Home >> À la une >> TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESPeter Pan : Théâtre de l’Imagination et des ombres de l’enfance

TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESPeter Pan : Théâtre de l’Imagination et des ombres de l’enfance

Du 26 au 28 Février au TNT, Christian Duchange et sa compagnie l’Artifice présentaient une adaptation audacieuse de Peter Pan dans le choix de la mise en scène et de la scénographie, revisitant avec modernité le conte mythique et initiatique de l’enfant qui ne voulait pas grandir.

Peter Pan © Michel Ferchaud2
Crédit photos © Michel Ferchaud

Peter Pan est devenu le héros du roman éponyme de James Matthew Barrie en 1911, après avoir été personnage secondaire dans Le Petit Oiseau Blanc (1902). Abordant la peur de grandir, la solitude, la mort, Peter Pan fait partie de ces mythes universels qui s’adressent à tous. Face à la présence de tous ces enfants dans la salle, on se met à penser que l’adulte n’a pas sa place au Pays Imaginaire ; mais au contraire, le récit n’est pas fait pour être raconté uniquement aux enfants. Le metteur en scène Christian Duchange a choisi de respecter la noirceur du conte, ponctuée par des élans comiques et poétiques, donnant à l’histoire une irréalité magique.

Une scénographie moderne

Le spectacle nous plonge dès le début dans les réminiscences de notre enfance. En guise d’introduction : des extraits de voix d’enfants diffusées dans la salle encore éclairée, pendant que les quatre comédiens nous fixent, comme pour interroger notre propre enfance. Ces voix nous parlent de leur peur de grandir, d’être adulte, de devenir sérieux ; puis les comédiens, enfants devenus grands, discutent de leur enfance et se souviennent de Peter Pan ; il vit à Neverland, Pays de l’Imaginaire et du Sommeil, où l’on ne vieillit jamais, et où notre conscience reste endormie.

La scène ronde et tournante figure la grande horloge du temps sur laquelle tous les personnages s’affrontent face à leur peur de grandir

La scène, dépouillée et sombre, annonce la noirceur de l’histoire et son côté intemporel. Cette scène est à la fois l’île, la chambre de Wendy, le rocher des sirènes, le bateau pirate. Un simple rideau blanc, sur lequel un ciel pastel se dessine, matérialise le voile de l’imaginaire, le rideau de la chambre, mais aussi le ciel dans lequel vole Peter. Deux chaises, de part et d’autre de cette scène, symbolisent la place de l’adulte, mais aussi notre place de spectateur, qui assiste au spectacle, prêt à embarquer pour le Pays Imaginaire.

La scène ronde et tournante figure aussi la grande horloge du temps sur laquelle tous les personnages s’affrontent face à leur peur de grandir : le tic-tac retentit, la scène tourne, une musique poétique s’entremêle aux bruits mécaniques d’une horloge, et le temps s’écoule. A Neverland, la temporalité n’existe plus, on oublie son futur comme son passé aux côtés du Capitaine Crochet qui craint le temps, figuré par le crocodile et son réveil avalé, tic-tac incessant de la vie qui avance, symbole même de la mort et du temps qui dévore tout.

« Mourir, ça c’est une aventure ! »

Peter Pan reste marqué par le contexte de l’époque post-victorienne, obsédée par l’horreur de Jack l’Eventreur : le récit baigne dans une noirceur que l’on retrouve dans l’atmosphère de la pièce, le décor, mais aussi les costumes. Tout de noir vêtus, les comédiens rappellent le chœur de la tragédie antique, et annoncent le côté obscur de l’histoire qui va se dérouler sous nos yeux. Car Peter Pan est avant tout un conte sombre par les réflexions qu’il propose. Cet éternel enfant semble être en réalité le messager de la Mort, au royaume des morts qu’est Neverland, là où vivent tous les enfants perdus tombés de leur landau, et où le Capitaine Crochet, réinterprétation du croquemitaine, inspire de sinistres rêves aux enfants.

