TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESPetits fours et pique-assiettes : dessous d’un vernissage aux Augustins

C’est un phénomène vieux comme le monde : les pique-assiettes, ces créatures de la nuit déguisés en amateurs d’art arpentent les soirées mondaines en quête de quelques canapés. Derrière l’apparent chaos qui prévaut, se cachent en fait de véritables règles. Vendredi dernier, lors du vernissage de l’exposition de Benjamin-Constant au musée des Augustins, nous avons pu pénétrer ce milieu privilégié.

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Pique-assiette en action © Delphine Delair, Flickr.com

Heure de départ fixée à 18h30. Bon, ces trucs-là ne commençant jamais à l’heure, on arrive un peu avant 19h. Dans la petite file formée devant l’entrée du musée, on remarque l’allure-type des personnes qui se rendent à ce genre d’événements : retraités, bourgeois locaux, robes de cocktails, habits du dimanche, et amateurs d’art reconnaissables à leurs écharpes.

« Mme Fleur Pellerin et M. Jean-Luc Moudenc vous prient de bien vouloir assister au vernissage de l’exposition »

Sur notre carton d’invitation, une mention avait attisé notre intérêt : « Mme Fleur Pellerin et M. Jean-Luc Moudenc vous prient de bien vouloir assister au vernissage de l’exposition ». Passant immédiatement en mode groupie, on s’imaginait déjà en train de prendre des selfies à rendre jaloux tous nos amis.

Devant nous : « Bonsoir Monsieur le Conseiller Régional, Jean-Luc et Cohen sont déjà arrivés ». Top, une de nos cibles est déjà confirmée — et si en plus on peut réunir les deux anciens adversaires à la mairie de Toulouse, on a réussi notre soirée.

On accède au cloître des Augustins, sur lequel la nuit n’est pas encore tombée, le jardin est toujours aussi charmant. Cependant, on ne se sent pas vraiment à l’aise. Aucun visage familier à signaler. Ici les jeunes sont soit trentenaires, soit au primaire. Pourtant, pas le temps de s’ennuyer : une voix amplifiée se fait entendre. Axel Hémery, directeur du musée des Augustins prend la parole. La foule s’entasse autour des intervenants dans un angle du cloître, nous empêchant de les apercevoir.

Le calme avant tempête

Le directeur décrit son plaisir d’accueillir dans son musée les œuvres de cet « enfant du pays », méconnu du public. Néanmoins, un tableau de Constant est familier aux toulousains : celui illustrant l’arrivée du Pape Urbain II à Toulouse, exposé sur un des murs de la salle des Illustres du Capitole.

Le discours de Jean-Luc Moudenc, lui, avait un petit air de déjà-vu : monsieur le Maire s’est encore senti obligé de se justifier sur sa politique culturelle, comme il l’avait fait lors du dernier À Toulouse spécial culture, se targuant d’offrir la gratuité des musées le dimanche aux toulousains.

Grande déception, la Ministre Fleur Pellerin n’est pas présente ! À sa place, la directrice des musées de France, Marie-Christine Labourdette, félicite cette première collaboration avec le Musée des Beaux-Arts de Montréal dans le cadre du FRAME (French Regional American Museum Exchange), et de l’obtention par le Musée des Augustins du label « Exposition d’intérêt national ». Cette appellation récompense la qualité des expositions proposées par les musées de l’hexagone.

Piétinés, écrasés, rejetés aux extrémités de la foule par des personnes âgées dont on ne soupçonnait plus la vitalité, on se fraye tant bien que mal un chemin

Les discours enfin terminés, les lourdes portes en bois massif s’ouvrent sur l’église des Augustins. Piétinés, écrasés, rejetés aux extrémités de la foule par des personnes âgées dont on ne soupçonnait plus la vitalité, on se fraye tant bien que mal un chemin. On se croirait dans le métro bondé à 8h du matin. Animés par un appétit dévorant, ils passent outre les obstacles, c’est-à-dire nous, pour profiter de l’expo.

Derrière cet empressement démesuré pour un événement de telle envergure, se masque en fait un désir irrationnel de dévorer le plus possible d’amuse-bouches tout en dégustant le champagne sans modération. On y revient.

