Home >> Société >> Dans la rue >> TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESÀ Sivens, les zadistes se préparent à affronter l’hiver

TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESÀ Sivens, les zadistes se préparent à affronter l’hiver

Aparté s’était rendu à la ZAD du Testet pour le grand rassemblement du 25 octobre. La nuit suivante, le décès de Rémi Fraisse échaudait les positionnements comme en témoigneront les deux manifestations tendues à Toulouse. Alors que les conditions de vie se durcissent chez les zadistes, l’hiver arrivant, Aparté est retourné à Sivens.

IMGP2037
A l’entrée ouest de la ZAD © Arthur Sarthou

 

Sur la route qui mène à la partie ouest de la ZAD, loin du site principal, se dressent de nombreuses barricades de fortunes. Ce chantier du barrage est maintenant dépourvu de végétation, ravagé par les bulldozers, et les pluies récentes ont engendré un paysage évoquant un décor de Mad Max boueux.

« C’est par là que les forces de l’ordre arriveront pour nous virer »

Ici, le site semble désert, à l’exception de quelques tentes, des miradors faits de rondins et deux cabanes en bois. Seul signe d’activité, une légère fumée qui s’échappe d’une des cabanes, entourée d’une douve, creusée autrefois par les ouvriers du chantier pour protéger leur matériel durant la nuit. Cette zone de stationnement des machines a été investie par les zadistes quand les gendarmes en sont partis, le 26 septembre.

 

IMGP2061

.

Cet endroit, c’est le « Fort », et c’est par un fin pont-levis qu’on accède à la cabane, assemblage hétéroclite de planches et de terre dont sort un homme à l’air hirsute. Ce dernier, Franck*, nous accueille avec bienveillance. « C’est par là que les forces de l’ordre arriveront pour nous virer » explique-t-il calmement. Il admet que ces défenses sont avant tout symboliques. Il nous explique également que le mal est déjà grandement fait, et que le cours de la rivière du Tescou a déjà été dévié.

L’hiver qui vient

« Cette zone, c’est un peu le coin des solitaires de la ZAD » témoigne-t-il. La Métairie, la partie du site la plus active, se trouve à quelques kilomètres du Fort. Au cours de notre conversation, des promeneurs du dimanche passent, des sympathisants apportent des denrées et du matériel, d’autres zadistes vaquent à leurs occupations. Le site semble se repeupler. Un de ces derniers nous rejoint et nous explique la meilleure façon de construire un poêle à bois efficace.

Lire aussi : Au Testet, avant le drame

IMGP2056
Des toilettes sèches

Avec l’hiver qui approche, « toutes les provisions sont importantes » insiste Franck. La nourriture, comme le matériel qu’on leur donne. Depuis quelques semaines, les approvisionnements en couvertures et en provisions ne déclinent pas. « Les soutiens arrivent avec de la nourriture, des outils, des fringues, des matériaux » explique un membre du collectif Tant qu’il y aura des bouilles.

L’après Rémi Fraisse

« On récupère ce que la société de consommation jette, on achète du neuf en dernier recours, et on pioche dans nos économies tant que faire se peut » poursuit-il. Et Franck, son visage s’illumine lorsqu’il apprend que des gens de passage ont apporté du chocolat.

« On craint pas l’hiver, l’hiver fait partie de notre vie »

Malgré des conditions climatiques qui se dégradent et leurs difficultés à se ravitailler, les zadistes semblent déterminés à lutter jusqu’au bout. Depuis la mort de Rémi, de nouveaux arrivants affluent petit à petit.

« La mort d’un jeune homme a bouleversé et mobilisé bon nombre de gens. Beaucoup comprennent qu’il n’y aura pas de flics, et viennent donc passer un moment pour aider. Par exemple pour le nettoyage du Tescou ces derniers jours. »

Le moral à bloc, la chute des températures ne les effraie pas. « On a beaucoup d’énergie en ce moment, des constructions, des projets, des ateliers, une chorale qui répète, des échanges, des discussions avec l’extérieur. On craint pas l’hiver, l’hiver fait partie de notre vie. » 

Franck nous conseille d’aller voir plus loin sur le site. Nous retirons les agglomérats compacts de boue de nos chaussures et nous dirigeons vers la Métairie.

IMGP2057

.

La Métairie

C’est là que se trouve un vieux bâtiment en pierres anciennement abandonné et réaménagé par les zadistes. C’est la base de leur campement. En ce moment, ils sont nombreux, « au moins deux cents » nous estime-t-on.

La Métairie est entourée des nombreuses tentes des résidents passagers ou permanents, et de quelques cabanes. Installée sur l’herbe et bordée par la forêt, l’installation a des allures de paisible camp d’été.

IMGP2044

.

Malaise et méfiances

Nous sommes assez tièdement accueillis. Accompagnés par une personne plutôt méfiante et passablement éméchée, qui propose de nous montrer sa dernière construction, nous parcourons la Métairie. Il nous montre un abri pour le bois, ainsi qu’une cabane à 9 mètres de hauteur, de laquelle les forces de l’ordre auront quelques difficultés à le déloger.

Ce dernier n’apprécie ni les touristes de la ZAD — ces personnes qui s’y rendent pour un ou deux jours — ni les photographes. Il nous le répète suffisamment pour que le malaise s’installe pour de bon.

Franck, l’homme du Fort, nous avait prévenu. La situation actuelle de la ZAD pousse ses occupants à prendre beaucoup de précautions et les zadistes souhaiteront checker nos photos avant notre départ du site.

