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Les Bruissonnantes : retour sur un festival qui déplace les limites de la poésie contemporaine.

Du 16 au 18 mars 2017 se déroulait le festival des Bruissonantes, porté par le théâtre du Hangar ; trois soirées riches en propositions, expérimentations et autres découvertes, dans une ambiance chaleureuse et bienveillante.

 

Pour celles et ceux qui ne le connaîtraient pas encore, le Hangar est un théâtre niché au sein du quartier Bonnefoy ; salle de création, de formation professionnelle et amateure tentant d’offrir quelques présentations publiques, résistant aux baisses de subventions.

C’est le cas de ce festival qui, pour la sixième année consécutive trouve sa place au sein du Printemps des poètes —manifestation nationale— dont la programmation rare et précieuse est composée à cinq mains. Des artistes des quatre coins de l’hexagone et parfois de l’étranger se succèdent sur la petite scène du théâtre pour nous livrer un moment de poésie hors du temps, avec une incontestable générosité.

 

Le public bruissonnant, en attendant la surprise — © Maëlle Chastanet

 

Un triptyque théâtral

Si la poésie contemporaine peut effrayer, Laurence Riout, une des organisatrices du festival, nous confie qu’elle recouvre pourtant des réalités multiples… Didier Roux, Jean-Marie Champagne, Sébastien Lespinasse, Yves le Pestipon et elle-même, cherchent chaque année, avec simplicité mais exigence, ce qui fait poème, au sens large du terme ; car bien qu’il soit important d’avoir un fil rouge, « toute ligne directrice est faite pour être débordée » nous révèle Laurence.

La poésie ne s’arrête pas aux pages des livres. D’ailleurs, la poésie ne s’arrête pas ; et au Hangar, elle passe par le corps, par le souffle. Laurence Riout exprime que selon eux, la poésie, c’est d’abord un « faire ». Ils tentent alors moult fabrications qui débordent le champ du textuel sans le négliger pour autant, inventant ainsi de nouvelles formes de langues, comme celles du corps, de la musique, des sons, du texte, et bien d’autres encore.

Chaque soirée offre trois propositions très différentes les unes des autres, confrontant les artistes, les sensibilités, les univers : la curiosité nous a embarqués dans ce chouette charivari, à la découverte de cette parenthèse poétique.

 

Un pain surprise

En arrivant au théâtre du Hangar, l’ambiance décontractée est au rendez-vous : le public varié nous confirme qu’il ne s’agit pas d’une réunion d’intellectuels exclusifs, bien au contraire ! Des jeunes, des étudiants —bien qu’ils mériteraient d’être plus nombreux !—, des moins jeunes, des enfants, des élèves du théâtre du Hangar, des voisins, des artistes : tous ces gens sont venus se rencontrer au festival des Bruissonnantes, créant un doux mélange un peu fou.

La salle, bien que petite, est agréable et permet une proximité entre les artistes et les spectateurs curieux qui n’ont laissé aucun siège vide pour l’occasion. L’ambiance effervescente accueille avec plaisir la succession de présentations courtes, mêlant astucieusement lectures, performances, musique, poésie sonore et autres réjouissances. L’impression d’être dans un cabaret dada nous vient à l’esprit, et chaque spectacle est comme une pochette surprise que l’on ouvre avec délectation.

C’est alors que le premier soir, nous nous sommes laissés emporter par le rapport intime et explosif de Laurent Avizou et sa guitare électrique, explorant ensemble les différentes façons de faire poème dans l’espace, cherchant d’autres chemins pour que la musique soit réinventée.

L’énergie envoûtante de Laura Vasquez vient nous confier son poème pour Donald Trump, avec rythme et subtilité à travers une lecture intimiste, tendant parfois vers la poésie de Tarkos. Elle « appuie sur une partie de la réalité » et nous confie que l’ « on ne s’allonge pas sur le dos, on s’allonge sur le monde ».

Alors qu’elle nous a « allongés dans l’air », Catherine Froment fait une entrée tonitruante à la Yolande Moreau, dans une poésie d’action performative : elle nous délivre un récit drôle, intriguant, qui redessine les limites du monde pour s’enfouir sous le sol avec les éléments. Une comédienne ensevelie par des galets qui réfléchit sans artifice à notre rapport au monde et à la nature.