Benjamin-Constant, et l’Orient rêvé

À l’intérieur de l’église, on profite de l’exposition Benjamin-Constant. À travers plusieurs tableaux mis en valeur par la nouvelle installation lumineuse du musée, on se promène entre les scènes bibliques, les massacres ethniques ou les fantasmes des harems hérités de Delacroix. On découvre ses premiers travaux lors de sa formation à Toulouse, puis Paris. La suite des peintures de Benjamin-Constant témoigne des richesses du monde arabo-musulman entre peintures historiques et rêves d’Orient. Les dernières œuvres semblent bien plus personnelles : elles font part de ses idoles (Beethoven),  sa vie intime (amis ou famille) jusqu’à son autoportrait. On notera que certains aléas ont retardé l’arrivée d’un tableau de l’exposition.

Benjamin-Constant victime des grévistes d'Air France

Benjamin-Constant victime des grévistes d’Air France – © François Cellier pour Aparté.com

Toutefois, l’attroupement autour des œuvres de Benjamin-Constant ne répondait pas tant à l’intérêt de l’exposition qu’à… un certain appétit. Appétit qui a animé ce soir l’ensemble de la foule, qui n’a pas manqué de se jeter littéralement sur les buffets disposés au fond du cloître pour en dévorer les moindres petites miettes.

Les vernissages sont les soirées des férus de l’art du « pique-assiette », un art qui a ses propres règles et ses grands stratèges

Guide de survie d’un pique-assiette

On nous avait pourtant prévenu. Les vernissages sont les soirées des férus de l’art du « pique-assiette », un art qui a ses propres règles et ses grands stratèges. Énumérons ensemble les quelques fondements de ce principe encore flou pour les non-initiés de ces soirées mondaines :

– Premièrement, ne vous précipitez pas à l’exposition. Cela ne fera qu’accroître votre appétit. Tout est question de timing. Si vous arrivez trop tard, il n’y aura plus rien et votre appétit ne pourra jamais être satisfait. La tactique réside dans votre aptitude à attendre patiemment près du buffet en sirotant votre champagne et picorant les amuses-bouches à votre disposition. Enfin, lorsque l’empressement autour des tables se fait trop sentir, il est recommandé de commencer à s’intéresser à l’exposition. Le ventre plein, vous apprécierez plus facilement les œuvres.

– Deuxièmement, ne vous fiez jamais à personne. Les mieux habillés, et parfois même les plus âgés sont souvent les plus féroces. Coups d’épaules et bousculades sont les seuls moyens de parvenir à votre faim et d’étancher votre soif. L’âge et le niveau social n’ont plus d’importance.

– Troisièmement, soyez schizophrène. Une des techniques les plus habiles est de se faire passer pour un groupe de personnes. N’attendez pas d’avoir des amis pour user de cette technique. N’ayez pas honte à mentir sur votre nombre pour demander le maximum de coupes de champagne.

– Quatrièmement, laissez les bonnes manières derrière vous. On a remarqué que les habitués de ce type de rendez-vous oublient tout bon sens, toute politesse lorsqu’ils se trouvent face à un plateau de toasts. Oscillant entre fourberie et franchise, ils ne  font aucune concession pour vider le plateau en quelques secondes. Tout cela sous les yeux et dans le dos des serveurs débordés qui s’agitent d’une table à l’autre pour nourrir ces ventres avides de petits canapés tartinés et autres amuses-bouches raffinés.

Bilan de la soirée :

  • 0 selfie de politiques
  • 1 chouette expo
  • 2 amuse-bouches / personne
  • 3 flûtes de champagne / personne
  • 1 grosse dalle

Pour les non-initiés comme nous, cette soirée s’est finalement terminée au McDo du coin où l’on a pu apercevoir, non sans amusement, quelques têtes croisées quelques minutes auparavant…

Malgré ce spectacle qui peut paraître accablant, le vernissage est un moment agréable où l’on peut admirer en avant-première une exposition auprès d’un public « averti ». Être convié à un vernissage, c’est participer à l’effervescence culturelle, mais aussi gustative de l’événement. En tout cas on vous incite chaleureusement à venir voir l’exposition Benjamin-Constant.

Informations pratiques
Exposition temporaire Benjamin-Constant, « Merveilles et mirages de l’orientalisme »
Du 4 octobre 2014 au 4 janvier 2015
Plein tarif à 9€. Tarif réduit à 5€.

Musée des Augustins
21, rue de Metz

Brice Bacquet et François Cellier

Article rédigé par La rédaction Aparté.com

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