« Les collectivités territoriales ont le devoir de respecter leurs engagements, ce qui n’est pas le cas avec la ZAD »

Plus tard, près du local de la station radio locale Radio Pirate, nous discutons longuement avec deux occupants. L’un deux, Arnaud (le prénom a été changé), dans un discours fluide et construit, fustige l’attitude du gouvernement, dont les actions vis-à-vis de l’écologie sont à l’opposé de ses engagements (notamment ceux en faveur PECT de l’Ademe, Plans Climat-Energie Territoriaux).

IMGP2077

.

Deux poids deux mesures

Avant le projet de construction du barrage, « le site de la ZAD avait été classé, et des investissements d’éco-tourisme avaient même été effectués », assure-t-il. Alors que la zone humide abrite de nombreuses espèces protégées, Arnaud se demande pourquoi toutes ces mesures de sacralisation ne sont maintenant plus respectées.« Les collectivités territoriales ont le devoir de respecter leurs engagements, ce qui n’est pas le cas avec la ZAD. »

« On ne se défend pas contre le barrage, on défend des valeurs humaines »

Sur le traitement qui leur est réservé, il dit s’étonner de l’accueil plus nuancé qui a été fait aux manifestations des agriculteurs malgré les nombreuses nuisances engendrées et les actes de cruauté commis envers des ragondins.

« Il y a des gens dont le choix de vie ne laisse pas la liberté aux autres. Tout ça, ça se fait à l’encontre de l’humanité tout entière ». Il ajoute : « On est tous sorti d’un utérus et on a grandi à Babylone, et on reconnait qu’on ne peut pas être parfaits ».

« La mort de Rémi clôt le débat. Construire un barrage sur une tombe serait une honte »

Sur les actions policières et politiques à leur encontre, « nous sommes prêts à pardonner à tout le monde, nous ne sommes pas dans l’accusation », et de citer la pancarte « Nous vous pardonnons » présente lors de la dernière manifestation de Toulouse (voir photo 3 de notre diaporama). « On ne se défend pas contre le barrage, on défend des valeurs humaines. Il faut de la place pour tout le monde, même les animaux.« 

IMGP2088

.

Pas de mode de vie commun, mais de la survie

Une fois cette lutte terminée, ils iront défendre une des nombreuses autres ZAD, assure Arnaud. « Que Rémi soit vivant ou mort, on serait quand même là, mais sa mort clôt le débat. Construire un barrage sur une tombe serait une honte ».

Lire aussi : Mathieu Rigouste : « La mort de Rémi n’est pas une bavure, c’est un meurtre d’Etat »

Sur les zadistes, il met en garde les observateurs contre le fait de les ranger dans des cases, et précise que tous sont différents, même s’ils partagent tous une même conviction. Il refuse de parler de « mode de vie commun » à la ZAD. Il décrit plutôt cela comme de la « survie », une zone humide n’étant pas le lieu le plus logique pour une implantation humaine.

La nuit tombe, et effectivement un froid humide commence à se faire de plus en plus insistant. D’autres zadistes nous rejoignent et évoquent leur crainte d’une infiltration d’agents de l’Etat sous couvert d’activisme ou de journalisme, et de la suspicion des uns envers les autres sur le site.

Certains semblent plus détendus et avenants, comme ce jeune homme, Rick*, qui nous présente avec le sourire son travail dans la cuisine de la Métairie, au four. On recroise aussi Franck, l’homme aux poêles à bois du Fort, et qui nous parle des bienfaits des champignons sur les forets.

IMGP2082
Le four de la Métairie

Fabien, ingénieur en construction, de passage sur le site ce jour là, se dit « impressionné par l’investissement des zadistes. Ils sacrifient clairement une partie de leur vie pour une noble cause, « le bien de la planète », sans attendre un quelconque profit personnel. J’ai été vraiment surpris du climat de méfiance qui règne sur la ZAD, et qui ne doit pas aider à améliorer des conditions de vie déjà difficiles. » Admiratif, « je ne sais pas si je serais capable de mener un tel combat. Pour ou contre le barrage, leur action force le respect. »

Si les occupants du Testet  mettent l’emphase sur leur liberté, ils sont prêts à en être privés. Un zadiste nous avait confié un peu plus tôt : « J’ai construit ici ma propre prison ».

*les prénoms ont été modifiés

Article rédigé par Arthur

(A)parté pas si vite !

Les idées et les rêves des jeunesses haut-garonnaises

Gratuité ou tarif réduit des transports en commun pour les jeunes, revenu universel dès 14 …

3 commentaires

  1. ILS SONT SUPERS…CES SONT DES PERSONNES COMME ELLES QUI CHANGERONT CE MONDE MEDIOCRE

  2. Ils mènent le vrai combat contre un modèle de civilisation désastreux et finissant, qui, par le bras armé de ses institutions en loques, continue encore sa politique enragée et féroce du « bunker ».

  3. Oui mais attention au rédacteur, arrête de souligner l’aspect marginal des zadistes : ce sont des militants aux visages multiples, venus de près comme de loin. Et je trouve un peu surprenant sortant de la bouche de TescounaisEs (pour rappel, ici nous ne sommes pas à Sivens -ce terme est davantage utilisé par les forces de l’ordre- mais dans la vallée du Tescou) de lire « J’ai construit ici ma propre prison » il doit bien être le seul à déclarer ça sur la ZAD…
    Enfin, ça continue avec en permanence dans l’article des détails mineurs faisant une contre-pub considérable à la ZAD : déplorant la boue, l’hiver, la méfiance, « éméchée », la solitude, le sacrifice, la survie…je dirais plutôt qu’il s’agit d’une reconnexion avec la nature! Vous êtes un média étudiant et engagé qui plus est (enfin je croyais), pourquoi généraliser les exigüités. Chaque espèce doit lutter pour vivre, mais d’abord laissons à l’Homme le temps de se réintégrer dans l’écosystème, il en est grand temps.
    UN PASSAGER LONGUE-DURÉE

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *