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TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTES[LONG FORMAT] Une journée dans un CAO du Tarn-et-Garonne

Imaginés dans l’urgence pour vider le campement de Calais, une centaine de centres d’accueil et d’orientation (CAO) constellent aujourd’hui le territoire français. Les services de l’Etat y envoient des habitants de « la jungle » en bus, parfois à des kilomètres de Calais, parfois en pleine nuit, parfois en rase campagne. De quoi nourrir tous les fantasmes et les peurs. Nous avons passé un dimanche dans un de ces centres, à quelques collines de Saint-Antonin-Noble-Val (Tarn-et-Garonne), la veille de sa fermeture.

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La veille du départ, sur la terrasse – Photo Aurélie Caralp

 

Des sourires hésitants, des poignées de main, une ou deux bise(s), quelques mots en français. Après avoir avalé des kilomètres de routes dans les vallons du Quercy, on se sent timides au moment d’engager la conversation avec ceux que l’on appelle partout « les migrants ». Pas vraiment étonnés de nous voir là, ils nous invitent à entrer et nous proposent un verre de thé. Très vite, on se sent à l’aise, les langues se délient, on comprend qu’ils sont habitués à voir du monde.

À Saint-Antonin-Noble-Val, le centre de vacances évangélique Réhoboth héberge 17 personnes, uniquement des hommes, arrivés en car lors d’une nuit de décembre. Des Soudanais, des Pakistanais, des Afghans, des Iraniens et des Irakiens. Autant d’histoires, autant de parcours, autant de projets différents. Assis autour de la longue table du réfectoire, ils attendent, en pianotant sur l’écran de leurs téléphones. C’est dimanche. Anaïs, l’animatrice de jour employée par l’UDAF 82, qui passe ses journées au centre d’accueil et d’orientation (CAO), a pris un peu de repos aujourd’hui. La journée s’étire, rythmée par les visites, les repas, les jeux, les excursions, les parties de foot et les sessions Skype avec la famille. En semaine s’ajoutent les cours des français et les rencontres avec les bénévoles.

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Trois ans de périple résumés sur une carte – Photo Aurélie Caralp

 

Siddique, large sourire sur le visage, nous invite à faire signe à l’image déformée d’un de ses amis, sur son téléphone. La liaison n’est pas bonne. L’ami de Siddique, en France depuis neuf mois, est à Paris en ce moment. Siddique, lui, est arrivé il y a quatre mois à Calais, mais il a quitté le Pakistan depuis 3 ans. L’Iran, la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Croatie… Son index trace sa route sur la carte du monde. Il n’est relié à sa mère, à ses soeurs et à ses amis, restés au pays ou disséminés en Europe, que par son téléphone.

 « Ils sont comme mes enfants ! »

Il nous invite à visiter le bâtiment. Le grand réfectoire aux rideaux rose fuchsia, qui fait office de salle commune et de salle de classe, le salon sombre avec ses canapés pour regarder la télévision ou jouer à la PS2. Dans un coin, un espace faisant office de mosquée a été aménagé pour les pratiquants. Quelques marches plus haut, à l’étage, les chambres de deux ou trois lits se répartissent selon les affinités et les nationalités. On aperçoit des guitares dans presque toutes les pièces de la maison. Aucun ne sait en jouer. « Tout a été donné par des gens du coin, les vêtements comme le mobilier », précisera une bénévole un peu plus tard.

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La PS2 et les jeux, donnés par des bénévoles – Photo Aurélie Caralp

 

De retour au rez-de-chaussée, Siddique nous entraîne dans une partie de carrom board, une variante de la pétanque avec des palets, sur une planche en bois. Les disques glissent et cognent les murs, les deux équipes de trois joueurs s’affrontent dans les encouragements et les applaudissements.

Arrive l’heure de préparer le déjeuner. Dans la cuisine Siddique veut nous apprendre à faire des paratha. Tout le monde met la main à la pâte. Malik, 22 ans, prépare une soupe aux lentilles. Originaire du Soudan, il vient d’obtenir ses papiers de réfugié et espère continuer des études d’ingénieur en informatique, sur Toulouse. Entre les 17, les niveaux de scolarité sont assez disparates. Certains ont déjà étudié la médecine ou le droit, Hujat a un master of business administration (MBA), et d’autres apprennent à lire et à écrire.