Le samedi, Yves Le Pestipon ouvrait la soirée avec une conférence performée interrogeant avec humour le thème de cette édition du Printemps des Poètes, à savoir France Afriques Poésie (qu’il complète par sex and sun). Il l’aborde frontalement, philosophiquement, personnellement, politiquement, scientifiquement, artistiquement, historiquement, géographiquement, sexuellement, sentimentalement et nous partage ses impressions et ressentis à travers desquels il fait le tour de la question.

 

Yves Le Pestipon : France Afriques poésie ? — © Maëlle Chastanet

 

Le festival à présent justement replacé dans son contexte, la suite de la soirée est attendue impatiemment autour d’un verre, en dégustant de délicieuses crêpes faites sur place. Il n’est certainement pas limité aux propositions artistiques qui foulent la scène une à une, créant un ensemble harmonieux et hétérogène, mais il se poursuit au bar, devant le théâtre, dans les échanges entre les spectateurs, avec les artistes… La poésie ne s’arrête pas.

Toujours notre verre à la main, nous regagnons nos places, et c’est Sébastien Lespinasse qui prend alors le temps de nous offrir avec tendresse des traversées de son dernier texte Esthétique de la noyade ; explorant les mots, les sons, les rythmes et les sens, pendant le public à ses lèvres, entre lecture et poésie sonore, dessinant dans l’espace une mélodie musclée. À son tour, Anne Choquet investit elle aussi l’espace scénique et livre une envoûtante et surprenante interprétation de Bach à la flûte à bec. La poésie passe ici par le souffle, la musique brute, loin des mots et des textes, se perdant habilement au fil des notes.

 

Sébastien Lespiansse et son esthétique de la noyade — © Maëlle Chastanet

 

Enfin, le génial duo suisse composé de Jacques Demierre et de Vincent Barras nous plonge dans une expérience unique et extraordinaire de poésie sonore pure, à la Kurt Schwitters, évoquant toutefois l’acteur pneumatique si cher à Novarina. Entre béatitude fascinée et fous rire, les spectateurs sont frappés par leur talent. Une maîtrise de leur corps et de leurs voix à couper le souffle, partant d’une recherche autour de l’origine des langues, notamment des langues mortes.

 

Jacques Demierre et Vincent Barras, duo sonore — © Maëlle Chastanet

 

Musiciens au départ et linguistes passionnés, ils réinventent la langue, créent la leur, et, à travers leur qualité d’écoute notable, font frétiller nos oreilles et danser notre cerveau. Finalement, Jacques Demierre nous confiera que le théâtre classique autour d’un travail de texte pur, « c’est peut-être l’arbre qui cache la forêt ». Le festival des Bruissonnantes est alors comme une folle promenade en forêt, durant laquelle nous prenons un bol d’air frais, reprenons notre respiration, retrouvons notre souffle.

La soirée se prolonge. Le point final des Bruissonnantes est repoussé par les liens qui se créent autour du bar et du joli stand que Gilles, libraire d’Oh les beaux jours ayant malheureusement fait sa fin de partie le 25 mars dernier, a confectionné spécialement pour l’événement. Des rencontres inattendues, des discussions passionnées…

 

Au-delà des murs

Un décloisonnent qui opère tant au niveau des propositions artistiques qu’au niveau du public, qui vient se laisser surprendre. À travers toutes ces choses si simples mais si précieuses, Laurence Riout nous avoue que l’important n’est pas d’avoir compris, puisque le sens ne se trouve pas dans une logique traditionnelle mais passe par le sensible. Le sens par les sens.

La poésie contemporaine se montre réellement accessible, il s’agit de passer une belle soirée. Pari réussi donc, une nouvelle fois pour ce collectif d’artistes tenant à rassembler autour de la poésie contemporaine, mariant avec élégance de nombreux univers. Car il est bon de rappeler que « si tout le monde avait le même visage, il n’y aurait plus de bruit ». Laura Vasquez, Poème pour Donald Trump.

Il ne nous reste plus qu’à rester curieux, éveillés, vifs, à redéfinir nos propres limites en attendant les nouveaux cadeaux poétiques de l’année prochaine.

 

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2 commentaires

  1. Magnifique article qui donne envie. Bravo

  2. Magnifique article qui donne envie. Bravo

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