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TEMPS DE LECTURE : 11 MINUTESPetit guide pour plomber la culture à Toulouse en 3 étapes (à l’usage du maire)

Au cours de la campagne municipale, l’actuel maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc (UMP) a dévoilé un programme culturel formidable. Dix grands principes, dont le « maintien à la priorité de la culture », la « promotion de l’excellence » et « le respect de la liberté de création ». Une bien belle liste de courses, à laquelle on répond par un petit guide vénère où l’on vous explique comment propulser une politique culturelle au rabais en 3 étapes.

Programme culturel de Moudenc / Capture d'écran La Dépêche du midi
Programme culturel de Moudenc / Capture d’écran La Dépêche du midi

 

Maintien de la priorité à la culture, promotion de l’excellence, transparence… Ce qu’on déniche sous la belle liste de courses, consensuelle à souhaits, qui façonne le programme culturel de Jean-Luc Moudenc ? La grossièreté de la veine politique, ici toulousaine, qui ne dit jamais son nom, celle qui parle de neutralité et de refus de politisation de la culture, en cachant son idéologie et son projet culturel sous la forme d’une science, d’une technique, d’une loi de la nature. Mais en liant les actions culturelles concrètes entre elles, les plans politiques se dessinent.

On décrypte cela ci-dessous, avec un petit manuel étonnant en 3 chapitres, qui a su trouver son utilité auprès de la nouvelle municipalité.

 

1. Parler de thunes au bon moment

Sous la finance, les plans politiques

Mars 2014, début de mandat pour Moudenc. Et premières annonces dans la foulée. En culture ? Abandon du projet de la Maison de l’image, un projet qui « n’est pas compris par les habitants du quartier », assure le maire nouvellement élu. Les talents de sociologue alimentés par l’osmose qu’entretient Jean-Luc Moudenc avec les habitants des quartiers populaires s’arrêteront là, et les abandons et les reports sine die se succéderont (Printemps de septembre, Cité de la danse…) avec pour cette fois un argumentaire de choc : les coûts.

Jean-Luc Moudenc, un homme en osmose avec les Toulousains (c) Capture d'écran youtube
Jean-Luc Moudenc, un homme en osmose avec les Toulousains (c) Capture d’écran youtube

Finies les envolées lyriques sur la culture qui ont ponctué sa campagne, ou les promesses culturelles du mensuel de la municipalité. Dorénavant, on parlera thunes. Abandon du projet de la Cité de la danse, du Minotaure, de la vitrine de l’urbanisme métropolitain dans l’ancien cinéma « Les nouveautés », remise en question du transfert du Mix’art Myrys dans la Halle de la Cartoucherie… tous ces projets ont fait les frais des choix présentés comme une fatalité, une vérité implacable : celle de la contrainte budgétaire.

Une métropole ne peut se contenter d’une gestion plan-plan de sa vie locale

Une fatalité qui semble avant tout concerner la culture, car si la contrainte budgétaire est bien réelle (dans le cadre de la baisse des dotations globales de fonctionnement allouées aux collectivités locales), certains domaines ne sont visiblement pas concernés par ce « pragmatisme ».  Moudenc promet de reconstituer une épargne de la commune pour financer ses projets :

  • la construction d’une troisième ligne de métro ;
  • la construction d’une hypothétique 2ème rocade ;
  • l’urgence brûlante de réduire les coûts de parking en augmentant la subvention d’équilibre accordée à Vinci.

Pas sûr que les recettes des amendes distribuées aux prostituées suffisent à financer ces projets.

La méthode qui consiste à rassembler une épargne est un boulet au pied aussi lourd que celui des contraintes venant du gouvernement. A la manière d’un maire de village arrière-gardiste, Moudenc n’a pas assimilé qu’une métropole européenne ne peut se contenter d’une gestion plan-plan de sa vie locale.

Au contraire, elle se doit être dans une démarche pro-active, dans laquelle la ville se doit d’anticiper son développement pour exister. L’endettement zéro préconisé par la municipalité est une pure folie. Il conduit à immobiliser la ville, soit par l’absence de grands projets, soit par la captation budgétaire que ceux-ci provoquent.

La culture a bien la tête sur le billot et la pression a été mise d’emblée, des visites peu rassurantes d’Olivier Arsac, le « monsieur Sécurité » du maire,  à la Chapelle (lieu d’expérimentation sociale et politique) ou à l’espace Job a installé un climat de doute généralisé à l’ensemble des acteurs culturels.

Lire aussi : Oliver Arsac, « monsieur Sécurité » chargé d’expulser les prostituées

L’absence de dialogue face au risque d’une baisse des subventions

« Des rumeurs courent sur d’éventuelles baisses de dotations entre les différents acteurs culturels, on est dans l’expectative d’autant plus que depuis que la mairie a changé, nous n’avons pas eu de rendez-vous pour parler de 2015 », explique une responsable du théâtre du Grand Rond.

