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TEMPS DE LECTURE : 13 MINUTESEn Aparté avec… TG STAN, DE KOE & DISCORDIA : quand le théâtre belge s’invite à Toulouse

Alors qu’ils préparaient leur atelier pour le soir-même au théâtre Garonne, Damiaan de Schrijver (TG STAN), Peter Van den Eede (De KOE) et Matthias De Koning (Maatschappij Discordia) ont accordé une petite conversation à l’air libre. Ils laissent les cintres, les bâches en plastique, les casseroles et les pots de peinture. Rencontre.

 

Peter, Damiaan et Matthias, bientôt sur les planches – Photo Robin Tutenges, Aparté.com

 

Quelques traces sur leurs visages, ils nous confient s’être trompés et avoir joué avec de l’acrylique au lieu de la gouache. Nous discutons d’Atelier, leur dernière coproduction dans laquelle ils cherchent à définir l’atelier d’un comédien, et dérivons finalement sur leur expérience du théâtre.

 

Aparté.com : Quel intérêt pour vous de venir au festival In Extremis ? Qu’est-ce que ça change par rapport à la programmation normale ?

Matthias : Nous ne sachons pas.

Peter : Nous ne savons pas. [rires] C’est la première fois qu’on vient à ce festival, normalement on vient dans la programmation régulière mais… Moi je ne savais même pas que ça existait, ce festival.

Damiaan : Moi je savais. Mais en fait, ce spectacle on l’a créé pendant six, sept ans, parce que nous sommes trois compagnies. En dehors des agendas de nos compagnies, on essaie de se rencontrer régulièrement pour fabriquer des spectacles qui n’ont rien à voir. Là, on a réfléchi sur l’atelier du comédien. C’est la neuvième coporoduction ! Et lui [il montre Peter] il avait une salle où on pouvait répéter, un atelier où on a la liberté de travailler pendant plusieurs semaines, où on a pu construire ce chaos. On a déjà fait quatre essais. Jacky [Ohayon, directeur du théâtre Garonne, ndlr] a vite compris qu’In Extremis était l’occasion idéale pour montrer notre work in progress. C’est un peu notre première…

 

Aparté.com : Pourquoi avoir choisi l’écriture collective plutôt qu’un metteur en scène ?

Damiaan : Déjà dans nos compagnies respectives il n’y a pas de metteur en scène, nous sommes des collectifs.

Matthias : On est notre propre chef dans la production. Nous sommes responsables de tout. Le metteur en scène ne voit pas les choses pareil, nous on les voit de l’intérieur.

Damiaan : On a des bureaux avec des gens qui s’occupent de… comment ça s’appelle ? Des comptes et de la communication, mais au niveau de l’artistique, ce sont les comédiens qui sont les patrons. On fait l’affiche, la vente, les décors, le transport, le choix des matériaux…

Peter : Tous les comédiens décident ensemble. Et des fois c’est très dur de trouver un compromis. On perd beaucoup de temps avec ça mais ça permet de trouver des solutions qu’on aurait pas trouvées tout seul.

Damiaan : Ce ne sont pas les idées de quelqu’un d’autre, ce sont nos idées.

Peter : Oui, d’habitude il y a un metteur en scène qui donne des solutions à partir du regard extérieur, et le comédien est sous cette autorité. Nous, il faut qu’on trouve les solutions en jouant. C’est à la fois difficile et très agréable parce que c’est du jeu. On est comme des musiciens entre nous, on s’écoute et on réagit dans le moment même, dans l’ici et le maintenant. Ce qui fait que ça tombe aujourd’hui autrement que c’est tombé hier, et autrement encore que ça tombera demain.

 

Nous sommes le début et la fin d’une production.

 

Quel est votre rapport avec la frontière entre théâtre et réalité ? En voyant vos spectacles, on a l’impression que vous jouez toujours à cheval sur cette frontière, d’ailleurs, on ne sait jamais si vous jouez vraiment.

Peter : Chaque compagnie a son idée de la chose, sa propre approche…

Damiaan : Mais c’est vrai qu’on joue tout le temps avec ça. On sait quand-même que ce n’est pas une improvisation.

Matthias : Il y a une écriture de comédien, tout est écrit, mais il n’y a pas de texte. Sur scène, je suis moi et lui il est lui, c’est surtout l’attitude qui compte.

Damiaan : Chaque compagnie a son propre travail et son propre rapport au texte, mais ça faisait longtemps qu’on avait envie de faire un spectacle sans paroles. On avait quand même besoin de l’écriture derrière. Après, c’est ce qu’il disait, c’est que ce sont des attitudes, les personnalités, il n’y a pas de personnage : seulement des comédiens. On cherche toujours dans la méta théâtralité, à savoir ce qu’est un personnage. Qu’est-ce que c’est maintenant que de s’adresser au public ? D’être là ? D’avoir un texte ou non ? De le connaître ou non ?

Matthias : Nous ne jouons pas dans Atelier. Nous sommes nous-mêmes.

