TEMPS DE LECTURE : 11 MINUTESEn Aparté avec … Oscar Ruiz Navia, réalisateur de « Los Hongos » présenté à Cinelatino

Los Hongos (2014) été présenté en ouverture de la 27e édition des Rencontres de Toulouse Cinelatino. Nous avons eu la chance de rencontrer Oscar Ruiz Navia, réalisateur du film, pour lui poser quelques questions sur ce film explosif.

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Los Hongos (2014) ©

Aparté.com : Pourquoi Los Hongos ?

Oscar Ruiz Navia : « Los hongos » (les champignons) est un concept que j’ai développé durant tout le processus du film. « Los hongos » sont ces êtres vivants qui surgissent dans des contextes de décomposition. Ils représentent cette vie qui prend source dans la mort. D’une certaine façon le film peint des êtres vivants qui essaient de s’élever plus fort dans un contexte de décomposition. Dans le cas de ce film, la corruption, la violence, renvoient à la décomposition. C’est un titre métaphorique.

« Ce film est un mélange de souvenirs et d’expériences plus documentaires »

Quelle est l’origine de ton projet ?

Je voulais faire un film à Cali [Colombie, ville d’origine d’Oscar Ruiz Navia, ndlr].  L’élément déclencheur a été la malheureuse expérience de la mort de ma grand-mère, avec laquelle je vivais. À partir de là, je voulais faire un film sur le Tag et sur les flux de la vie. J’ai commencé à construire tous les personnages et beaucoup d’entre eux faisaient partie d’histoires personnelles, comme des voix avec lesquelles j’ai vécu quand j’étais adolescent. Ce film est un mélange de souvenirs et d’expériences plus documentaires qui ont surgi dans le processus de réalisation du film.

Oscar Ruiz Navia, réalisateur colombien du film "Los Hongos".
Oscar Ruiz Navia, réalisateur colombien du film « Los Hongos ». Crédit Photo Pablo Tupin-Noriega

Tu as toujours été intéressé par la scène de graff colombienne ou cet intérêt a surgi après la naissance du projet ?

Depuis que je suis petit j’ai toujours aimé cette discipline. Je n’ai jamais pratiqué, je ne peignais pas parce que je n’avais pas disons… cette habilité. Mais j’adorais ça et je me suis rapproché de cet univers notamment par la photographie. Quand j’étais plus jeune je faisais beaucoup de photographie et j’ai travaillé quelquefois avec des artistes de ce milieu pour documenter leur travail. Et après, au moment de la naissance du projet, j’ai pensé que faire un film qui aurait à voir avec ce mouvement du graffiti pourrait être intéressant. C’est une forme d’appropriation de la ville, j’aime ça pour les images qu’il génère sur les gens qui passent devant ces œuvres. Et en plus je voyais beaucoup de talent dans ce mouvement, de gens qui en vérité peignent bien. J’aimais leur travail et je voulais apprendre et connaître davantage ce monde. Il y a beaucoup de documentaire dans ce sens car ces artistes font vraiment partie de la scène de Cali. Certains font depuis des années ce travail, peignent, sont connus, au moins dans le milieu des gaffeurs. L’aspect documentaire est très présent, il  y a beaucoup de choses dans le film qui sont proches à de ce qu’elles sont dans la vie.

Pourquoi as-tu choisi de centrer la narration autour de deux personnages au lieu de la centrer autour d’un seul protagoniste ?

Je voulais créer une sorte de dialogue entre deux zones de la ville. C’était un moyen de faire parler la ville entre un lieu et un autre, faire discuter entre elles des personnes différentes. J’ai toujours eu l’idée que Ras et Calvin [les 2 personnages principaux, ndlr] étaient deux jeunes différents mais qui pouvaient s’unir pour une même passion. Cette amitié, cette relation m’intéressait beaucoup pour montrer qu’il y a différentes nuances dans la ville. Je me rappelle que je pensais à un conte qui s’appelle Le prince et le mendiant qui met en scène deux jeunes qui se ressemble comme des jumeaux et qui changent de rôles. Dans le cas du film les personnages sont comme des jumeaux.  Je pense qu’il peut y avoir dialogue entre les différentes ethnies, classes sociales si il y a une même passion.

Comment as-tu construit ces personnages ?

