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TEMPS DE LECTURE : 12 MINUTESLe Marathon des mots : Les identités multiples de la France, de profil

Du 22 au 25 juin 2017, s’est tenu dans quelques lieux-clefs de Toulouse et de ses alentours le Marathon des mots. Quatre jours durant, nous avons arpenté les rues à la rencontre des auteurs, comédiens et autres amateurs de littératures qui sont venus nous livrer leurs visions sur le monde. Nous nous sommes penchés sur ce qu’ils pensaient du thème « la France, de profil », de ses identités et du clivage entre villes et campagnes.

 

 

Il est tôt, mais François Bégaudeau est en pleine forme. L’auteur de Fin de l’histoire (éditions Verticales, 2016) est venu à la cinémathèque de Toulouse nous présenter le film d’Éric Rohmer L’Arbre, le maire et la médiathèque (1993). Sous couvert de fiction, ce film s’ancre dans le monde contemporain. Son thème, le clivage entre ville et campagne, est on ne peut plus actuel.

Le jeune maire de la commune de Saint-Juire, en Vendée, a reçu les subventions nécessaires à la construction d’une médiathèque … Sur un pré-communal, menaçant un arbre centenaire et par là tout le charme du village typique vendéen. La modernité, incarnée par le maire (PS) joué par Pascal Greggory s’oppose donc au patrimoine, incarné par l’instituteur interprété par Fabrice Lucchini.

 

Les éternels conflits entre villes et campagnes …

En effet, cette médiathèque soulève de nombreux problèmes. Comment ce maire, qui n’a qu’une résidence secondaire dans la commune et qui réside à Paris, pourrait-il comprendre les enjeux de ce territoire ? Avec sa verve coutumière, Lucchini dénonce. La ville veut créer de l’animation dans les campagnes pour y attirer les citadins, parce que ceux-ci n’y voient que de l’ennui.

Car ainsi, qui va fréquenter cette médiathèque ? Pas seulement les habitants de la commune. Sans doute les habitants d’autres villages, voire d’autres villes. L’instituteur soupçonne le maire de ne pas construire cette médiathèque pour ses concitoyens… Mais pour rendre le village attractif au nom de critères urbains. Plus largement, il accuse Paris d’agir sur les campagnes de sorte à en faire les banlieues des villes alentours. Pour finalement faire des villes alentour les banlieues de la suprême Paris.

 

«Ce n’est pas d’animation dont on a besoin, à la campagne», Marc Rossignol, l’instituteur de Saint-Juire

 

«C’est d’espaces verts dont on a besoin !», renchérit sa fille. Parce qu’à la campagne, l’espace est propriété privée. Il n’y a qu’en ville où les espaces verts sont des lieux d’agrément. Un de ces paradoxes qu’Éric Rohmer chérit affirme François Bégaudeau.

 

… Qui masquent une certaine proximité entre ces deux milieux

Le clivage ville-campagne est un clivage mental, selon les trois auteurs conviés pour la rencontre « Loin des villes ». Simon Johannin (L’été des charognes, éditions Allia, 2017), Cécile Coulon (Trois saisons d’orage, éditions Viviane Hamy, 2017) et Jean-Baptiste Del Amo (Règne animal, éditions Gallimard, 2016) échangent sur la campagne, celle de leur enfance et celle de leurs romans.

Si Jean-Baptiste Del Amo dit avoir voulu «décentrer le point de vue la littérature» en l’ancrant dans le milieu rural, ce n’est pas pour en souligner l’opposition avec la ville. Il existe des interactions entre ces deux univers, l’un portant sur l’autre un regard souvent violent. Aussi, dans L’été des charognes, le personnage principal fait, en se rendant en ville, un véritable voyage initiatique. La ville est l’extérieur d’une campagne enclavée, refermée sur elle-même. Dans ces romans, elle est lieu de violence et d’animalité.

Simon Johannin, Jean-Baptiste Del Amo, Cécile Coulon – Photo Gilles Vidal

 

 

Le tout est de savoir de quelle campagne on parle

Ainsi, ces regards croisés sur les campagnes révèlent des aspects autres que celui qu’Eric Rohmer met en avant dans son film. La campagne de Rohmer est un patrimoine à conserver, un milieu mis en danger par des notions d’urbanisme et de modernité. Tandis que pour ces auteurs, la campagne est agricole, industrielle, elle est un territoire d’exploitation. Dans son roman, Cécile Coulon parle des habitants d’un village, perdu au milieu de roches abruptes. Ils tentent d’y survivre en exploitant la terre. «Les hommes veulent façonner la nature. Ils sont sûrs de pouvoir en faire quelque chose de grand, de plus grand qu’eux».

