TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESEn Aparté avec … Anthoni Dominguez, commissaire des Jardins Synthétiques

Pour sa 6ème édition, le festival des Jardins Synthétiques nous propose une exposition sur le thème du voyage. Rencontre avec le commissaire d’exposition du festival, Anthoni Dominguez.

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Les Voyages des Bulles de Verre, Jerôme Possoz (2014-2015) | Photo Anna Ezequel, Aparté.com

 

Aussi bien physique qu’intérieur, statique ou mobile, mélangeant les notions de souvenirs, de mémoire et d’introspection, le voyage englobe un large éventail de réflexions sur notre rapport au monde. À travers une variété de médiums (installations, photographies, vidéos, sculpture… etc), les artistes sélectionnés par Anthoni Dominguez, le commissaire d’exposition du festival, transmettent leurs sensibilités respectives à l’égard de ce thème.

Une alchimie particulière se dégage de la confrontation entre les œuvres d’art contemporain intégrées dans le cadre du festival et les œuvres des collections permanentes du musée Saint-Raymond. Les œuvres sont disposées de telle façon qu’un certain flou subsiste au premier abord, à savoir de quelle époque date chaque pièce. Le public est ainsi invité à une déambulation entre les époques, à une errance spatio-temporelle qui le fera voyager de l’Antiquité jusqu’à la découverte de nouvelles galaxies avec Les Altères de l’espace de Basserode.

Une certaine poésie émerge ainsi du dialogue qui s’installe entre les œuvres des artistes d’hier et d’aujourd’hui. On a parfois l’impression qu’une troisième œuvre secrète, un message caché, parvient à éclore de ce dialogue, à la manière de ces valises représentant l’exil d’argentins à la fin du XIXème siècle remplies de céramiques fragiles (Exilio, de Juli About) disposées non loin d’une strate de terre représentant les différentes étapes de fouilles archéologiques.

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Exilio, de Juli About (2015) | Photo Anna Ezequel, Aparté.com

 

Qu’est-ce qui nous suit inévitablement quand on quitte un endroit ? Et au contraire, qu’est-ce que l’on choisit de laisser derrière nous ? Quand la mémoire des objets témoigne du passé d’une époque, entre souvenirs de voyage et restes archéologiques, il n’y a qu’un pas. Nous avons rencontré le commissaire d’exposition du festival qui nous a livré quelques pistes de lecture pour aborder l’exposition et sa thématique, tout en la mettant en résonance avec les œuvres du musée Saint Raymond.

Aparté.com: Pourquoi avoir choisi la thématique du voyage pour cette 6ème édition ?

Anthoni Dominguez: C’est un sujet que je voulais traiter depuis longtemps. L’idée est d’abord partie de l’œuvre d’Aymeric Hainaux qui est un immense voyageur, surtout en autostop, à pied.. Il fait des tournées incroyables à travers le monde. Il est performeur, initialement dessinateur de BD. Il est très « do it yourself » dans sa démarche. Il a par exemple auto édité sa propre BD parce que personne ne voulait le faire et cela a fait son petit carton. Il est plus sur des performances musicales maintenant. Toute la matière de son travail vient de ses marches. J’en ai donc parlé avec lui dans un premier temps et il m’a d’abord orienté sur le concept du « voyageur immobile« , imaginé par Jean Giono.

Aparté.com: Comment avez-vous fait entrer en résonance le thème du voyage avec le musée Saint Raymond ?

Anthoni Dominguez: Même s’il n’y a pas forcément des figures de voyageurs mythologiques comme Jason ou Ulysse directement représentés dans le musée, le thème du voyage résonnait surtout avec l’idée de musée même. Un musée est fait par des voyageurs, qu’ils soient archéologues, chercheurs, amateurs, passionnés.. ramenant des œuvres pour constituer des collections.

« Il y a un divorce à l’heure actuelle entre les publics et la création contemporaine ».

Un musée offre l’idée d’un voyage par procuration. L’idée était de rappeler que le musée est avant tout un lieu de voyage et de voyageurs, peu importe le type d’art exposé (antique, médiéval, moderne, contemporain..). C’était une manière de rendre hommage au musée en tant que somme des investissements personnels des individus qui ont voyagé et ramené des œuvres pour les exposer au public.

Aparté.com: A l’heure où l’art contemporain semble de plus en plus difficile d’accès, sous quelle forme envisages-tu la médiation avec les publics ?

