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En Aparté avec Chinese Man

Inutile de les présenter, vous avez forcément entendu les sons des Chinese Man. En pleine tournée, ils ont posé leurs matos à Toulouse. Rencontre avec ceux qui ont fait voyager le hip-hop tout autour du monde.

Zé Mateo, High Ku et Sly (Chinese Man) – Idhir Baha

 

Aparté.com : Votre dernier album [Shikantaza, ndlr] est entièrement recouvert d’artworks. Il est vraiment soigné et on sent qu’il tient une place importante dans la création. Quel rapport y a-t-il entre ce travail matériel et les pistes qui sont à l’intérieur ?

High Ku : Très tôt, on a passé les premières maquettes à Julien (Julien Loïs, ndlr). Le titre n’était pas encore défini, mais on lui a envoyé quelques pistes. Il nous a livré sa vision de tout ça. Des choses particulières devaient ressortir comme les motifs mandalas pour marquer l’importance du voyage qu’on a fait en Inde. Et il a fait ce très bel objet sans qu’on intervienne vraiment dessus. C’est comme si c’était sa vision personnelle de l’album.

Pochette de l’album Shikantaza – Julien Loïs

 

Aparté.com : C’est important pour vous de mélanger ces arts là ?

Zé Mateo : Ça fait carrément parti du projet. On a démarré avec les vinyles, et l’aspect graphique était vraiment important. Dans un magasin de disques, tu écoutes les trucs avec de belles pochettes. Tu vois, on se souvient tous des pochettes des grands albums de rock. Du coup, l’artwork a une place très importante. Pendant longtemps, Sly s’en chargeait et donc tout se faisait un peu en même temps. On aime bien travailler sur des projets à petits exemplaires. Récemment, on a tiré un vinyle à 500 exemplaires. Aujourd’hui, il y a cette dématérialisation forte dans le monde de la musique. Alors, on essaye de concevoir des albums comme avant, avec un début, une fin, et tout un univers qui s’en dégage.

 

Aparté.com : Justement, parlons de cet univers. Le titre de l’album [Shikantaza, ndlr] signifie « être assis sans rien faire ». Qu’est-ce que cette attitude représente pour vous ?

Zé Mateo : Et bien, pour vous, qu’est-ce qu’elle représente ?

 

Aparté.com : On la percevait comme une invitation à se concentrer en écoutant votre album, à ne pas en faire une simple musique d’ambiance.

Sly : Il y a tout à fait de ça. Après deux ou trois ans de tournée, on a voulu prendre le temps pour réfléchir à notre musique. Cet album marque ce temps. Il y a donc cette idée de pause et de réflexion. Et, ce qui est bien c’est que l’on peut trouver un sens différent à ce titre tous les jours. On l’a choisit presque instinctivement.

 

« Ce titre sonnait très bien et c’est après l’avoir choisi qu’il s’est mis à nous poser des tas de questions »

 

High Ku : Souvent les noms d’albums viennent d’un morceau qui y est présent. On a hésité entre plusieurs et c’est Julien [qui a fait les artworks, ndlr] qui avait déjà commencé à travailler avec ce titre là qui nous a poussé à le choisir. Il peut paraître bizarre, être difficile à prononcer la première fois, mais c’est le titre qui nous représente le mieux.

 

Aparté.com : Est-ce que ce titre-là est un appel à écouter la musique autrement ?

High Ku : Que ce soit au niveau de la musique ou de la posture qu’on adopte, il y a ce besoin de se poser.

Zé Mateo : Après, c’est pas vraiment un appel. Ça correspond à ce qu’on pense mais on laisse les gens réagirent comme ils le veulent. Il n’y a pas de délire engagé. C’est quelque chose d’emblématique pour nous. Et puis, ça a aussi une dimension auto-critique car on ne vit pas vraiment comme ça. Aujourd’hui, il y a tellement de choses à découvrir qu’on a parfois du mal à prendre ce temps.

High Ku : C’est aussi lié à une posture dans la vie. Dans cette dynamique de course à la croissance, c’est important que les gens se posent. Chacun peut le faire comme il le veut. Après, on sait qu’on a ce luxe là que d’autres personnes n’ont pas. C’est pour ça que ce n’est pas un appel.

Sly : En fait, c’est plutôt une invitation.

 

« La musique apporte des endroits pour se retrouver, et ça c’est absolument vital »

 

Aparté.com : L’album comporte un titre [Warriors, ndlr] qui commence par un extrait de discours de Malala [jeune prix Nobel de la Paix en 2014, ndlr]. Quel sens ce geste a pour vous ?

Sly : La première chose à dire c’est que c’est assez fou qu’on ait eu l’autorisation de s’en servir. Ensuite, comme tout le monde, on a pris ce discours de plein fouet. On voulait donc rendre cet hommage. Le morceau collait bien à cet esprit de révolte. On a essayé de le mettre en intro, ça a marché, et ça a fait sens.

High Ku : La mélodie du morceau a cette couleur mélancolique avec laquelle rentre en résonance cette voix posée et engagée. On ne pense pas ce genre de truc avant de l’avoir essayé. Avant tout, on fait de la musique instrumentale. Il se trouve que la voix a réussi à donner corps au morceau, et elle l’a donc accompagné.

 

Aparté.com : Vous semblez être vraiment prudents vis-à-vis de la notion d’engagement en musique. Vous évitez le côté donneur de leçon. Comment voyez-vous le fait que votre public puisse entendre vos productions comme des messages explicites ?

High Ku : On adhère entièrement au discours. Sur certains morceaux, on se permet d’envoyer ces valeurs universelles, qui nous paraissent inattaquables. Et de toutes façons, ce discours reste le sien.