 

«Quand l’homme s’acharne à asservir la nature, elle déborde sur lui, sur sa vie, et désincarne son humanité», Jean-Baptiste Del Amo.

 

La proximité des animaux et des hommes est caractéristique de cette campagne. Jean-Baptiste Del Amo raconte l’élevage porcin au fil des générations. «La façon que l’homme a d’asservir le cochon, de le consommer, révèle quelque chose de sa propre animalité», poursuit l’auteur. En revanche, l’animal est, dans le roman de Simon Johannin, un personnage à part entière. Il est partout, et il vit en permanence aux côtés de l’homme. «Je suis fasciné par la capacité de l’homme à tisser des liens avec les animaux. Parce que l’animal a des yeux, que l’homme a des yeux aussi, qu’ils peuvent se regarder et qu’ils ont conscience d’être ensemble dans l’espace, l’homme et l’animal peuvent avoir l’impression de s’aimer».

Cécile Coulon a mis en scène, dans la campagne de son roman, la proximité des hommes entre eux, qui est sociale plus que géographique. Les habitants se connaissent tous, et entretiennent des relations étroites entre eux. Par conséquent, les hommes sont sans cesse soumis aux regards des autres. D’où peut-être la violence qui en surgit.

 

«Dans la campagne, tout se voit, tout se sait, on ne peut pas se cacher», Cécile Coulon

 

De plus, il y a dans cette vie de village, des figures phares. Ainsi, des individus tels que le médecin de campagne ou le curé rassurent par leur simple présence. Ils sont ce qui garantit la survie du village indépendamment des villes alentours. Il sont ce qui lui permet de vivre dans une forme d’autosuffisance. Aussi, les territoires ruraux sont aujourd’hui mieux reliés les uns aux autres et vers l’extérieur. Mais cette campagne, refermée sur elle-même, par opposition à la ville ultra- connectée, est encore un enjeu.

 

Quid de la politique dans les campagnes ?

C’est François Bégaudeau qui s’attelle à cette question. Dans le cadre du marathon, il projette son film N’importe qui. En 2016, il est parti mener des entretiens en Mayenne, région Pays de la Loire, qui concernent toute sorte de gens, des employés, des élus, des agriculteurs, des gens du voyage, des enfants. La question tourne autour de la démocratie : vous sentez-vous représenté ? Et les réponses sont édifiantes.

«Est-ce que le peuple est destiné à être exclu et à suivre sans penser le processus ?», François Bégaudeau

On se demande ce que c’est que de s’opposer à une décision prise par des institutions élues démocratiquement. Est-ce démocratique de s’y opposer ? Si oui, comment ? Un paysan qui a fait une grève de la faim n’a pas pu empêcher l’ouverture d’une usine qui manie des produits toxiques à proximité de son troupeau. En revanche, un homme qui a fait circuler une pétition a obtenu qu’une bretelle d’autoroute soit construite quelques centaines de mètres plus loin de son domicile.

 

Le monde rural est-il le lieu de la démocratie ?

Si certains considèrent que le pouvoir décisionnaire doit être local pour que les gens soient représentés, d’autres pensent qu’au contraire, la dimension locale est un obstacle à la démocratie. Car dans un village, les gens se connaissent tous et peuvent créer des liens de clientélisme. Untel ne peut donc pas s’opposer à la décision d’un élu, par exemple, puisque cet élu lui a accordé des subventions. Ainsi, le fait que les gens se connaissent ne facilite pas tant que ça la prise de décision, et encore moins les discussions. Des affaires de l’ordre de la vie privée peuvent venir entraver des discussions qui concernent la vie publique. La notion de local brouille en fait la frontière entre les deux.

Le milieu associatif apparaît cependant comme une alternative à la prise de décision institutionnelle. Il se revendique comme lieu de démocratie, où les décisions sont prises par ceux qui sont concernés par elles. Par opposition, en fait, à une société que certains jugent féodale. Elle est composée d’une classe dirigeante organisée hiérarchiquement qui décide pour tout le monde.

Il s’agit pourtant, initialement, d’un mode de démocratie qui vise à dégager une majorité qui puisse gouverner sans être entravée par l’opposition, elle aussi représentée. Mais François Bégaudeau s’interroge. Et s’il n’y avait plus de président, plus de ministres, mais un tirage au sort qui désignerait les «mal nommés dirigeants» parmi n’importe qui ? Qu’en est-il de la compétence ? Comment n’importe qui peut diriger ?

 

«Il n’y a pas de notion plus contraire à la démocratie que la compétence», François Bégaudeau

 

À l’école, la démocratie s’apprend tôt. Et ici, tous les élèves sont invités à discuter de problèmes et de propositions qu’ils ont eux-mêmes formulés. Ils décident eux-mêmes quand un problème est résolu et une décision prise, selon le système —démocratique, donc—  du «n’importe qui discute et n’importe qui décide».

