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TEMPS DE LECTURE : 4 MINUTES[Cinéma] Grave, premier film mordant et déroutant

Avec Grave, Julia Ducournau livre un premier long-métrage initiatique et fantastique totalement captivant. Des thèmes très actuels, comme l’entrée d’une adolescente dans la vie de femme et le bizutage, se mêlent à une troublante découverte du cannibalisme. À voir.

 

Grave fait sans doute partie de ces films dont il vaut mieux en savoir le moins possible avant de le voir en salles. Rien lu, rien entendu, rien vu, pas même la bande-annonce. C’est pourtant un long-métrage sur lequel il y a beaucoup à dire et débattre. Donc on vous laisse le choix : soit arrêter là et se précipiter dans le cinéma indépendant le plus proche, ou poursuivre la lecture quitte à perdre un peu de la magie et de la surprise en découvrant ci-dessous quelques éléments clés du film. Simplement, si vous aimez vous laisser surprendre et si la viande crue ne vous rebute pas, allez-y. Il serait dommage de gâcher une partie de l’alchimie.

 

Il n’est pas rare que des spectateurs quittent la salle en cours de projection.

 

Initiations et body-horror

Les premières scènes du film donnent à l’ensemble une couleur au début très classique : une jeune fille bonne élève (Justine) débarque en école vétérinaire, où elle retrouve sa sœur scolarisée un an au-dessus. Elle découvre l’enseignement supérieur, la vie en dortoir, le bizutage, etc. À ce stade, rien d’incroyable, si ce n’est que la famille est végétarienne et la mère semble très scrupuleuse à ce sujet.

Bref, tout va pour le mieux… Pendant les premières minutes, jusqu’à ce que Justine se retrouve obligée de manger un rein de lapin. C’est le début des complications. Elle tombe dans une sorte de spirale carnassière, qui la pousse à voler un steak à la cantine, avant de goûter à la chair humaine dans un grand moment de dégustation curieuse et avide du majeur de sa sœur. Justine sort des clous. La bonne élève est regardée de travers par ses profs, elle se rebelle contre le bizutage, balade sa solitude de couloirs en salles de classe, et tente de résister au désir de chair fraîche qui la taraude.

 

 

Derrière la caméra, Julia Ducournau, une diplômée de la Fémis option scénario qui ne se voyait pas confier la réalisation de son film à quelqu’un d’autre. Et elle a eu raison : elle mène son long-métrage avec beaucoup d’aplomb et de confiance. À entendre la réalisatrice, venue discuter de son film à l’American Cosmograph mi-février, chaque scène a été écrite et pensée dans un sens précis. Côté photo, tout est maîtrisé, la lumière neutre, ultra réaliste. Julia Ducournau donne l’impression de savoir où elle va tout au long du film, alors que le spectateur n’en a, lui, aucune idée.

 

À la croisée des genres cinématographiques

Cette adepte de films d’horreur réussit à brasser les genres cinématographiques en gardant un ensemble cohérent. Elle questionne la rébellion contre la norme, la virginité, le désir, les plaisirs de la chair, les pulsions. Les scènes d’humour, de gêne et d’horreur s’enchaînent. Et pour ne rien gâcher, Julia Ducournau distille ici et là des scènes de meufs qui font du bien. Dont un grand moment d’épilation du maillot et une super scène de pipi debout sur les toits.

Le plus gros morceau restant sans doute les scènes les plus sanglantes, avec une vision du cannibalisme assez rare, humanisé car vécu à la première personne. On reconnaît là les obsessions de Julia Ducournau pour La Mouche de David Cronenberg, une de ses références cinématographiques, et pour la transformation des corps, un sujet transversal dans son travail. Dans Grave, l’identification à Justine fonctionne à plein, c’était le but de la réalisatrice, qui observe que dans la plupart des films d’horreur, le cannibale est un personnage extérieur, dépeint comme hors de l’humanité.

 

 

L’ensemble est porté par deux actrices magnétiques. A 19 ans, Garance Marillier est une Justine aux faux airs d’Adèle Haenel, incarnation parfaite et ambivalente de l’innocence et de la confiance en soi. L’allemande Ella Rumpf joue sa sœur, le modèle adulé au fort caractère faussement rebelle.

Grave est un film visuellement fort. L’image est très réussie, épurée et franche, et donne un style réaliste à l’ensemble. Idem pour les cadrages. On pense notamment aux scènes de soirées filmées de façon resserrée, parfait reflet de la sensation d’oppression ressentie par Justine. Encore une fois, Julia Ducournau maîtrise son sujet et ses outils.

À l’en croire, il n’est pas rare que des spectateurs quittent la salle en cours de projection. Nul doute que Grave questionne et bouleverse quelques idées reçues, et pas seulement sur le cannibalisme. C’est un film dérangeant. Il s’imprime dans la tête, ce qui est plutôt bon signe.

 

En salles le 15 mars 2017.

Article rédigé par Marie Desrumaux

Beaucoup de Sciences Po Toulouse, un peu d'Aparté, d'Ouest France et de Boudu. Je traîne mes Stan du côté des mouvements sociaux, des minorités et des cultures alternatives.

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