Ze Matéo : Évidement, on choisit ce dont on se sert. Dans ce genre de témoignage, il y a ce côté intemporel. C’est Malala qui parle mais l’écho est bien plus large. On veut pas que les enfants travaillent, mais ça personne en a envie.

Sly : Enfin si, certains si !

Zé Mateo, High Ku et Sly (Chinese Man) – Idhir Baha

 

High Ku : Le fait qu’elle ne soit pas une adulte change la donne. On a jamais samplé des discours contemporains d’adultes engagés. Ce discours-là, il apporte une vision qui est pure.

Sly : Ce discours est complètement humaniste et parle à tout le monde. Plus largement sur la question d’engagement, il faut savoir qu’on est plus tout seuls. Chinese Man Records comprend plein de gens. On veut pas qu’il devienne une plate-forme politique. Sampler ce discours de Malala est un bon compromis entre ce qu’on veut dire et notre souhait de ne pas trop s’engager pour une cause. Je pense pas qu’on ira au-delà.

 

« La façon dont on a construit le label est déjà une prise de position »

 

Aparté.com : Et donc, de quel œil voyez-vous les œuvres musicales explicitement engagées ?

High Ku : Il y a une dimension intellectuelle dans ces trucs là. Nous, on reste vraiment centrés sur la musicalité. On fait un peu les trucs à l’instinct. Si Chinese Man se tient à distance des rappeurs français, c’est pas pour les critiquer, mais parce que c’est juste pas ce qu’on veut faire. Nous, on est des producteurs avant tout. Je crois que là où on parle le mieux à notre public c’est en restant centrés sur la musique. Après, tous les publics ont leurs envies. Nous, on a trouvé un public qui apprécie notre façon de voir cette chose-là. Ce label est la seule chose qu’on ait vraiment fait, alors on ne s’exprime pas sur d’autres choses. En plus en tant que groupe c’est pas facile d’avoir une position commune.

 

Aparté.com : En tant que producteurs, vous devez observer ce qu’il se fait autour de vous. Comment percevez-vous le paysage musical d’aujourd’hui ?

Sly : C’est bizarre parce que tout est de plus en plus segmenté. On sent grandir un courant mainstream sur les chaînes télé et radio. À côté de ça, il y un frémissement avec des gens proches de nous qui ont commencé dans le hip-hop et qui ont tenté de le réinventer par le biais de labels indépendants et parallèles. C’est intéressant mais schizophrénique. Aux États-Unis, il y a davantage de ponts entre le mainstream et l’underground. On sent qu’en France, c’est clairement séparé.

Zé Mateo : On a l’impression ici que tout change sans vraiment changer. Ce sont les méthodes de promo qui évoluent. A côté, il y a les courants alternatifs qui grossissent. Le paysage est bouillonnant de jeunes producteurs autonomes qui à 20 piges gèrent tout seul. Comme le dit Sly, le délire des majors, des Victoires de la Musique, qui cherche à aller dans le profit, on n’y est pas trop attentifs.

 

Aparté.com : Est-ce que ça ne vous tenterait pas de créer ces ponts inexistants avec votre label ?

Sly : Il faudrait avoir envie de travailler avec ces gens là. Les ponts peuvent se faire si il y a rencontre artistique. Si on a un jour un coup de cœur, oui, mais là depuis douze ans, c’est jamais arrivé.

High Ku : Après, on sait jamais. Quand tu regardes aux États-Unis, Kendrick Lamar va être l’album numéro 1 des ventes cette année alors qu’il est franchement engagé, pas vraiment mainstream. Aujourd’hui en France, c’est un peu comme là-bas il y a cinq ans. Ça finira par soûler les gens. On a rien à voir avec ce délire mainstream.

Sly : Je réfléchis à qui pourrait collaborer avec nous aujourd’hui, et vraiment je trouve pas.

Zé Mateo, High Ku et Sly (Chinese Man) – Idhir Baha

 

High Ku : Et c’est marrant parce qu’il y a cinq ans, quand on regardait la scène américaine, on trouvait personne non plus. Alors que demain, tu me dis qu’on travaille avec Kendrick Lamar, et bien ça le fait. Je crois que ça marche par cycle. Aujourd’hui en France, on est dans le délire du n’importe quoi pour le pognon. Mais ça changera probablement.

 

Aparté.com : Qu’est-ce que vous pourriez souhaiter alors à la musique de demain ?

Sly : Déjà, on veut souhaiter bonne chance aux artistes. Pour les plus jeunes, certains s’en sortent, mais leur statut est trop régulièrement remis en question. J’espère que les gouvernements continueront de rendre ça possible.

High Ku : En France, on a de la chance aujourd’hui. Notre marché est un des plus dynamiques au niveau de la vente de disques, des concerts et festivals. Dans les pays voisins, c’est beaucoup plus hardcore. Les groupes français font parti de ceux qui s’exportent le mieux. Comme le disait Sly, ce statut est souvent remis en cause pour des logiques d’argent et de rendements. Pourtant, le rendement de l’industrie musicale est énorme. Ça fait vivre énormément de personnes en France. Tu vois, sur notre tournée on est seize, et sur Chinese Man records quarante. On vit tous grâce à ça. Ce serait bien de pouvoir appliquer ça aux autres secteurs.

 

Aparté.com : Qu’est-ce qu’elle apporte la musique en France ?

Zé Mateo : Comme toutes les autres formes artistiques, elle véhicule un flux. La création permet d’éviter la frustration et les mauvaises énergies. C’est un art primaire et donc ça fait du bien à tout le monde de pouvoir y accéder. En France, les financements et les infrastructures permettent à pleins de projets de voir le jour.

 

Propos recueillis par Julie Perrot et Valentin Chomienne.

 

Rédigé par Valentin Chomienne

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