Damiaan : Ah bon ? Moi je crois non et oui. Moi j’essaie de ne pas jouer, mais parfois je te vois jouer. Mais on essaie de ne pas jouer quand même.

 

En jouant, on questionne le théâtre.

 

Qu’est-ce qu’un acteur possible ? – Photo Théâtre Garonne

 

Qu’est-ce que vous entendez par « acteur possible » dans le texte de présentation d’Atelier ?

Damiaan : Oui… Justement, ça veut dire quoi ?

Peter : On essaie de dépouiller une situation jusqu’à la base et jusqu’au moi qui est nécessaire pour pouvoir être dans une situation, pour pouvoir commencer à jouer.

Damiaan : Et au début, on voulait qu’avec le moi possible, avec les planches, les gradins, en bifrontal peut-être.. être debout, assis, allongé, être là, marcher, regarder, boire un café, faire pipi, s’écouter, lire… [Le camion arrive] Voilà, tu vois le résultat…. c’est un camion plein de rien, plein de petites choses, des poêles, des objets qui sont des obstacles, mais qu’on manipule.

Matthias : C’est un peu notre spécialité, la manipulation des objets.

Damiaan : Oui c’est vrai. Ces objets, c’est pour être dans le réel, et c’est aussi pour créer des difficultés. Par exemple on crée une porte : qu’est-ce que c’est que le dedans, le dehors, être d’un côté ou de l’autre de la porte. C’est pareil pour la disposition de la scène, comme elle est bifrontale les notions de cour et de jardin sont remises en question. C’est quoi l’atelier d’un comédien ? C’est quoi l’endroit où on réfléchit ? C’est le monde.. c’est tout ce qui nous entoure… Les inspirations, les idées… Et la place énorme laissée à la fantaisie.

 

Dans Atelier, il y a le montage et le démontage, et peut-être qu’ à la fin, cela commence à faire une pièce.

 

Vous disiez que vous essayez de ne pas jouer, mais êtes-vous quand même des acteurs ?

Damiaan : Oui, parce que ce qu’on a dit, ça n’est pas une réponse à la question ! Ça veut dire quoi un « acteur possible » ? C’est une remise en question je crois.

[Silence perplexe]

Damiaan : Mais on a écrit ça hein. On l’a écrit hein !

Peter : En fait, ça parle toujours de ce qu’on est. On est des acteurs, mais dans la vraie vie aussi : qui sommes-nous ? On se pose souvent ce genre de questions existentielles, comme dans My Dinner with André [précédente coproduction, ndlr]. Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? Sommes-nous un personnage ou un comédien ? Il y a beaucoup de sortes de gens qu’on peut être : je peux être en même temps un père, un fils, un amant, un ami… C’est très difficile de se définir. Dans le théâtre, c’est aussi une tension entre ce qu’on prétend être (le rôle qu’on veut jouer) et l’acteur qui le joue.

Damiaan : Oui, on joue des rôles ! Tout le monde joue des rôles différents. Le comédien joue des rôles, mais toi aussi !

 

Tu ne peux pas décider tout seul de ton personnage, seulement de ce que tu crois être quand tu joues.

 

L’atelier en construction, le spectacle se prépare… – Photo Robin Tutenges, Aparté.com

 

Tu parlais de work in progress, est-ce que c’est toujours le cas où est ce qu’il s’agit de votre spectacle à l’état fini ?

Matthias : Ça reste un work in progress et ça le sera toujours. Même si tu sais qu’après trois ou quatre fois il y a un grand problème de fixation des choses. Il faut toujours essayer de rester dans le work in progress.

Damiaan : Mais, il y a une suite. C’est quand même écrit, on connaît le déroulement du spectacle.

Matthias : Oui, ça n’est pas joué, mais c’est travaillé.

Damiaan : Parfois il y a un peu d’improvisation : on réagit ! Mais on sait ce qu’on va faire, et à quel moment. On sait ce qu’il faut installer, où il faut aller, ce qu’il faut manipuler… Tout ça c’est fixé. Mais concernant ce qu’il va se passer exactement, là, il y a des marges énormes !

[En s’appuyant sur la table, il la fait basculer. Rires]

Robin [le photographe d’Aparté.com, ndlr] : Bon, c’est pas encore fixé…

Damiaan : Oui, parce qu’on ne fait pas des représentations au sens strict du terme. On fait des listes de ce qu’on veut faire et on ajoute des choses, on en élimine d’autres.. et au bout d’un moment il y a une suite : on est d’accord qu’il faut bien suivre l’ordre dramaturgique. On a la liberté de réagir, parce qu’il y a des accidents, des choses imprévisibles, et il faut résoudre les problèmes en direct. Il faut le faire ensemble, bien se regarder, s’écouter, pour réagir ensemble : on ne fait pas trois solos mais bien un ensemble de trois personnes.

 

Dans Atelier, il y a une multitude de choses, de matières.. quelles sont leurs origines ? Comment les avez-vous choisies ?

Matthias : On a pris au hasard, en laissant de côté la pensée. On se dit « hop, je prends ça » et on voit ce qu’il se passe.