 

N’importe qui, c’est peut-être aussi l’envie de donner la parole à ceux qui n’ont pas l’habitude de la prendre

Le Marathon des mots a accueilli un groupe de détenus du centre de détention de Muret. Tous sont membres d’un atelier d’écriture et de lecture, organisé par Benoît Severac, écrivain, et Christophe Anglade, comédien. Et tous ont écrit, seuls ou à plusieurs mains, des textes inspirés des photos de Jules Severac. Ils les ont mis en scène avec Christophe Anglade et sont venus nous les lire, assis sur des chaises en arc de cercle ou debout, devant un pupitre. Les photos sont projetées sur le mur derrière eux.

Ils nous parlent ainsi, tour à tour de murs, de frontières. D’amour, de chagrin, d’amitiés, d’habitudes. Ils imaginent des scènes à partir de ces photos de Toulouse, des discussions, des bagarres, des enquêtes. Ce sont de petites histoires qu’ils nous livrent avec la voix, les yeux, tout le corps, avec un humour pointu et une tendresse sincère.

Le public est ému ; à la fin de la lecture ils saluent fièrement. Mais devant l’enthousiasme général, on s’interroge. Notre présence ici n’est-elle pas condescendante ? N’est-elle pas guidée par quelque bonne conscience satisfaite par la bonne action d’aller entendre ces hommes qu’on n’entend pas d’ordinaire ? Ou par la curiosité voyeuse de voir des détenus en vrai ? Peut-être. Mais l’émotion n’est pas feinte. Ces textes sont sincères et ces hommes spontanés. Peut-être qu’ils incarnent finalement le n’importe qui littéraire de François Bégaudeau qui, lui, a le confort de l’éloquence travaillée et du langage technique.

 

Le clivage de l’identité française

Le marathon se poursuit, et nous emmène cette fois à Villeneuve-Tolosane. Parce que la France, de profil, interroge aussi son identité, Magyd Cherfi, ex-chanteur de Zebda, se joue des mots. Engoncé dans sa veste qu’il a promis de garder sur les épaules malgré la chaleur étouffante du théâtre Marcel-Pagnol, il lit. Il lit en roulant des yeux, en agitant les mains, en éclatant de rire parfois, des passages de ses romans, dans le cadre de son spectacle de lecture musicale, Longue haleine. Il nous raconte la Ville rose et ses couleurs, Arnaud-Bernard, Toulouse et ses accents mélangés.

Et puis il chante. La main sur la poitrine, accompagné du « meilleur pianiste d’Auch, qui fait des double-croches, à qui il sonne des cloches, Samir Laroche« . Car l’identité, c’est compliqué quand on est un arabe à Toulouse dans les années 60. Arrivé d’Algérie, c’est dans un camp qu’il passe une partie de son enfance. Puis vient l’étape de l’intégration à la société française et la problématique : être français. Ainsi, c’est son histoire à lui qu’il nous raconte en jouant des mots avec malice, lui, un arabe qui voulait croire au père Noël, lui, un arabe qui y ressemblait mais qui voulait tout faire pour ne pas y ressembler. Sa France à lui a été une conquête.

Le soir, au théâtre Sorano, Simon Johannin et son frère Antoine, comédien, nous livrent une lecture organique de L’été des charognes. On en parle depuis le début du week-end mais cette fois-ci, on y est. Dans le timbre de leurs voix on en distingue les plaines, les quelques maisons, les habitants comme livrés à eux-mêmes. La Fourrière. Cette campagne, filtrée par les yeux de l’enfant qui raconte, a tour à tour la voix grave et dure d’Antoine et celle, plus claire, de Simon. Elle est pleine d’une violence animale, d’une existence presque primitive, d’humains qui n’y ressemblent plus.

Les frères Johannin donnent voix à L’été des Charognes – Photo Gilles Vidal

 

La plume de Simon s’enroule dans cet univers qui sent la viande en décomposition, le bétail, la merde et l’essence, et en ressort crue, ardente et violemment poétique. Comme une gifle. Les deux frères sont debout sur la scène, devant leurs pupitres, éclairés par une lumière blanche. Le public pousse des cris de surprise quand les images, toutes dents dehors, leur sautent au visage. Les deux frères rugissent. À la lecture du dernier extrait, Antoine ne respire presque plus. L’air vibre. La campagne, même conçue dans ce qu’elle a de plus déshumanisée, est ravivée par une poésie tribale. La campagne, ce rural isolé qu’on imagine si peu, n’a jamais été aussi proche de nous.

Article rédigé par Julie Perrot

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