TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTESEn Aparté avec … Dominga Sotomayor, réalisatrice de « Mar »

Dans  le cadre du Cinélatino, on a rencontré Dominga Sotomayor, l’unique présence féminine en compétition cette année. Interview.

Dominga Sotomayor — © Maël Crespo / Aparté.com
Dominga Sotomayor — © Maël Crespo / Aparté.com

Dans la catégorie long-métrage de fiction, Dominga Sotomayor a présenté son deuxième film Mar, un projet collectif marqué par l’improvisation, dont le tournage et la diégèse même du film ont été bouleversés par une catastrophe naturelle.

Aparté : Quelle est l’origine de Mar ?

Dominga Sotomayor :  Mar est apparu d’une manière très spontanée. J’ai rencontré l’acteur Lisandro Rodriguez dans un festival, il ma dit qu’il avait beaucoup aimé mon premier film (De Jueves a Domingo, ndlr). Quant à moi j’avais beaucoup aimé sa façon de jouer dans d’autres projets. Nous avons pris un café et il m’a dit : « Pourquoi on ne ferait pas quelque chose ensemble ?« . Nous ne savions pas sur quoi ça pourrait déboucher, ci ça serait un long-métrage ou un court-métrage, mais nous avons décidé de travailler ensemble car nous avions beaucoup d’affinités aux travers de nos travaux respectifs. Il avait fait un vrai voyage avec sa copine, Vanila Montes, qui joue aussi dans Mar et il m’a dit « Pourquoi ne pas faire un film ou je jouerais avec ma copine ? On ferait notre couple et toi tu nous dirigerais ?« . C’est ainsi qu’est survenue cette idée très simple et deux mois plus tard nous avons commencé à filmer sur la base de ce point de départ : un couple argentin, trentenaire, un peu dans l’impasse au niveau émotionnel.

« Un couple argentin, trentenaire, un peu dans l’impasse au niveau émotionnel »

J’ai pris la liberté d’ajouter à cette situation une certaine fiction, une distance entre cette histoire et ces personnages. J’ai commencé à filmer en décembre à partir d’une petite structure écrite une semaine avant et basée sur des choses réelles, plutôt des émotions que sur des faits. Avec l’aide de Manuela Marteli, une amie actrice qui est aussi ici à Toulouse, nous avons écrit un canevas d’environ huit pages. Avec cette structure assez flexible, nous sommes allées filmer à Villa Gesell en Argentine avec quatre amis chiliens et les acteurs argentins. Nous avons passé huit jours à vivre ensemble et à filmer au hasard et en tenant compte de cette anecdote foudroyante. L’aspect fondamental du projet reste que nous n’avions aucune attente autre que passer des vacances entre amis et filmer quelque chose. C’est ainsi qu’est survenu le film d’une manière très hasardeuse. C’est une surprise que cette expérience ait abouti à un film ! Ce processus est très différent de celui auquel j’étais habitué avec mon premier film mûri depuis longtemps et qui a bénéficié de ressources internationales.

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Mar (2014) de Dominga Sotomayor

Aparté : Quels thèmes étaient présents dans cette petite structure, dans ce petit scénario sur lequel tu t’es appuyé pour diriger le film ?

DS : Depuis le début, il y avait la sensation d’un couple qui n’avance plus. Cette idée d’un homme en tension entre sa situation de fils et de père. L’homme dans l’impasse au sein d’un couple n’avance plus, et doit faire un pas vers autre chose. Un pas vers l’avant ou vers l’arrière avec ce choix de se séparer ou d’avoir un enfant. En relation avec mes travaux précédents, il y avait aussi cette envie  d’observer les temps morts d’un couple et d’essayer de répertorier des émotions réelles. Les vacances sont un bon moment pour ça, parce que les gens sont un peu dépouillés de leur environnement, de leurs habitudes…

« En tant que femme , il me semblait intéressant de voir l’histoire du point de vue de l’homme »

En tant que femme , il me semblait intéressant de voir l’histoire du point de vue de l’homme. J’avais la curiosité de le comprendre, lui et aussi ses conflits. J’étais dans cette recherche. Cette  base était comme le cœur de l’histoire vécue par le couple, mais en même temps c’est le fruit du lieu du tournage. Nous avons trouvé une méthode collective, presque comme si nous étions une compagnie de théâtre, comme si tout le monde faisait le film. C’est pour cela que dans le générique j’ai mis que c’est un film collectif, car le film est vraiment apparu là-bas. Le film est son processus de création. Et je crois que ce qui s’est rajouté par hasard à ce processus est très intéressant.  Cette autre dimension est intervenue de par l’accident de l’orage qui a complexifié le récit. Ça a permis au film de faire un détour. J’ai toujours été intéressée par le fait de m’arrêter sur des situations, très quotidiennes, très petites, très familières et après prendre du recul et les étudier via autre perspective. La foudre ne résout pas la situation du couple mais elle redimensionne leur problème et permet de les appréhender sous un autre angle.

Note d’Aparté : Pendant la semaine de tournage sur la plage que l’équipe avait choisie pour tourner un orage éclate et la foudre vient frapper le sable, faisant 3 mort et une vingtaine de blessés

Dominga Sotomayor
Crédit Photo Maël Crespo

Comment se sont déroulée les scènes de fêtes ?

Pour la fête, ça a été très drôle car le directeur de la photographie, qui était à la caméra, devait aussi jouer. Comme il devait être dans la fête quelqu’un d’autre devait tenir la caméra. Pendant la fête toute l’équipe du tournage était présente, plus une paire de surveillants [de Villa Gesell, ndlr]. J’ai donc dû être derrière la caméra. C’était comme une vrai fête.

