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Le majestueux “Envol des cigognes” de Simon Abkarian

Avec L’Envol des cigognes, Simon Abkarian parachève avec réussite la trilogie débutée en 2008 par Pénélope Ô Pénélope et Le Dernier jour du jeûne. De passage à Toulouse, sa dernière création théâtrale s’est jouée au TNT.

Simon Abkarian dans le hall d’entrée du TNT — Photo Kevin Figuier, Aparté.com

 

Vous connaissez forcément ce visage. Simon Abkarian est un (grand) homme de théâtre avant d’être un personnage qui a parié son Aston Martin dans une partie de poker face à James Bond ou encore d’endosser, plus récemment, dans la série télé Kaboul Kitchen l’uniforme du colonel Amanullah. Né à Gonesse (95) en 1962, à l’âge de 9 ans Abkarian apprend à Beyrouth “les danses des pays du Caucase, s’initie à la cuisson des brochettes et à la guerre civile…”.

 

Réfugié du théâtre

Après de multiples déménagements, il traverse l’Atlantique puis intègre une compagnie de théâtre arménienne et après un stage à Los Angeles, les portes du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine s’ouvrent à lui en 1985. De ce passage qui a duré huit années, il garde un souvenir professionnel indélébile et cette expérience le confortera dans son inclination passionnelle vers la tragédie grecque. Entre plusieurs autres collaborations cinématographiques et théâtrales, Simon Abkarian obtient en 2001 le Molière du comédien pour la pièce Une Bête sur la Lune.

En 2008, il se lance dans l’écriture d’une trilogie qui raconte l’histoire d’une famille sur trois générations vivant quelque part sur une île en Méditerranée. La pièce Pénélope Ô Pénélope retrace l’obstination amoureuse d’une épouse qui attend le retour de son mari parti à la guerre. Joué au TNT, le premier volet de cette trilogie s’est vu décerner le Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française par le Syndicat de la critique. 2013, Le Dernier jour du jeûne raconte comment les jeunes filles de la famille s’émancipent du patriarcat domestique et religieux.

 

Photo Antoine Agoudjian

 

Un théâtre romanesque

Avec L’Envol des cigognes créée en 2017, le dernier volet conte le déchirement d’une famille acculée par la guerre civile. Dans sa note d’intention, l’auteur Simon Abkarian rappelle que l’histoire se déroule en Méditerranée mais ne cite aucun pays —même fictif— pour que chaque spectateur puisse librement laisser le choix à son imagination . L’Envol des cigognes est une tragi-comédie de quartier où chaque recoin et habitation est convoité pour faire reculer dans cette lutte armée le clan ennemi.

L’ambiance —surtout dans le premier acte—, est grave voire sombre. Malgré tout, la vie persiste. Là, des amoureux expriment leurs sentiments à la manière de Roméo et Juliette lorsque cette dernière s’est réfugiée au dernier étage sur la terrasse de l’immeuble. Ici, trois jeunes hommes ménagent la contrainte de garder un territoire avec les plaisirs de l’alcool et imaginent un monde meilleur. Dans une autre scène, on célèbre les retrouvailles avec un mariage et dans un autre moment, on assiste à un acte psychomagique avec la naissance de l’enfant adopté.

Pendant près de quatre heures, entracte compris, nous sommes le témoin de scènes de vies toutes liées les unes aux autres. À l’aide de trois modules rectangulaires, chaque face de chacune de ces structures dessinent selon l’angle de vue choisi une façade du quartier. Alignés, les modules composent un paysage urbain à chaque fois singulier mais surtout beau à voir.

 

“C’est une histoire de couilles et ils ont des réactions très testiculaires”, Simon Abkarian.

 

Populaire, mais théâtral

Si Abkarian n’oublie pas de convoquer le registre lyrique et les grandes figures des tragédies grecques, l’auteur s’“autorise la brutalité verbale”, ce qui provoque à de nombreuses reprises le rire. Ce langage fleuri apporte une dimension rationnelle et humaine face à la tragédie que vivent les personnages. Avec leur empathie maternelle, ce sont les femmes qui incarnent le mieux ce torrent de colère ou de rage de vivre qui permet à l’ensemble de la famille de rester en vie face aux désastres d’une lutte armée fratricide aux aspérités machistes.

Cette guerre civile s’inspire de la vie d’Abkarian. “Comme au Liban [là où l’auteur a vécu, NDLR], il y a des intérêts mais aussi des égos masculins. C’est une histoire de couilles et ils ont des réactions très testiculaires”, explique-t-il. À travers L’Envol des cigognes les personnages sont confrontés à des questions existentielles. L’aurais-je tué ou lui aurai-je épargné la vie ? Que faire puisque la justice des Hommes n’existe plus et qu’il règne la loi du Talion?

“L’aurais-je tué ou lui aurai-je épargné la vie ?”

La force de cette pièce de théâtre est d’apporter de la poésie populaire qui tranche avec les discours présomptueux de certains pièces classiques. Avec un langage et un décor méditerranéen, L’Envol des cigognes apporte de la chaleur humaine et redonne de la dignité à la culture populaire. Cette pièce parlera à la majorité et choquera peut-être les esprits bourgeois et mondains habitués à une certaine idée conservatrice du théâtre français.

“Cet Envol des cigognes représente la séparation”, explique Ariane Ascaride qui interprète Nouritsa. “Il y a aussi un écho à la situation de la France. À l’heure où on entend dire ”On est chez nous”, il faut dire qu’on ne choisit pas l’exil, ceux qui partent c’est avec une douleur extrême et ceux qui ne peuvent pas, c’est aussi dans la même douleur”, conclut la comédienne marseillaise.

Rédigé par Kevin Figuier

Sur les Internet et sur papier.

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