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TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESEn Aparté avec… François Angelier : « Je suis comme un vigile qui observe les départs de feu »

Brrrr… le FIFIGROT a fait venir le spécialiste des films et littératures de genre : François Angelier. Le père de l’émission Mauvais Genre fête les 20 ans de son enfant. Prenant notre courage à deux mains, nous l’avons rencontré dans le manoir horrifique appelé Ostal d’Occitanie.

 

François Angelier, l’homme des arts noirs et glaçants – Photo Victor Bouchentouf, Aparté.com

 

Aparté.com : Cette année, nous fêtons l’anniversaire de l’émission Mauvais Genre. Depuis 20 ans, vous l’animez sur France Culture. Vous y parlez des genres artistiques mal-aimés et marginaux. Aujourd’hui, la société dans laquelle nous vivons est traversée par de multiples crises : économiques, humaines, environnementales. Quel impact ont-elles sur ces créations artistiques ?

François Angelier : Prenons la science-fiction : les catastrophes écologiques y ont été prédits depuis un bout de temps. Les dystopies ont permis de penser ces crises. J’y vois une nature prophétique très claire. Du côté du post-apocalyptique, c’est davantage une volonté de gérer le futur proche. Ce genre s’empare de l’urgence contemporaine. La Route de Cormac McCarthy en est l’exemple le plus célèbre. Enfin, on retrouve cette volonté de se projeter dans l’imaginaire. Toutes ces crises donnent l’immédiate envie de les oublier. Les arts marginaux sont une sorte d’opium face à notre monde. Je constate donc un triple impact : la nature prophétique, la gestion du futur proche, l’envie d’oublier.

 

Aparté.com : On comprend que les sociétés pèsent sur les créations artistiques. Certaines œuvres semblent indiquer que l’effet inverse existent également. Léon Bloy est un auteur auquel vous vous êtes beaucoup intéressé. Il s’attachait à mettre en lumière les violences matérielles faites à la pauvreté. En ce sens, il donnait un sens à son art. Il s’engageait. Vous retrouvez-vous dans cette envie ? Avez-vous le désir de peser à votre échelle sur le monde et les gens qui vous entourent en créant ?

François Angelier : Je n’ai peut-être pas une telle ambition ! Ce qu’on cherche, c’est de maintenir en vie l’esprit de mauvais genre. Aujourd’hui, Mauvais Genre  est devenu un magazine d’actualité de cultures de genres qui sont devenues majoritaires au cours du temps. On a été déplacé de la marge vers le centre. Nous défendons un esprit transgressif et qui reste marginal. Ce n’est pas de peser sur nos contemporains qui nous importe… mais de conserver un espace mal-aimé dans l’art.

 

Aparté.com : Vous vous battez pour faire vivre ces arts mal-aimés. Diffusée sur France Culture, votre émission ne s’adresse-t-elle pas uniquement à une élite ? Cela vous pose-t-il un problème de ne pas parler véritablement aux mal-aimés de la société ?

François Angelier : Cela ne m’en pose pas. Vous savez, tout peut se passer lorsque l’on fait de la radio. Entre internet et les podcasts, absolument tout le monde peut se saisir de ce que vous faites. C’est ça la caractéristique de la radio. Dans le temps, nous avons eu des auditeurs qui étaient en prisons, d’autres qui étaient des fans solitaires qui vivaient dans des milieux où ce type de culture ne circule pas. Je n’ai pas l’impression que l’on ne s’adresse qu’à une élite. La radio, ça n’est pas ça : tout le monde peut l’écouter. Elle nous offre un compas maximum.

 

Aparté.com : Le FIFIGROT n’est vécu que par une minorité des habitant.e.s de la ville. Pendant ce temps, bien davantage de personnes font les magasins. Ici, à Toulouse, les quartiers commerciaux sont submergés par des affiches de femmes nues, dans des postures très suggestives. Vous vous intéressez à l’érotisme dans l’art, alors que dites-vous de ce monde dans lequel la nudité et le sexe appartiennent davantage aux marchands qu’aux artistes ?