Comment as-tu travaillé avec ce couple, qui joue son propre rôle ?

Ça s’est super bien passé. Ça a été intéressant car je me suis rendu compte d’une chose. Certains pensent que travailler avec un vrai couple va donner plus d’intimité. C’est aussi étrange de diriger un vrai couple, sûrement du fait que ce soit une fiction. Par exemple je n’aurais pas pu diriger une scène de sexe avec un vrai couple, c’est bien plus compliqué qu’avec des acteurs. Le point de départ était mon point de vue sur eux, sur leur couple. Une minute avant le tournage je leur ai dit : « Je vais prendre ça de votre couple mais vous n’allez pas être votre couple ». Vraiment ce n’est pas un documentaire sur eux-deux, c’est une fiction qui s’est développée à partir d’une petite chose personnelle, du voyage qu’ils avaient fait. À partir de là, je voulais avoir la liberté de faire une fiction et de prendre de la distance avec la réalité. Ça a vraiment été un projet collectif. Ils ont été super généreux dans leur façon de se livrer et de me faire confiance durant tout le tournage alors que nous ne savions pas vraiment ce que nous étions en train de faire, nous étions tous engagés dans un espace de jeu collectif.

« Ce film a vraiment été un projet collectif »

Le couple parait condamné dès le début du film. Les scènes quotidiennes – à la piscine, dans la chambre, à la plage –  sont filmées d’une manière très étrange, dans ta façon de composer les cadres.

J’ai voulu générer une certaine gène, par la mise en scène, parce que je crois que le travail sur les cadres permet de transmettre un certain sentiment d’inconfort physique, vécue par les personnages. Je voulais m’approcher de cette sensation, de ce couple hors cadre, hors système, qui est séparé par des éléments physiques – le parasol à la plage. J’ai essayé de mettre en relation le choix de cadres, cette nature déchaînée, et aussi notre travail sur le son, pour traduire, à travers tous ces éléments, ce sentiment d’incommodité vécu par ce couple. Le film est très simple dans sa mise en scène, il revient toujours sur les mêmes lieux. C’est un peu comme un poste d’observation : parfois la vie se met alors en marche. La vie est plus complexe, elle ne peut pas tenir à l’intérieur du cadre, elle déborde. Je me suis amusée avec ça aussi.

Quelles ont été les réactions à Mar, au Chili et dans les festivals ?

Ça a été une belle surprise car c’est un film que les gens n’attendaient pas, moi non plus d’ailleurs. Comme mes amis me disent : « Mar est sorti de nulle part, comme un éclair ». Pour un petit film comme celui-ci, la réponse a été très positive. C’est un film très lumineux, très vivant mais aussi très simple, qui n’a pas de prétention. Quelque chose de frais est apparu durant ce projet qui m’enthousiasme à continuer de faire du cinéma, entre amis, à une échelle réduite. Ne pas toujours être obligée d’attendre quatre ans pour faire d’autre films. C’est une manière de d’alterner des projets plus petits et d’autres plus importants. Je pense que ces plus petits projets changent la façon de penser le cinéma. Après Mar, je pense que mes prochains projets vont être plus flexibles et j’espère, aussi plus vivants.

Une dernière question avant de se quitter. Que signifie venir à Toulouse pour toi ? Et quels sont tes prochains projets ?

J’ai une très bonne relation avec Toulouse, c’est la troisième fois que je viens. La première fois, c’était pour un court-métrage que j’avais fait pendant mes études. La fois d’après je suis avec le projet De Jueves a Domingo (2012) aux Rencontres de coproduction. Et maintenant Mar. J’aime le fait de tisser des relations avec les festivals au fil des ans. En plus celui-ci se passe dans une ville que j’adore. Je suis aussi très contente car c’est la première fois que Mar se voit en France. À force de se retrouver chaque année nous formons comme une famille de réalisateurs et on suit nos travaux. Comme par exemple avec Oscar Ruiz Navia, Franco Lolli et d’autres. Ça fait 10 ans que nous avons commencé à faire des courts ensembles, avec Marco Berger aussi. On évolue ensemble et grâce notamment au festival nous tisons des relations très importantes.

// Lire aussi : En Aparté avec … Oscar Ruiz Navia, réalisateur de « Los Hongos »

Mon prochain film s’appelle Aqui em Lisboa. C’est un film collectif réalisé par quatre réalisateurs, chacun a fait un court-métrage. Ce film sortira le 24 avril pendant le festival Indie Lisboa. Cette année je vais voyager avec Mar. J’ai déjà été à Berlin. Je vais le présenter sur d’autres festivals. J’ai aussi un autre projet qui s’appelle Tarde para morir joven (Late to die young). Ce devait être mon second film, mais entre temps j’ai fait Mar. Ça sera peut être le troisième ou le quatrième ! Je produis aussi certains amis. Je fais partie d’une société de production qui s’appelle CINESTACION avec deux associés. Je produis beaucoup, ça m’intéresse énormément, pas seulement pour développer mes projets mais aussi m’engager dans la production créative avec des artistes proches, comme Manuela Martelli, qui est ici pour présenter son court-métrage Apnea. Je vais être la productrice de son premier long-métrage qui s’appellera 1976.

 Pour accéder à l’intégralité de notre dossier consacré à la 27e édition de Cinelatino c’est par ici !

Article rédigé par Paul Thiry

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