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Quand Siddique nous apprend à faire des paratha – Photo Aurélie Caralp

 

Aloïse, lycéenne de seconde en internat à Montauban, leur rend visite régulièrement, depuis le début. Elle est bien connue des habitants de Réhoboth, à la fois pour sa maîtrise de l’anglais (elle est bilingue) et ses talents de footballeuse. Sa mère, Grete, est anglaise. Elle la dépose souvent le week-end, pendant plusieurs heures. « C’est une région très attractive pour les anglophones, surtout les Hollandais et les Anglais, sourit-elle. On a su qu’un CAO avait ouvert grâce au blog de Val Johnstone, et ça nous a semblé normal de venir voir si on pouvait faire quelque chose. On est aussi des immigrés après tout. »

« Vous n’écrivez pas de mauvaises choses sur eux, ils sont si gentils ! » – Val Johnstone, bénévole

Anglaise retraitée dans le Tarn-et-Garonne, Val Johnstone est justement une star au CAO. Lorsqu’elle arrive au volant de sa voiture et fait crisser ses pneus sur les graviers, tout le monde se dépêche de venir la saluer. La « mama », comme l’appelle Malik, nous prévient d’emblée : « Vous n’écrivez pas de mauvaises choses sur eux, ils sont si gentils ! » Dernier jour oblige, son mari la prend en photo en compagnie de Malik, de Siddique… « Ils sont comme mes enfants ! Et ils vont encore une fois être séparés de leur seconde famille », se désole-t-elle.

 « Le seul risque que vous prenez, c’est de vous attacher »

Depuis 3 mois qu’ils habitent ensemble, la petite bande a crée des liens d’amitié forts, entre eux et avec les bénévoles qui leur rendent visite quotidiennement. À Saint-Antonin-Noble-Val et dans les communes alentours, un vaste réseau d’une centaine de personnes s’est rapidement constitué et s’est soudé dans l’accompagnement. « Petit à petit des liens se sont créés. On avait tous des appréhensions avant leur arrivée, on avait fait part de ces questions à des bénévoles d’associations d’aide aux réfugiés. Ils nous avaient répondu : ‘Le seul risque que vous prenez, c’est de vous attacher à ces gens’ », se rappelle Céline, institutrice à Caylus et coordinatrice des cours de français à Réhoboth.

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Photobombing de guitares – Photo Aurélie Caralp

 

En fin d’après-midi, les bénévoles des environs affluent. Les enfants ont fait des gâteaux pour le goûter et entraînent les habitants et les visiteurs à jouer avec eux. Le soleil réchauffe ceux qui se sont installés sur la terrasse, devant le centre. Les sourires et les rires font presque oublier que les 17 quittent bientôt le centre, afin de laisser la place aux vacanciers.

« Regardez-les, ils sont comme une grande famille. Vous avez déjà vu ça, une famille qui regroupe autant de nationalités ? » s’exclame Val Johnstone. Pour la majorité des 17, il est prévu qu’ils s’installent pour quinze jours à Caylus, au-dessus de l’école. Certains devraient aussi aller en centre d’accueil de demandeurs d’asile (CADA), dans un petit village près de Mulhouse. Les autres seront dispersés dans d’autres CADA. Fayazullah, qui ne parle que quelques mots de français et ne sait pas lire, a reçu un billet de train, pour se rendre seul jusqu’à Epernay, avec un changement de gare à Paris. Un des bénévoles l’accompagnera.

 « Réparer les corps et les cœurs » – Anaïs, animatrice de jour

Ces départs sont difficiles, tant pour les demandeurs d’asile que pour les bénévoles. Pendant trois mois, ils ont fait en sorte de « réparer les corps et les cœurs », comme le dit joliment Anaïs. « Nous ne savons pas où ils vont être envoyés par la suite, nous les aidons simplement. Ils ont compris que nous ne faisions pas de promesses que nous ne pouvons pas tenir, et en cela ils nous font confiance », explique Céline.

Le temps de la séparation

Tous se sont rencontrés à Calais, un endroit dont ils ne parlent pas. « Beaucoup de problèmes là-bas », résume laconiquement Nizar. Diplômé de droit au Soudan, il a traversé la Méditerranée sur un bateau de 600 personnes. « La préfecture à Calais nous a demandé si on voulait venir ici et on a dit oui », ajoute Malik. Le centre a débloqué chez eux un sentiment qu’ils avaient oublié, celui d’être chez soi. Ces trois mois à Saint-Antonin-Noble-Val leur ont permis de se poser et de souffler un peu. « Personne ne veut partir, mais on n’y peut rien », se résignent-ils.

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Siddique et Val Johnstone en plein Skype – Photo Aurélie Caralp

 

Le groupe a été bien entouré, même s’il y a parfois eu des moments difficiles. La méfiance de certains parents d’élèves a conduit l’école de Caylus à annuler l’intervention de l’un d’entre eux, malgré l’accord de l’inspection et de la mairie. Une crainte irrationnelle pour Céline : « Ceux qui ont peur, il faut qu’ils viennent les voir et ils comprendront que ce n’est pas justifié. »

Amélie Caralp et Marie Desrumaux.

Edit : le lendemain de ce reportage, Hujat nous a envoyé un SMS nous expliquant qu’ils n’avaient finalement pas pu déménager à Caylus. Un habitant de la commune s’y serait opposé. Contraints de quitter le centre de vacances Réhoboth le 15 mars, ils sont partis à Verfeil-sur-Seye, dans un gite, provisoirement.

Article rédigé par Marie Desrumaux

Beaucoup de Sciences Po Toulouse, un peu d'Aparté, d'Ouest France et de Boudu. Je traîne mes Stan du côté des mouvements sociaux, des minorités et des cultures alternatives.

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