À la une | En Aparté avec | par Magalie Laur | le 17 février 2013  

On ne pensait plus jamais le revoir en province après sa consécration aux Oscars, et pourtant Jean Dujardin est revenu en compagnie du réalisateur Éric Rochant et de sa partenaire à l’écran Cécile de France pour le thriller Möbius. Avec eux, nous sommes revenus sur le tournage, principalement, mais également sur leur vie, leurs projets, etc. Interview fleuve.

En 1993 vous réalisiez Les Patriotes:  un film d’espionnage qui a été malmené par la presse à sa sortie. Le choix de reconsidérer ce thème était donc risqué. Quel était votre objectif avec Möbius?

Éric Rochant: Ce qui m’intéressait, c’était de me servir du monde de l’espionnage pour raconter autre chose. J’avais à l’esprit Les Enchaînés d’Hitchcock qui marie parfaitement l’intrigue d’espionnage et l’histoire d’amour. L’émotion que j’ai eu en voyant ce film est évidemment liée à l’histoire amoureuse. Mon objectif dans ce film était de créer ce même type d’émotion à ma manière, et avec évidemment les choses d’aujourd’hui.

Jean, pourquoi avoir accepté ce projet? Cherchiez-vous un personnage plus dans la retenue après vos rôles dans Les Infidèles et The Artist?

Jean Dujardin: C’était déjà assez rare de tomber sur une vraie histoire, d’arriver à lire un scénario jusqu’à la page 30 et de se dire: «Je suis bien dedans, je vais continuer ». J’ai trouvé ça très habile de mêler une histoire d’espionnage à une histoire d’amour, surtout que là c’était très bien tissé. Après il fallait encore rencontrer Éric. C’est quelqu’un d’exigeant, qui en parle bien, et qui est très habité par son sujet. C’était très stimulant. Ça me permettait aussi de travailler autre chose, peut être davantage ma stone face. Il y a aussi énormément de jeux de regards, ce cinéma se colle parfaitement à ce genre d’exercice.

Et-vous Cécile, qu’est-ce qui vous a motivée à accepter de rejoindre le casting?

Cécile de France: La grande qualité du scénario, la passion avec laquelle je l’ai lu et la rencontre avec Éric. J’aime son cinéma. Il m’ a parlé de mon personnage avec toutes ses facettes. Plus il y a de choses à jouer et plus ça m’intéresse. Il y avait ce côté vedette de la finance très éloigné de moi, et puis la femme amoureuse qui est vraiment bien dans les bras de cet homme. J’ai également été conquise par ce parti pris de filmer l’amour de manière différente. Il y avait déjà là assez d’éléments pour avoir envie.

« Dans Möbius, l’histoire d’espionnage est au service de l’histoire d’amour » Éric Rochant

Quel est pour vous le thème principal du film: l’espionnage ou l’histoire d’amour?

Éric Rochant: L’histoire d’espionnage est au service de l’histoire d’amour. Le monde du renseignement, c’est le monde de la double identité, le monde du mensonge. Ce qui m’intéressait c’était que dans ce monde du mensonge arrive l’histoire la plus vraie: la peau, le désir, la sensualité, etc. Il n’ y a rien de plus vrai car il n’est même pas question de mettre des mots dessus. Ce qui était important pour moi c’était de montrer que ça allait pâtir du mensonge dans lequel ça se déploie. Ils se mentent l’un à l’autre pour se préserver. La seule chose vraie qui leur arrive est salie par la mécanique.

Le duo Cécile de France/Jean Dujardin, c’était une évidence pour vous?

Éric Rochant: Le fait est qu’ils avaient envie de travailler ensemble. Prendre un acteur  connu et une actrice connue ne suffit pas pour former un couple à l’écran. Le film repose évidemment sur ça, il fallait donc créer une alchimie. C’est un film qui joue sur le glamour, j’avais envie que ce soit plaisant et agréable à regarder. Je voulais qu’on soit ému à les voir ensemble. Jean et Cécile sont au service du film. Il y en a pas un qui a un égo qui empêche quoi que ce soit. Ils se mettent au service du film au-delà de ce que l’on pourrait espérer.