Ils sont eux mêmes. Le seul point que je me suis fixé était qu’un devait être étudiant dans une zone de la ville et l’autre devait venir d’une autre ville. Ras et Calvin (respectivement interprétés par Jovan Alexis Marquinez et Calvin Buenaventura) sont comme dans le film. J’ai fait un casting de plus d’un an et demi dans différentes institutions éducatives de la ville, dans différents quartiers, dans différentes classes sociales. Ce sont eux qui m’ont le plus plu, pour leurs histoires de vie, pour ce qu’ils étaient. La seule chose que j’avais de claire c’était qu’un des deux garçons devait avoir des origines africaines et une relation avec le Pacifique. L’autre devait être plus ressemblant à ce que j’étais adolescent.

Ces deux personnages représentent-ils différentes facettes de la société ? Sont-elles opposées ?

Opposés non. Ce que j’ai essayé de faire à travers ce film a été de créer une atmosphère absolument ambiguë, faites de multiples nuances et de multiples couleurs. Chacun des deux personnages représentent une facette mais elles ne sont bien évidemment pas les seules qui existent.

« Du point de vue du langage cinématographique, il y avait une intention de créer des relations »

On a l’impression que tu apportes une grande importance aux mouvements, aux scènes en mouvement…

Il y avait une intention de travailler le thème du mouvement, de faire un film sur des flux de circulation où des personnages se déplacent d’un endroit à un autre. Par cette intention qui voulait que les personnages soient toujours en mouvement, nous voulions transmettre aux spectateurs cette sensation de déplacement, de voyage. Nous avons donc utilisé des travellings.

Il y a comme un jeu avec les travellings dans ton film, un jeu de direction qui conduit à la rencontre des personnages.

Du point de vue du langage cinématographique, il y avait une intention de créer des relations. Si Ras va de la gauche à la droite et Calvin va dans l’autre sens, ils se rencontrent. Ce jeu de mouvement nous l’avons pensé avec Sofia Oggioni (directrice de la photographie). Nous avions pensé à ses idées avant de commencer le tournage.

Comment s’est passé le tournage des scènes en vélo ou en skate au milieu de la circulation ?

Ces plans sont toujours difficiles à faire. Il y avait du trafic, nous n’avions pas la possibilité de fermer toutes les rues… Mais ça ne nous intéressait pas non plus. Ce que nous voulions c’était pouvoir filmer au milieu de la réalité. C’était difficile mais enrichissant, et divertissant.

Que représente le personnage de la grand-mère ?

Ce personnage a à voir avec l’histoire de ma grand-mère. C’est un personnage très basé sur ma grand-mère mais ce n’est pas nécessairement ma grand-mère telle qu’elle était, car ma grand-mère vivait en réalité dans une maison plus humble, beaucoup plus chiquita. Dans le film c’est un peu l’ange protecteur, un personnage plein de sagesse. Avec son âge elle a un rythme différent des autres personnages et donne des enseignements qui sont important et qui vaillent la peine.

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Los Hongos (2014) ©

Pourquoi Ras et Calvin revendiquent des symboles de la révolution égyptienne alors qu’ils semblent cependant absents de la vie politique colombienne ?

Ce que j’essaie de montrer dans le film est le fait que les jeunes aujourd’hui se connectent plus à travers les réseaux sociaux qu’avec ce qu’ils ont autour d’eux. Ils peuvent s’intéresser à un conflit qu’ils voient sur Youtube et peuvent après ne pas se sentir concernés par ce qui se passe dans leur propre quartier. C’est un aspect paradoxal de ce qui ce passe aujourd’hui.  Je pense aussi que c’est parce que, au moins dans le cas de ces garçons, ils sont tellement dégoutés de la corruption, des politiques, qu’ils pensent « Bonne chance avec tout ça » et s’en désintéressent. Et après ils voient dans des voix étrangères un sentiment avec lequel ils s’identifient. Ils veulent qu’en Colombie aussi les gens descendent dans les rues pour protester.

C’est ce qui se passe quand ils utilisent le slogan « nunca guardaremos el silencio » (nous ne resterons jamais silencieux)  pour le mettre sur les murs de Cali ?