Damiaan : On s’est beaucoup demandé ce qu’on voulait montrer… Ça parle parfois de nos passés… Il y a aussi beaucoup de références à la peinture, comme Rembrandt… C’est une manière d’exprimer un esthétisme et une esthétique ! C’est quoi un comédien qui exprime quelque chose ? Quand on manipule des objets, ça pourrait devenir de l’art sans que nous nous en soyons aperçus. [Il pose un briquet debout sur la table] On met quelque chose comme ça et on regarde ce que ça provoque, si c’est bien en harmonie avec le reste… Ce sont des équilibres ! Et l’équilibre ça pourrait devenir de l’art ou pas… et c’est le spectateur qui décide ça. Nous on donne et le spectateur en fait ce qu’il veut. Là dessus, on a pas de prise… On veut, avec très peu, montrer tout ; notre vie, nos goûts, notre passion, notre personnalité… Tout !

 

On peut juste donner, essayer d’être le plus généreux possible, mais à la fin, c’est le spectateur qui fait son atelier.

 

C’est quoi un comédien qui exprime quelque chose ? – Photo Théâtre Garonne.

 

Est-ce que le chaos est une étape nécessaire à la création ?

Peter : Le chaos est toujours le début d’une création. C’est le début de tout.

Matthias : Mais, quand on commence ça n’est pas chaotique…

Peter : Oui, l’inverse est tout le temps vrai aussi, évidemment. On peut tout renverser et dire que rien n’est chaotique. Pour moi, c’est du chaos ordonné et puis lui [montrant Matthias] c’est l’inverse.

Matthias : Dans l’écriture de comédien, c’est très important que chacun ait sa manière de penser, et ne fasse pas comme une machine.

Peter : Le chaos ordonné ou l’ordre déraillé, chaotique. Il y a toujours une notion de chaos, c’est très important. Il faut toujours surmonter et dépasser les barrières et les limites, sinon on a rien. Sinon, le travail est trop bourgeois. S’il n’y a que des certitudes, c’est chiant. Il faut savoir démolir pour construire. C’est aussi vrai quand on travaille un texte du répertoire, il faut oser le casser pour rentrer de nouveau dans le texte… C’est un paradoxe tout le temps.

 

Est-ce que dans Atelier le comédien est aussi un artisan, un technicien, qui construit son propre atelier, façonne la scène ?

Damiaan : Oui, pour nous c’est une manière d’être dans le réel et de faire des choses normales ! De relever nos manches et d’être là, dans le réel, dans l’artisanat.. Là on peut presque pas mentir. D’ailleurs, on essaie de ne pas mentir. Et c’est un mensonge en même temps, parce que c’est du théâtre. Même si ça n’est pas du théâtre… On ne sait pas ce que c’est en fait. On ne peut pas vraiment donner un nom à la chose qu’on a fait. Est-ce que c’est une installation, est ce que c’est une performance, est ce que c’est du théâtre… c’est quoi ? [S’adressant à Matthias]  Tu ne le sais pas non plus hein ?

Matthias : Non…

 

C’est une œuvre intuitive et on ne peut pas expliquer tout ce qu’on fait.

 

Damiaan : On essaie d’être naturel, on marche sur nos planches… Et c’est quoi un comédien qui marche ? D’accord, c’est un homme qui marche, mais dans le contexte c’est quoi ? Est-ce que c’est joué ou pas ? Si je suis assis et que je lis, est-ce que je suis en train de jouer que je lis ? Est-ce que c’est une exposition ? Sommes-nous des installations alors, puisqu’on est regardés ? On est regardés toute la journée, mais ici on est payés pour être regardé. Alors on ne veut pas être vus mais on est regardés par deux côtés, les gens ne voient pas la même chose, mais ils nous voient. Après, on rate beaucoup. Mais le but n’est pas de tout rater, ça n’est pas intéressant. Les adultes pensent qu’il faut réfléchir, et ça devient compliqué, alors que les enfants le savent bien : jouer, c’est simple.

Peter : Dans un théâtre, on a tout le temps l’impression qu’il faut suivre quelque chose, réfléchir tout le temps pour pouvoir comprendre la dramaturgie. Mais dans la peinture, quand on voit une œuvre figurative, on n’est pas embarrassés par le fait de ne pas comprendre, puisqu’on reconnaît. Et nous, on essaie de faire la même chose que dans la peinture. C’est impossible et ça réduirait tout. C’est inexplicable. C’est une approche qui est proche de celle des arts plastiques : on a besoin d’un peu de ça, d’un peu de ça, et un peu de ça, et notre âme artistique s’occupe des dosages. Il faut flirter avec ce qu’on veut montrer. Sinon on ne montre que ce que l’on voit déjà. C’est pour ça aussi que l’art plastique nous a toujours beaucoup inspiré dans notre travail.

 

L’art au théâtre est un art éphémère. Il faut refaire chaque soir.

 

L’éphémère – Photo Robin Tutenges, Aparté.com

 

Interview réalisée par Telma Cassegranier et Julie Perrot.
Photogrphies de Robin Tutenges

Article rédigé par Telma Cassé

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