Est-ce que le personnage interprété par Cécile de France est une femme fatale?

Éric Rochant: C’est beaucoup plus que ça, c’est une femme d’aujourd’hui. Je suis particulièrement très fier du personnage d’Alice que j’ai écrit. Je suis souvent mécontent de moi, mais là oui. (rires) C’est un personnage dur, dans le monde du travail où il faut se saisir des opportunités. Elle a aussi de l’humour et une sensualité complètement débordante. C’est un personnage complexe qui m’intéressait et je trouve que pour une actrice c’était très difficile à jouer. Pour moi Cécile est allée au-delà de ce que je pouvais espérer de l’interprétation du personnage d’Alice. C’est une sorte d’idéal Hitchcockien: une femme froide et brûlante à l’intérieure.

« Prendre un acteur  connu et une actrice connue ne suffit pas pour former un couple à l’écran » Éric Rochant

Pas de doutes, Tim Roth est un excellent acteur, mais l’avez-vous recruter pour sa ressemblance avec le milliardaire Roman Abramovitch?

Éric Rochant: C’est vrai qu’ils se ressemblent. C’est un concours de circonstances qui a fait que c’était possible d’avoir Tim Roth. C’est bien évidemment un acteur avec qui on a envie de travailler. Il était libre car il venait de finir sa série Lie To Me et il était en Europe pour le festival de Cannes. Ce n’est pas évident de faire venir les anglophones en France à moins d’être motivé. Il a aimé le scénario, et il a voulu prendre en charge ce personnage. La première chose qu’il m’a dit c’est qu’il ne voulait pas de caricature. C’était sa seule condition.

D’autres acteurs américains sont présents comme Wendell Pierce. Était-ce pour doper la véracité de certaines scènes?

Éric Rochant: Les scènes avec les gens de la CIA sont là pour alimenter l’intrigue sur l’espionnage. Ce ne sont pas des scènes habitées psychologiquement ou sensuellement. Il y en a peu alors je voulais des acteurs qui leurs donnent de la crédibilité tout de suite.

Jean, comment êtes-vous rentrés dans la peau d’un espion qui va droit dans le mur?

Jean Dujardin: En évitant les pièges, il y en a beaucoup de ce genre-là. En plus j’ai fait les OSS, on a vite fait de retomber dans les pauses. C’est des questions que l’on se posait un peu tous les jours. Il fallait juste revenir tout le temps à la vie et jamais partir dans le genre. J’ai plus pris mon personnage comme un chef d’entreprise plutôt qu’un espion.

Comment vous êtes vous rencontrer avec Cécile? Quels ont été les premières scènes tournées?

Cécile de France: On s’est vu pour travailler et on a répété. Je crois que la première scène que l’on a tourné est celle du restaurant. C’était la grosse pression car ce n’est pas la plus facile à interpréter.

Jean Dujardin: On a aussi la même façon de bosser. On travaille énormément avant pour pouvoir se détendre sur le plateau et s’amuser. On le fait quand même sérieusement.

« Je suis très heureux avec ce que j’ai » Jean Dujardin

Quelle a été pour vous la scène la plus difficile à tourner?

Cécile de France:  Les scènes de sexe avec les orgasmes étaient très difficiles. Ce n’est pas très agréables à faire. J’avais peur car c’est toujours jouer avec la limite du personnel et de l’intime. Là j’ai pu être rassurée très vite car j’ai voulu qu’Éric me dirige au souffle et aux vibrations près. Jean m’a aussi beaucoup aidé. C’était ensemble qu’il fallait arriver à quelque chose. La barre était très haute, on était bras dessus, bras dessous pour que ce soit le plus émouvant possible.

Jean Dujardin: C’était pas facile car il y avait une équipe de quarante personnes, elle était sur moi… même si c’est notre travail à un moment on se demande ce que l’on donne et ce que l’on donne pas.