La culture a bien la tête sur le billot

Si ce ne sont que des rumeurs, il serait bon d’engager un dialogue pour les stopper. Car le vote du budget 2015 approche (il sera décidé en décembre) et aucune concertation avec les acteurs culturels n’a encore été engagée. Sur quels critères la municipalité se baserait-elle pour suspendre ou non l’attribution de subventions sans même rencontrer les principaux intéressés ?

Crier avant d’avoir mal ?

Alors que des structures comme le Théâtre du Pont Neuf ont besoin de s’organiser pour appréhender le maintien ou non de leur existence, la mairie est pour l’instant restée sourde aux demandes de dialogue. Le risque d’une telle méthode est de mettre les structures face au fait accompli et devant des coupes budgétaires surprises. Le plus stupide serait d’attendre d’être sur la guillotine pour comprendre que cela coupe.

« Le vote du budget (culturel) a été reporté de trois mois pour se donner du temps », a martelé le maire UMP dans un entretien à La Dépêche du midi. Se donner du temps pour quoi ? Une réponse donnée dans le même entretien :  » On regarde tout « , affirme l’intéressé.

Tout ? Vraiment ? N’y aurait-il pas quelques projets qui échappent à ces restrictions à l’intérieur du budget culturel ?

 

2. Mobiliser les finances vers les vieilles pierres et le style néo-cassoulet

L’hygiénisme culturel

« L’ancienne municipalité a joué petits bras en termes d’infrastructures « , déplore la nouvelle mairie. Infrastructures : la couleur était annoncée, il fallait que ça claque et que ce soit gros.

Loin de défendre l »émergence de créations locales ou l’accès à la culture pour tous, les projets de la nouvelle municipalité semblent davantage concerner la volonté du « rayonnement culturel »  métropolitain, celui qui a de grosses infrastructures bien visibles, pour un public restant à déterminer :

  • Un auditorium dans la prison Saint-Michel;
  • Un musée de l’aéropostale (dans le hangar dédié à la base au Minotaure);
  • Un musée de l’histoire de Toulouse;
  • Le lieu Z (espace dédié au photographe Jean Dieuzaide).

Et surtout, le patrimoine :

  • Projet d’un classement du centre-ville à l’Unesco,
  • Restauration des Augustins et du château de la Reynerie.

Pas de problème de coût quand il s’agit de projets bien rutilants pour favoriser le rayonnement culturel Toulousain. Mais rayonner pour qui, au juste ?

(c) La Dépêche du midi
(c) La Dépêche du midi

Complexe provincial

Une fois encore, Jean-Luc Moudenc est resté dans l’ancien monde, faisant revivre le complexe provincial de la « ville-musée ». Il oublie ce qui fait la dynamique touristique et d’attractivité des villes du XXIème siècle : l’événementiel et l’originalité.

L’obsession de la vieille pierre immobilise la ville

Si le succès des lieux culturels à vocation pluridisciplinaires a fait des villes comme Berlin des destinations de choix du tourisme urbain, à Toulouse, la remise en cause du déménagement du Mix’art Myrys dans la halle de la Cartoucherie, qui se veut un fleuron de l’avant-garde culturelle, va à contre-sens, et se fait au profit de rénovations de bâtiments inertes et vides de projets.

Ce manque d’intérêt pour les formes culturelles nouvelles est sidérant. Si tout le monde est d’accord pour conserver le patrimoine, l’obsession de la vieille pierre immobilise la ville. Cette obsession, Toulouse en porte les stigmates à travers une architecture contemporaine basée sur la nostalgie du passé, ses bâtiments nazes en briques dans le pur style néo-cassoulet, et l’inexistence d’un geste architectural du XXIème siècle fort.

Lorsqu’une structure culturelle doit justifier son existence, elle certifie que ses employés sont biens payés au SMIC

Ces projets ratés s’ajoutent au budget gigantesque dédié à ce type d’équipements. En 2014, sur le budget de la ville,

  • Les musées représentent 20 millions d’euros,
  • L’orchestre et Théâtre national du Capitole, 55 millions d’euros

L’augmentation du budget total n’étant pas d’actualité, il faudra s’attendre à ce que d’autres postes du budget culturel soient rabotés, comme :

  • La maigre part consacrée aux subventions d’associations notamment culturelles (5 millions d’euros)
  • Celle dédiée au développement des pratiques culturelles (25 millions d’euros)

Sans nier l’importance du rôle de l’orchestre et Théâtre national du Capitole dans l’accès à la culture pour tous, au vu de leurs politiques tarifaires et à leurs fortes diffusions via le passeport pour l’art, il faut noter que l’équilibre entre soutien à l’émergence/accessibilité/rayonnement et surtout la diversité des formes esthétiques ne seront pas au rendez-vous.