 

 

François Angelier : Je crois que tout cela appartient un petit peu à tout le monde. La nudité est une matière brute. Tout le monde en fait ce qu’il veut. Avec ces campagnes de pubs, on commercialise le corps, et on crée une esthétique transgressive. C’est ce qu’aime la nouvelle bourgeoisie. Plus personne ne souhaite être conformiste.

 

Aparté.com : Qu’est-ce qui explique cela ?

François Angelier : C’est la queue de comète de 68. Il faut fournir à ce public ce qu’il demande. Par ailleurs, la nudité dans l’art et celle dans le commerce n’est pas la même. Si vous faites un film portant sur la religion et que l’affiche évoque quelque chose de sexuel, cela va poser des problèmes. Si vous vendez des soutiens-gorges, vous n’en aurez pas. C’est une question d’emplacement. Tout dépend d’où vous parlez et de ce dont vous parlez. De plus, il y a une espèce d’alliance secrète entre les provocateur.trice.s et les provoqué.e.s. Prenons le cas du sex-toy qui avait été placé puis retiré de la place Vendôme. On sent bien que tout le monde est gagnant. Certain.e.s gagnent la vie en provoquant, d’autres existent en étant provoqué.e.s.

 

 

Le sex-toy de l’artiste américain Paul McCarthy

 

Aparté.com : Cette histoire du sex-toy de la place Vendôme remonte à 2014. Au cours de l’année qui vient de s’écouler, quelles sont les provocations que vous retenez ?

François Angelier : Je n’ai pas grand chose en tête. Comme je vis là-dedans, je suis difficile à provoquer. Je ne vis même plus cela comme des provocations. Il s’agit de formes d’expressions, des œuvres. Peut-être que c’est du côté des happening où les corps sont considérés comme de la matière brute, comme des toiles vierges, que l’on trouve le plus extrême de ce qu’il se fait aujourd’hui.

 

Aparté.com : Quand vous étiez jeune, vous portiez déjà ce regard-là ?

François Angelier : Effectivement. Je viens d’un milieu où les lignes étaient un peu brouillées. Entre le traditionnel et l’avant-garde. J’ai commencé à lire Lovecraft dès dix ans. Depuis, j’ai suivi les différentes créations et avancées. Je prends un véritable plaisir à explorer des mondes singuliers, étranges et étrangers. Depuis l’enfance, je suis fasciné par toutes ces transgressions.

 

Aparté.com : Cette soif de découvertes de nouvelles terres s’est-elle atténuée ?

François Angelier : Absolument pas. Quand vous l’avez, vous le gardez. Elle se réactive. Ça ne cicatrice pas. Depuis le début de cette émission, je suis toujours avide des nouveautés. La fête continue pour moi, et elle continuera jusqu’à ce que l’âge ne me le permette plus. Je désire rester ce vigile qui observe les départs de feu, et qui en parle.

 

Aparté.com : Comment entreprenez-vous cette transmission avec petits-enfants ?

François Angelier : Il y a entre nous une différences effrayante : l’usage des nouvelles technologies. La vitesse à laquelle ils s’en servent est affolante. En plus, pour parler des genres artistiques qui m’intéressent, ils vont vivre à une époque où ils ne seront plus des mauvais genres. Ils seront à leurs yeux très familiers, presque folkloriques. Ce qu’il faut leur apprendre, ça sera à surveiller les nouvelles mutations.

 

François Angelier, l’art de la transmission – Photo Victor Bouchentouf, Aparté.com

 

Aparté.com : Pour terminer, auriez-vous une œuvre à transmettre à quelqu’un qui nous lit et qui n’y connaît rien ?

François Angelier : Il en existe tellement. L’œuvre la plus emblématique du mauvais genre est sans doutes le film Freak, de Tod Browning. Il rassemble tout ce dont on a parlé : monstruosité, nudité, marginalité.

Cet entretien est l’oeuvre de la main de Valentin Chomienne et de l’œil de Victor Bouchentouf. Il n’aurait pas été possible sans le soutien actif du FIFIGROT. 

Article rédigé par Valentin Chomienne

Rédacteur en chef culturel.
Autodidacte de l’écriture, amateur sans bornes de musiques, aimant à bonnes ondes sociétales : avec le moins de préjugés possibles, l’objectif rêvé est de se battre pour l’ouverture des cœurs et des esprits.

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