Peter Pan © Michel Ferchaud
Crédit photos © Michel Ferchaud

Peter Pan est surtout né de l’esprit de James Barrie, hanté par le souvenir de son frère mort à l’âge de quatorze ans. Pendant toute son enfance, il imite et prend la place de son frère, pour se faire aimer auprès de sa mère, grandissant profondément marqué par ces idées de double, de faux, de mort, d’absence, et de manque d’amour maternel. La thématique du double était donc présente dès le départ par cette confusion entre James Barrie, son frère mort, et Peter Pan lui-même, mais aussi par le choix originel des acteurs : le Capitaine Crochet et Mr. Darling devaient être joués par le même comédien. Christian Duchange poursuit cette thématique du double ici. Les comédiens jouent tour à tour plusieurs rôles pour faire vivre la profusion de tous les personnages : à la fois conteurs de l’histoire, enfants, parents, Peaux-Rouges,  pirates, sans oublier le Capitaine Crochet, son acolyte Smee, Clochette et Wendy.

Jouer à être un Autre

Chaque comédien a en lui un côté de Peter Pan. Héros principal de la pièce, il figure aussi tous les autres personnages. Il se fait également métaphore sur l’enfance et le « grandir », et surtout personnification de Neverland. L’adaptation de Christian Duchange dévoile le véritable visage de Peter Pan, personnage beaucoup plus profond et complexe que l’imagerie magique et innocente offerte par Walt Disney. Peter est ce symbole de la solitude, de la souffrance et de l’angoisse d’exister, lutin facétieux des cérémonies nocturnes et féeriques, et Hadès des temps modernes, venant chercher Wendy la nuit pour l’emmener au pays des morts.

Neverland est une métaphore de l’esprit, une cartographie mentale de notre imaginaire

Tout comme le Pays de Nulle Part devient effrayant la nuit, Peter peut facilement faire peur : personnage protéiforme, cruel, égocentrique, il ne connaît aucune règle, hait les mères, et finit par oublier les gens. L’ombre de Peter pan est en réalité son double obscur qui a habillé la pièce de son manteau noir. Il  incarne la jeunesse et la mort, la vie, le rêve et l’ombre, la réalité et l’imaginaire. Plus que son propre personnage, il fait s’exprimer la pièce elle-même.

Quand Neverland se fait le théâtre de notre Imagination

Dans l’univers de J.M.Barrie, fiction et réalité se mélangent : Peter Pan ne fait aucune différence entre le jeu et la réalité, et il vogue sans cesse entre le monde réel (Londres) et le monde imaginaire (Neverland). On retrouve cela avec le théâtre, confrontation du monde réel (le public) et du monde imaginaire (le spectacle). A Neverland, le temps n’existe plus, comme au théâtre, ce monde où tout est possible et dans lequel rien n’est définitif : les jeux d’enfants et notre Imagination. « L’acte d’imagination est un acte d’essence magique », expliquait d’ailleurs Jean-Paul Sartre dans L’Imaginaire. Neverland est ainsi une métaphore de l’esprit, une cartographie mentale de notre imaginaire. Il s’agit d’un pays aux mille visages, s’adaptant aux désirs et rêves de chaque spectateur.

Et c’est justement ce qu’offre le théâtre. La magie de l’histoire se recrée sous nos yeux, à travers une mise en scène simple, sans artifice, propice à l’évasion imaginative du spectateur. Une simple maquette de bateau nous suffit à recréer mentalement la scène de Wendy sur le pont. Ce choix de scénographie épurée nous oblige à développer notre sens du fantastique et du merveilleux, pour nous proposer un nouveau regard sur ce petit frère de Dorian Gray, et une réflexion sur l’obsession de la jeunesse éternelle.

Article rédigé par Heloïse Van Appelghem

(A)parté pas si vite !

Francesca et Marina, «blob-sitteuses» au Quai des savoirs

À Toulouse, le Quai des savoirs a adopté deux blobs. Ni plante, ni animal, ni …