Anthoni Dominguez: Je pars d’un constat qu’il y a un divorce à l’heure actuelle entre les publics et la création contemporaine. Il y a une difficulté en ce qui concerne l’accès aux œuvres, y compris dans les milieux professionnels de l’art. C’est un vrai problème notamment dans les grandes foires d’art contemporain où même les professionnels ont du mal à comprendre le sens de certaines œuvres. Il y a un véritable questionnement aujourd’hui sur ce qu’est l’art, qu’est-ce qui peut se montrer ou non..?

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Le soir du vernissage, le commissaire d’exposition Anthoni Dominguez présente les œuvres au public | Photo : CHA prod

 

La médiation permet donc de donner des clés de lecture mais c’est encore un travail embryonnaire dans le cadre du festival. Il n’ y a pas encore de pôle vraiment dédié. On entame à peine ce travail aujourd’hui. Il s’agit de trouver quelle va être position du médiateur, son rôle, les outils qu’il va mobiliser..etc.

Pour le festival, on n’a pas envie d’aller vers la fonction classique du médiateur qui explique les œuvres mais plutôt tenter de développer des méthodes innovantes de médiation, notamment en s’inspirant du travail de structures spécialisées comme le Laboratoire de Médiation en Art Contemporain.

« C’est une chance d’avoir toutes les informations disponibles à portée de main mais cela pousse à une forme de paresse intellectuelle ».

On s’adresse d’autant plus à un panel de publics très variés (les personnes qui viennent à l’année au musée, le public attiré par la programmation des Jardins, aussi des jeunes archéologues, des touristes..) et il faut savoir tenir compte de cette diversité. L’idée est d’arriver à construire des expositions où chaque personne peut arriver à en tirer quelque chose. J’aimerais penser la médiation comme la critique d’art telle que je l’ai pratiquée jusqu’à présent. C’est-à-dire que j’essaye de ne jamais dire aux gens ce qu’ils devraient penser mais plutôt leur donner des clés de lecture.

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Refuges éphémères de Samuel Hense (2015) | Photo Anna Ezequel, Aparté.com

 

Il s’agit de responsabiliser le public dans une société où on nous déresponsabilise en permanence, en nous mettant un peu la cuillère dans la bouche. En soi, c’est une chance d’avoir toutes les informations disponibles à portée de main mais cela pousse à une forme de paresse intellectuelle. L’idée est d’offrir des œuvres hétérogènes et plusieurs pistes de lectures établies à partir de la thématique abordée pour que le public puisse construire ses propres réflexions.

Aparté.com: Que penses-tu de l’offre d’art contemporain à Toulouse ?

Anthoni Dominguez: Je pense que l’on manque de structures. Certes, on a la chance d’avoir les Abattoirs, la fondation Écureuil, le Printemps de Septembre… etc et je ne pense pas qu’il y ait un problème d’absence de publics mais plutôt un certain manque d’effervescence que l’on peut avoir dans d’autres villes et qui ne se retrouve pas ici. Quand on voit le nombre de galeries qui ont fermé ces dernières années, c’est dommage.

Il y a un réel manque de support à la création à Toulouse, qui amènerait cette effervescence. Le problème c’est que l’on manque de structures capables de soutenir la création comme un Atelier de la ville par exemple, comme à Marseille. Il y a bien évidemment le BBB, le Mix Art Myris, le collectif IPN ... mais pour une ville de la taille de Toulouse, il faudrait beaucoup plus d’espaces dédiés à la création. Concrètement, ce n’est pas que le travail des pouvoirs publics qui doit jouer mais aussi celui du domaine privé : les investisseurs, les mécènes, les collectionneurs.

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Les altères de l’espace de Basserode (2005) | Photo Anna Ezequel, Aparté.com

L’impression générale que j’ai, c’est qu’il y a des choses intéressantes qui se passent mais qu’il manque vraiment une énergie d’ensemble et cela demanderait une concertation entre les différents acteurs toulousains, que ce soit les institutionnels ou les petites structures. Si l’on arrivait à se fédérer et à mutualiser les efforts et les préoccupations, cela pourrait donner de belles choses.

 

Aparté.com : Dernier coup de cœur pour un artiste ?

Anthoni Dominguez: De but en blanc, je dirais l’artiste autrichien Roman Kirschner auquel je reviens souvent parce que je n’ai jamais revu ce travail nulle part ailleurs et que c’était d’une beauté. Il fait des sortes d’installations avec des caissons lumineux qui ressemblent à des aquariums. Il mélange des métaux avec de l’électricité qu’il fait passer à travers des sortes de liquides et il arrive à produire une forme d’œuvre vivante. Cela fait déjà plusieurs années que j’ai découvert cette œuvre mais je n’ai jamais réussi à me la sortir de la tête depuis.

Article rédigé par Anna Ezequel

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