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TEMPS DE LECTURE : 13 MINUTESEn Aparté avec Manifa N’Diaye, photographe

Toujours un appareil photo à portée de main, Manifa N’Diaye a fait de l’intime le sujet de son travail de photographe. À 28 ans, elle documente les questions d’héritage culturel, de frontières, et surtout le quotidien. Quitte à brouiller les frontières entre son activité de photographe et vie privée.

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Série sur les garçons genderfuck – Photo Manifa N’Diaye

 

Découvrir les photos de Manifa N’Diaye revient à plonger la tête la première dans l’intimité de personnes totalement inconnues. Avec les drôles de sentiments que l’expérience procure : un mélange de voyeurisme et de curiosité.

Cette ancienne cocotte d’Aparté — promotion 2012-2013 — a fait du quotidien le cœur de son travail photographique. Elle saisit ses sujets d’exploration (les garçons genderfuck de Toulouse, les salons de coiffure afro parisiens, etc.) dans le détail de leur vie de tous les jours. Un travail à la croisée de l’intime et du documentaire, qui lui a notamment valu la publication dans Vice de ses photos sur la communauté genderfuck toulousaine. Elle s’apprête à compiler la série dans un livre photoBang Bang Malamour. Rencontre chez elle à Toulouse, entre deux voyages.

Aparté.com : Comment présenterais-tu ton travail de photographe en quelques mots ?

Manifa N’Diaye : Mon parcours explique assez bien mon travail aujourd’hui. J’ai fait les Beaux-Arts à Toulouse, d’abord en cursus art puis en design graphique et conception éditoriale. Ça m’a surtout permis d’aborder les questions du livre : comment, selon les choix des typographies, des papiers, des couleurs, tu vas renforcer les contenus éditoriaux. C’est resté très présent dans mon travail puisque mes photos je les présente sous forme d’installation ou de livre.

Je travaille en deux temps : d’abord les prises de vue, et après je compile les images et les assemble de façon à créer des petites narrations, un peu comme un monteur de cinéma. Les livres ou les installations me permettent de développer des récits entremêlés en séquences, avec le spectateur toujours placé au centre du dispositif. Je fais des installations fragmentaires, de façon à ce que le spectateur puisse les compléter, c’est toujours très ouvert.

Tu narres le moment passé ou tu recrées une histoire ?

Un peu les deux. Les récits que je vais créer parlent de choses plus ou moins réelles, plus ou moins vécues, plus ou moins imaginaires. Mon travail a un aspect documentaire, c’est pourquoi certaines photographies sont publiées dans des magazines comme Vice. Mais même pour ces images il y a un aspect subjectif que je vais travailler, mettre en exergue dans le travail d’édition et de narration.

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Manifa N’Diaye dans sa « cuisine » – Photo Marie Desrumaux

 

Si je reste vague là, c’est aussi que je bosse de manière différente selon les sujets que j’ai envie de traiter et les images que j’obtiens. Dans Bang Bang Malamour, qui reprend donc la série documentaire faite avec les garçons genderfuck à Toulouse, il y a par exemple des photographies qui s’étendent sur deux ans de prises de vue. J’ai rencontré les garçons vraiment pour ce projet-là, je ne les connaissais pas avant, et au fil du temps des liens d’amitié se sont créés entre nous et le documentaire s’est fondu dans ma vie. Il faut savoir que j’ai toujours un appareil photo sur moi, et que je suis susceptible de prendre des photos à tout moment, aussi bien des choses hors du commun comme des choses extrêmement banales, du type les huîtres du repas. Donc dans le livre tu as aussi des photos de ma vie privée et intime. Bang Bang Malamour parle d’un échec amoureux. C’est plus ou moins narré, parce que de toutes façons les limites entre intime et public, fiction et réalité sont toujours très fines très poreuses. Mais ce sont des questionnements très contemporains, très générationnels aussi et je pense que ce n’est pas anodin si c’est le nœud de mon travail maintenant.

Ça t’arrive parfois de te dire que certaines ne devraient finalement pas être rendues publiques ?

Oui ça m’arrive… Même dans le livre, il y a une photo pour laquelle je doute. Parfois je me demande en effet si certaines images ne sont pas trop privées, mais c’est souvent par période.

Plutôt que de faire une photo belle ou posée, je vais chercher à véhiculer un sentiment que j’ai eu sur le moment

Après, je pense que notre génération a un rapport très particulier avec les images. Nos photos personnelles sont souvent amenées à devenir publiques. Pour nos parents, quand ils partaient en vacances, la question de la publication ne se posait pas, les photographies allaient dans un album, on les montrait aux amis et à la famille, point barre. Alors que nous quand on rentre on choisit lesquelles on va publier sur les réseaux sociaux, et bien sûr on prend les plus belles.