Oui c’est pendre quelque-chose avec quoi ils s’identifient et qu’ils ne voient pas dans leur pays car dans leur pays personne ne veut rien dire, tout le monde est comme aliéné par certains discours. Lorsqu’ils tombent sur ce symbole qui vient de l’extérieur, ils voient comment les gens sortent dans les rue pour protester en Égypte. Ça ne se passe pas comme ça en Colombie, en Colombie les gens sont totalement en train d’attendre pour voter pour un candidat. Ils reprennent ce slogan pour essayer de mobiliser les gens. Ils s’identifient avec ça quand ils le voient, et après ils le prennent et veulent le peindre sur leurs murs.

« Ils pensent qu’ils peuvent changer les choses et ceci est propre à cet âge »

Pourrait-on dire que tes personnages ont faim de vie et d’art ?

Si tu veux les appeler comme ça, ça me parait bien. Je pense qu’ils ont aussi beaucoup d’illusions. Ils pensent qu’ils peuvent changer les choses et ceci est propre de cet âge-là. Il y a des gens qui ont vu le film, qui étaient déjà pessimistes, et qui ont pensé du film que c’était une bêtise, que le monde est beaucoup plus complexe que ça. Mais cela dépend de chaque personne.

Comment s’est passé la production de ton projet ? J’ai lu dans une précédente interview que tu avais ta propre société de production.

En 2006 nous avons fondé une société de production qui s’appelle Contravía Films avec d’autres amis, entre autre le directeur William Vega qui est le réalisateur du film La Sirga (2012) qui a été projeté ici à Toulouse dans le cadre de Cinéma en Construction, et avec Gerylee Polanco qui est la productrice de la société de production. Ça fait maintenant presque dix ans que nous produisons les films que nous faisons, les courts-métrages, les documentaires. À partir de cette structure nous obtenons les moyens pour faire les films. Nous nous sommes associés aussi avec des producteurs d’autres pays pour pouvoir financier les projets. En France, en Allemagne, au Mexique, en Argentine… Nous avions toujours voulu créer notre propre production pour pouvoir avoir le contrôle sur les films que nous pourrions faire. Pas seulement au niveau du budget mais aussi au niveau du type de cinéma ou au niveau de la ligne éditoriale que nous voulions adopter. Je m’intéresse beaucoup à la production car cela permet d’avoir plus de liberté pour faire les films comme je les ai voulus, sans avoir à rendre de comptes à quelque sorte d’institution.

Solecito (2013) , précédant court-métrage d’Oscar Ruiz Navia réalisé durant le casting de Los Hongos et présenté à la quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2013.

« Avec notre société de production Contravia films, nous souhaitons avoir le contrôle sur nos films »

Est-ce que ton film va sortir en Europe et quelles ont été les réactions à la sortie de ton film en Colombie ?

Quand il est sorti en Colombie il a généré beaucoup de réactions car c’est un film qui ne rentre pas dans une case, qui est difficile à étiqueter. Il ne ressemble à rien de ce qui ce fait en Colombie. Pas même dans le cinéma indépendant. Le cinéma indépendant sort beaucoup de film très contemplatifs, ils sont comme d’autres langages. Le film est sorti mais il est resté un peu incompris car il ne s’appuie pas sur un genre existant. Il a généré des réactions très diverses, il y a des gens qui l’ont détesté, qui pense qu’il n’a pas de sens, que c’est un film destiné à promouvoir l’image de la Colombie à l’étranger. Un film pour européens ou pour gringos. Certains on dit de mon film que c’est un film de droite, d’autres ont dit que c’est un film de gauche.

La sortie du film a été très polémique, pour ceux qui ont eu la chance de la voir. Car du fait de cette incompréhension il est resté très peu de temps à l’affiche. Ça a été un peu frustrant pour moi cette sortie colombienne car les discutions autour du film n’ont pas été très profondes. Il s’agissait plus de le juger avec des adjectifs. Mais il y a eu bien sur une partie du public qui a adoré le film, ce qui m’a fait plaisir. Certains m’ont dit qu’ils avaient beaucoup aimé le film, qu’il leur avait révélé des choses. Mais je pense que le film va rester en Colombie et la réflexion va se faire au fur et à mesure, une fois passée la polémique.

Los Hongos (2014) sortira le 27 mai en France. Le film sortira en Espagne, en Allemagne, et en Argentine en attendant d’autres distributions qui sont en négociation.

Article rédigé par Paul Thiry

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