La plupart des réalisateurs tiennent à rester dans leur bulle jusqu’à la phase de promotion du film. Vous, Eric Rochant, vous n’hésitez pas à partager beaucoup de choses sur votre compte Twitter: les dessous du métier de réalisateur comme vos craintes. Pourquoi ce choix?

Éric Rochant: Quand j’étais étudiant en cinéma, j’aurais bien aimé l’avoir. Quand je faisais du court-métrage, j’aurais aimé savoir si mes angoisses étaient normales. Un de mes bouquins préférés ce sont les entretiens entre Hitchcock et Truffaut où Hitchcock donne ses trucs! C’est passionnant. C’est dans cet esprit-là que je le fait. Ce n’est pas évident car on parle aussi des autres. Sur le tournage les autres te regardent de travers.

Jean Dujardin: On trouvait ça tous très bizarre. En plus ça peut être parfois mal interprété.

Éric Rochant: C’est un exercice que j’ai voulu faire jusqu’au bout. Moi j’aurais bien aimé être la petite souris qui est sur le tournage de mes réalisateurs préférés.

Jean, est-ce que ce tournage vous a aidé à redescendre sur terre après  toute la campagne des Oscars et votre consécration?

Jean Dujardin: Dès le lendemain des Oscars je suis redescendu sur terre. J’étais en promo pour Les Infidèles, j’avais envie de me reposer aussi. J’étais très content de retourner sur un plateau. Nous avons commencé à tourner à Nice, c’était formidable.

Est-ce que c’est important pour vous de venir défendre toujours physiquement vos films en province et d’aller à la rencontre de votre public?

Jean Dujardin: Tout le monde fantasme sur la vie après l’Oscar. On pense que mes fils vont à l’école en limousine alors qu’ils y vont à vélo. C’est comme la grosse tête, c’est pénible de se justifier mais on est un peu obliger de le dire. Pourquoi j’irais vivre aux États-Unis, pourquoi serais-je un autre? J’ai une chance exceptionnelle d’être un acteur populaire en France depuis maintenant 10 ans. J’ai un truc insensé, ça serait vraiment cracher dans la soupe. Je suis très heureux avec ce que j’ai. Là je dois retourner aux Oscars, ça me glace. Je suis hyper chauvin, j’aimerais tourner encore plus dans le pays.

Cécile, que retenez vous de vos mois de tournage avec Clint Eastwood pour le film Au-Delà?

Cécile de France: J’ai vécu une grande aventure humaine à côté de ce monsieur qui est comme un dieu pour moi. C’était une aventure qui m’a presque changée humainement. Il m’a tellement fait confiance artistiquement qu’il y a des petites ailes qui me sont poussées dans le dos.

Et vous Jean, votre ressenti de votre travail avec Scorsese?

Jean Dujardin: C’est trop et très simple. Ce sont des gens qui ont tout eu, ils n’ont pas besoin de se prendre pour d’autres personnes. Ils sont très agréables et très attentionnés. Mais j’avais l’impression d’avoir un Scorsese en mousse et un Di Caprio en carton. (rires) J’arrivais pas à me dire que j’étais dans un des plans de Scorsese. Pour l’instant… parce qu’ il peut encore me virer. (rires) C’était que quelques jours, je suis juste un sixième personnage: le gars qu’on aime bien et qu’on ne veut pas voir crever. J’aime bien aller de temps en temps là-bas, faire croire que l’on est un acteur américain et revenir à la maison. Mais je ne me vois pas partir comme l’a fait Marion [ndlr: Marion Cotillard].

Est-ce que OSS 117 3 pourrait bientôt voir le jour?

Jean Dujardin: Il faut demander à Michel Hazanavicius. Sans se le dire, c’est une cartouche que l’on se garde. Si jamais ça va très très mal dans notre vie, on fera le trois. (rires) Non mais si on se le fait, et c’est lui qui décidera, on a vraiment envie de casser le jouet. On a vraiment envie de flinguer le héros et de le voir diminué.

Propos recueillis par Jordan Meynard et Magalie Laur.

Sortie de Möbius, le 27 février 2013

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