Plutôt que de tels projets, il y a un réel travail à entreprendre concernant la pérennisation d’associations diverses. Stigmatisées comme de la culture qui sert à rien, des associations de beatniks mal gérées, leurs argumentaires tournent parfois à l’acceptation humiliante de mauvaises conditions.

Lieu-Commun en mai 2014, en prépartion de l'expo Jean Denant pour le F.I.A.T. (c) Lieu Commun
Lieu-Commun en mai 2014, en prépartion de l’expo Jean Denant pour le F.I.A.T. (c) Lieu Commun

Ca sent le sapin pour le Lieu-Commun

« Lieu-Commun est en danger. Malgré une gestion prudente et saine, des salaires bas (équipe surdiplômée et expérimentée au SMIC), la baisse des budgets alloués à la culture (…) au détriment du soutien aux associations entraîneront la fermeture de Lieu-Commun fin 2015 », s’inquiétait, dans un communiqué livré le 7 octobre, le directeur de cet espace d’art contemporain qui promeut l’art émergent minoritaire.

Alors que l’art contemporain atteint des dérives spéculatives touchant les sommets, les structures qui le font connaître sont, elles, sur la paille.

Vivant sur la passion, brûlées par le désir de faire partager et de partager, ces associations en oublient même de se battre pour leurs salaires. Désormais, lorsqu’une structure culturelle doit justifier son existence, elle se retrouve à certifier que ses employés sont biens payés au SMIC.

Ce communiqué annonce une soirée de soutien au Lieu-Commun le 3 décembre. Allez donc y faire un tour.

 

3. Fermer les espaces culturels en centre-ville

L’hécatombe

« Pour jouer dans une salle, ou un équipement municipal au début, faut laisser tomber direct », nous confiait récemment Sofaz, le groupe toulousain de maloya electro.

Certes, la culture trouve place ailleurs que dans les équipements municipaux. Mais ceux-ci sont souvent inaccessibles, déjà pour le public (ce qui peut être résolu par les politiques tarifaires) mais surtout pour les artistes émergents. Pour la mairie, rentabiliser ces salles a un coût qui impose l’accueil d’artistes déjà connus.

Fermeture des bars ignorée par la mairie

D’autres structures permettent l’émergence d’artistes nouveaux, une diffusion bon marché, et une programmation régulière : les bars. Et justement. Véritables locomotives à l’émergence d’artistes, ces établissements subissent à Toulouse une série de fermeture ahurissante. La salle de concert La Dynamo, le café culturel Cherche ardeur, et l’emblématique laboratoire musical Mandala ont ou vont mettre la clef sous la porte à l’issue de conflits d’usages avec leurs bailleurs.

Si la nature de ces affaires est privée, la municipalité ne peut pas ignorer l’importance que les bars occupent dans la dynamisation culturelle locale, et la diffusion des musiques actuelles dans le cœur de ville, et pourrait user de son poids comme elle l’a fait par le passé en rachetant le squat La Chapelle, par exemple.

cherche
(c) Lepetittout

A partir du moment qu’il y a conflit d’usage, le rôle de l’action publique est d’établir des sorties par le haut, dans ce cas précis, s’efforcer de combiner tranquillité et animation nocturne du cœur de ville.

La répartition spatiale des bars musicaux doit être pensée avec autant de sérieux. D’autant que les musiques contemporaines n’ont plus guère leur place au centre-ville : Metronum à Borderouge, Le Bikini à Ramonville, le Phare à Tournefeuille…

Ces établissements relevant du droit privé, il serait assez acrobatique de les associer à des aides financières municipales quant à la réhabilitation acoustique de leurs locaux. Cependant, des solutions existent :

  • Location par la municipalité de locaux adaptés dont elle est propriétaire ;
  • Mobilisation des bases de données municipales concernant le parc immobilier;
  • Ou tout simplement l’aide humaine.

Une épargnée : la Chapelle

Petite note de fin. Notez que seul le squat La Chapelle semble à ce jour avoir été épargné, et ce à l’issue d’une pétition « Légalisez la Chapelle » qui a recueilli 4500 signatures visant à obtenir des garanties quant au maintien du lieu. Le maire UMP a signifié récemment qu’il souhaitait que leurs activités soient « pérennisés » et que la signature d’un bail emphytéotique est à l’étude. « Nous ne voulons pas du tout les mettre dehors », a-t-il tenu à rassurer dans Metronews. Nous serons très attentifs à la suite des événements.

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin, lisez la suite de notre joli dossier, « Toulouse. Expulsions, la loi des séries »

Article rédigé par Lucas Pouvreau

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Un commentaire

  1. Oh putain ce que ca fait du bien ! J’enrage tellement a chaque annonce en faveur du patrimoine qui va faire crever cette ville. Est ce quelqu’un est au courant de ce qu’il va advenir de lagrave ? Je me battrais bien en mode sivens pour ce site si il decident de remettre au gout du jour leu projet f
    D’hotel 5etoiles.
    Merci

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