beaucoup de mes travaux, comme La Manche qui traite de ma venue en France auprès de mon père, sont des projets intimes. Je tenais à les faire, mais j’avais envie de sortir de ce cercle de l’intime. Du coup j’ai fait ces portraits au domicile des modèles, à Londres et à Brighton. J’ai travaillé avec un moyen-format, que je n’avais jamais utilisé. J’avais envie de traiter quelque chose de plus universel, de plus éloigné, bien que ce soit un sujet qui me parle.

 

Aparté.com : C’est plus éloigné, mais il y a tout de même un point commun avec L’Innocence ternie : la quête d’une identité…

Melody :  Tout à fait ! C’est aussi un peu une critique des notions que l’on peut avoir sur la question du genre. Ce que je voulais montrer de spécifique dans ce sujet-là c’est sa subtilité. Je ne voulais pas juste montrer un gars habillé en fille. Les modèles ont certes un côté androgyne, mais les vêtements aussi. Il y a un flou. J’ai voulu montrer que l’apparence physique et l’orientation sexuelle ne sont pas forcément liées.

 

Aparté.com : Quelles sont tes références ?

Melody : Il y a une photographe anglaise que j’aime beaucoup, que j’ai découvert pendant la période de L’Innocence ternie, qui s’appelle Siân Davey. Elle me touche beaucoup ! Elle a travaillé autour de sa fille trisomique qu’elle a rejetée au début, mais qu’elle a pu accepter à travers la photo. J’aime beaucoup son traitement de l’image. Claudine Doury m’a également inspiré. Il y a aussi Klavdij Sluban, qui travaille en noir et blanc.

 

Aparté.com : Pourquoi avoir choisi l’argentique ? En numérique tu peux aussi obtenir un rendu similaire non ?

Melody : Pour moi il y a une magie, une lumière. Je trouve que ça détruit quelque chose de voir instantanément le résultat. Je joue vachement aussi avec la pellicule en la poussant pour « éclater » le grain. Il y a un côté très manuel. J’utilise pas du tout le numérique. A part la série sur les danseuses, Ainsi danse, que j’ai faite avec un moyen-format Hasselblad associé à un dos numérique. Je joue en fait avec un dysfonctionnement de ce dos. C’est une série beaucoup plus expérimentale que les autres, qui ressemble presque à de la peinture, avec des flous, du mouvement.

 

Melody Garreau – Photographie : Victor Bouchentouf

Aparté.com : L’image est omniprésente. On voit, on relaie des images sans cesse. Tout le monde fait des images avec son téléphone. Avec ta démarche et l’argentique, comment appréhendes-tu cela ?

Melody : Justement, c’est une raison de plus de faire de l’argentique. Le numérique crée une consommation d’image qui est infernale. Ça devient un automatisme. Hier, lors du vernissage, un journaliste est arrivé et s’est mis à prendre des photos sans regarder dans le viseur !… C’est pas de la photo. Il y a une saturation et notre appréciation n’est plus la même.

 

Aparté.com : Tu utilises les réseaux sociaux ?

Melody : J’ai du mal avec ça… Je n’en mets pas sur Facebook. C’est pour ça que j’ai créé un site. J’utilise un peu Instagram, pour informer de ce que je fais. Il m’arrive d’utiliser mon iPhone si le sujet s’y prête. J’ai commencé un projet cet été autour du livre de Marguerite Duras Dix heures et demi du soir en été. L’idée était de faire une photo tous les soir à 22h30. Je ne voulais pas utiliser mon argentique à chaque fois, alors j’ai commencé la série avec mon iPhone.

 

Aparté.com : Tu es une jeune photographe, désormais diplômée. Concrètement comment ça se passe maintenant ?

Melody : C’est compliqué… mais j’ai vachement de soutien de la part de certains profs. Le milieu professionnel est complètement différent, c’est un autre monde auquel je me confronte. Et ce n’est que le début. Il s’agit maintenant de contacter les festivals et d’autres endroits pour pouvoir exposer. J’ai aussi envie que mon travail soit accessible à plein de gens, dans la rue ou des petits cafés, des associations ou des trucs comme ça. Je vais essayer peut-être de faire un livre, et voir les débouchés. J’ai des sujets en cours. Mon copain travaille dans le documentaire, du coup j’aimerais aussi explorer l’image animée et le son.

 

 

Le travail de Melody Garreau est visible jusqu’au 30 septembre au Village Manifesto (place Saint-Pierre), et jusqu’au 12 décembre à la Galerie Photon.

 

Propos recueillis par Victor Bouchentouf et Marion Elluin Dunand

Photographies : Victor Bouchentouf

Article rédigé par Victor Bouchentouf

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