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Bang Bang Malamour – Photo Marie Desrumaux

 

Qu’est ce qui t’a fait t’orienter vers la photo, plutôt qu’une autre forme d’expression ?

Je pense que j’ai un attachement très affectif à la photographie que je ne vais pas avoir avec un autre médium, comme la peinture par exemple. Tout mon travail est parti des photos de familles à la base, de la photo personnelle à laquelle on rattache un fort affect. C’est d’ailleurs pour cela que je développe une esthétique de la photographie presque amateur, en tout cas de la photographie intime et personnelle. J’ai tendance à photographier les personnes en ne cherchant pas forcément à les rendre belles. Je vais plus chercher à véhiculer un sentiment que j’ai eu sur le moment, ou par rapport à la personne. Et je ne saurais pas le faire avec un autre medium.

C’est lié à la représentation du réel ?

Sans doute, j’ai beaucoup de mal avec les photos posées. Aux Beaux-Arts j’avais une attirance pour les photos esthétisantes et esthétisées, comme celles des magazines de mode. J’ai fait pas mal de photos en studio, j’ai beaucoup aimé pendant un temps, mais le moment où j’ai trouvé mon truc, c’est quand je suis sortie de ça et que j’ai commencé à photographié des tranches de vie.

Dans ton travail, tu t’intéresses plus particulièrement aux communautés. D’où ça te vient et pourquoi ?

C’est vrai que j’ai tendance à aller faire des photographies dans des communautés qui peuvent paraître peu accessibles, et avec de personnes qui ont des identités fortes. Pourquoi ça m’attire plus particulièrement ? En fait généralement quand je vais à la rencontre des personnes que je photographie c’est une intuition et c’est pendant que je fais mes photos que je découvre pourquoi. Par exemple pour les garçons genderfuck, c’était une intuition très forte, vraiment une envie et puis en les rencontrant, en commençant à les photographier je me suis rendue compte qu’on partageait des intuitions très fortes niveau féminisme, des questionnements sur les identités sexuelles, sur la codification des genres. Ils sont l’incarnation visuelle de préoccupations que j’ai pu avoir en quelque sorte.

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Série sur les garçons genderfuck – Photo Manifa N’Diaye

 

En ce moment je suis en train d’amorcer un nouveau projet photo que je fais dans les salons de coiffure afro. Bon là au moins je sais un petit peu pourquoi ça m’attire, je sais que c’est un microcosme vraiment propre aux personne issues de l’immigration africaine.

Être genderfuck, ce n’est pas anodin.

Tout ça me fait aussi penser à une discussion récente, où on était venus à la conclusion que les personnes vers lesquelles je vais aller pour faire mes images sont souvent des personnes qui, quelque part, ne peuvent pas être prises indépendamment de leur communauté, c’est ancré en elles. Pour les garçons que j’ai photographié, être genderfuck ce n’est pas facile, ce n’est pas anodin. L’un d’entre eux, Jules, décrit même ça comme un combat.

Moi-même je suis au croisement de plein d’univers  à la fois, de ma par mon histoire. Mon papa était sénégalais, ma mère est franco-italienne, à Lyon j’ai grandi dans les quartiers bourgeois alors que je suis issue d’une famille extrêmement modeste. J’ai toujours eu le pied entre deux mondes partout où j’étais, avec depuis toute petite la conscience très forte que selon l’uniforme que tu choisis au quotidien, les gens ne vont pas te percevoir de la même manière, et tu ne vas pas te vivre pareil. Donc je creuse dans ces directions-là.

En tant que photographe il y a un côté amusant à aller pister les petits détails qui nous connectent tous, plutôt que d’aller toujours vers le truc qui est différent.

As-tu des influences particulières ou des références photo ?

Ouais, je vais un peu avoir mon papa et ma maman on va dire (rires) : Juergen Teller, un photographe allemand, et Nan Goldin, une Américaine. Elle, c’est vraiment ma maman, dans le sens où elle est dans une photographie de l’intime. Je pense que c’est une des premières à avoir développé ce truc là d’ailleurs, elle est dans une photographie de son quotidien en permanence. Juergen Teller lui a une esthétique de la photo très spontanée, très directe, frontale, parfois un peu violente. Il travaille aussi commercialement dans l’industrie de la mode et de la publicité, sauf qu’il mélange tout dans son travail, il n’en a pas honte.

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Série sur les garçons genderfuck – Photo Manifa N’Diaye

 

Et après plus dernièrement, je me suis reprise de passion pour Mohamed Bourouissa. Il est français, il travaille à la vidéo et à la photo. Ce que j’apprécie beaucoup dans son travail, c’est le mélange entre la réalité et la fiction, il fait du documentaire mais dans lequel il met en scène les personnes. Son travail le plus emblématique s’appelle Périphérique, un boulot qu’il a fait dans la banlieue. En gros il va aller dans le quartier qui l’intéresse, en bas de la barre d’immeuble, avec les mecs qui traînent, il va leur demander s’il peut faire une photo, les mecs vont lui dire oui, sauf que la photo est déjà travaillée, il sait déjà exactement quelle scène il a envie de créer… C’est hautement inspiré des compositions de la peinture classique, donc il y a des photos esthétisantes, très posées, mais en même c’est les vrais mecs qui traînent en bas de l’immeuble qu’il met en scène… Il a un truc poussé comme ça qui est vraiment génial, et ce que j’aime beaucoup aussi c’est qu’il a fait des projets avec des prisonniers et avec des vendeurs à la sauvette de Barbès. Une culture de la rue à laquelle il reste très fidèle et c’est assez rare dans l’art français.

Sur ton site on trouve plusieurs autoportraits. Qu’est-ce que cela représente pour toi ? Ce sont des moments mis en scène ou des envies, sur le moment ?

Oui et non, parce que c’est difficile de se prendre en photo sans être dans la mise en scène quelque part. Après il y en a une j’étais épuisée, je l’ai prise dans mon lit, je n’étais pas bien, j’étais démaquillée… Là pour le coup il n’y avait pas de mise en scène, tu ne peux pas faire plus brut. Je me suis dit « t’es au bout du rouleau, tu ne vas pas poser », et j’ai pris la photo.

Plus personne ne va venir nous demander de les prendre en photo en photo devant la tour Eiffel

Après, pour le moment, tous les autoportraits que j’ai je les ai fait à bout de bras, sans mettre le retardateur, je suis vraiment dans le selfie. C’est un truc qui fait vraiment partie de mes grands points d’interrogation, pour moi c’est un champ de recherche, et je n’arrête pas de prendre en photo les gens qui font des selfies. Quelque part ça a toujours existé, mais avant ça n’avait pas de nom et c’était une photo sur je ne sais pas combien, on n’en faisait quasiment pas. Maintenant ça a un nom, c’est hyper répandu, on voit tout le temps des gens en faire, que ce soit avec des perches ou juste avec le portable… Plus personne ne va venir nous demander de les prendre en photo en photo devant la tour Eiffel.

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Selfie – Photo Manifa N’Diaye

 

Ce qui m’intéresse aussi, c’est que le selfie est quelque chose issu des réseaux sociaux, et questionne l’influence de ces réseaux sur notre manière d’aborder l’image, de percevoir notre propre image, de se mettre en scène. Ça a complètement changé notre rapport à l’image ! Les images privées deviennent aussi publiques, on va les poster et les rendre visibles pour des centaines de personnes… Et puis mince, le selfie induit aussi un nouveau geste ! On veut être dans les photos que l’on fait, avec la sensation, j’ai l’impression, de vouloir attester qu’on était là, à ce moment là. Le geste n’est pas anodin, mais j’ai mis longtemps à le photographier parce ça devient banal. Un banal qui est quand même assez spécial… Je commence à avoir une collection de photographies de personnes en train de faire des selfies, alors que ce n’est pas un reflex que j’ai. Chacun son rapport au numérique et aux réseau sociaux.. Mais dans mon boulot artistique, j’ai ce geste-là parce que pour moi c’est plus un questionnement et la forme de l’image que j’interroge.

Tu parles du numérique et des réseaux sociaux, mais j’ai l’impression que beaucoup de photographes gardent quand même un rapport très fort au papier, que ce soit à travers les expos ou les livres…

Oui c’est clair, pour moi l’imprimé sera toujours le support privilégié. Il y a un rapport tactile en plus… Quand on parle de photographie imprimée sur papier je vois tout de suite la photo de famille, l’objet personnel. C’est pas juste une image flottante comme ça, dans ton cloud ; non, c’est un objet auquel tu vas rattacher un souvenir, une émotion. C’est cette photo-là que tu vas trimballer d’appartement en appartement, remettre sur le bureau, la cheminée ou la table de nuit. Dans le livre photo aussi, il y a du papier, et c’est quelque chose qui malgré tout reste beaucoup plus que l’image dans ton ordi. Mon livre — en vente sur Kisskissbankbank —, je veux qu’il vive son destin de livre ! Il est fait pour être partagé, et pour vivre des accidents, type la tasse de café qui se renverse dessus !

>>> Retrouvez Manifa N’Diaye sur son site, son Facebook , son Instagram.

>>> Bang Bang Malamour est en vente ici.

Article rédigé par Marie Desrumaux

Beaucoup de Sciences Po Toulouse, un peu d'Aparté, d'Ouest France et de Boudu. Je traîne mes Stan du côté des mouvements sociaux, des minorités et des cultures alternatives.

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