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TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTESEn Aparté avec… Claude Sicre, figure emblématique d’Arnaud B.

photo: archives La Dépêche - Claude Sicre

Reconnu autant comme artiste que pour son action historique sur le quartier Arnaud Bernard, Claude Sicre n’en est pas moins resté accessible. Rencontre avec une figure emblématique du quartier toulousain (mais pas seulement).

Deux ans et 4 mois qu’il a quitté le quartier Arnaud Bernard pour aller vivre en campagne. Claude Sicre n’y est plus au jour le jour mais y a vécu 36 ans, années pendant lesquelles il a fondé le Carrefour Culturel, a participé à la création des comités de quartier, cofondé  l’association Escambiar, a été l’initiateur des repas de quartier ou encore des conversations socratiques.
Claude Sicre est reconnu comme une des personnalités les, sinon La plus active sur le quartier d’Arnaud Bernard (dont les actions ont depuis largement dépassé les limites du quartier pour s’étendre à travers l’Europe, à l’image des repas de quartier). Personnalité que nous ne pouvions rater à l’occasion d’un dossier entier consacré à Arnaud Bernard, quartier dont il est une des figures clé. Il est encore aujourd’hui président du Carrefour culturel et directeur artistique de l’association Escambiar.

« A la base, Arnaud Bernard est un quartier très populaire, et diversifié. Il y avait beaucoup d’espagnols, de catalans, personnes qui ont fuit Franco, des portugais… Puis des personnes d’Afriques du Nord se sont implantés dès les années 60 : des immigrés qui venaient travailler, mais également des gens de Toulouse ou des campagnes environnantes. Tout tournait autours du marché de gros jusqu’en 1964. Le quartier a toujours été un quartier de passage, entre autre à cause de ce marché qui faisait venir beaucoup de gens…
Dans les années 70 sont venus s’installer plus d’étudiants et d’artistes… Il y a eu dès lors un mouvement fort : la fondation du comité de quartier, autours duquel se sont monté plusieurs associations, dont Escambiar en 80. Il y avait à cette époque une philosophie particulière, un peu opposée à l’esprit ambiant de mai 68 : les gens n’attendaient pas quelque révolution que ce soit, ne voulaient pas créer des communautés ou aller vivre dans des îles bienheureuses…»

« c’était des gens qui voulaient monter des projets chez eux, faire le mieux possible là où ils vivaient, ensemble, et sans aucune exclusivité. Philosophie qui est toujours présente : nous avons réussi beaucoup de choses, qui ont une portée à la fois sur le quartier mais une portée également nationale et internationale, à l’image des repas de quartier…

On voulait profiter du fait que ce soit un lieu de passage, où on trouvait des lieux de fêtes, des bars, des restaurants… non pas pour en faire un village, comme ont pu le dire certains journalistes, mais créer un noyau de personnes qui exercent une grande solidarité entre eux. »

L’implantation d’un trafic (très) organisé qui a (un peu) changé le profil du quartier

Il y a toujours eu nombre de commerçants nord-africains (épiceries, bazar, boulanger, coiffeur, artisans) sur la place Arnaud Bernard et ses environs. Mais le fait nouveau qui a marqué le quartier fut l’installation progressive mais forte du négoce de cigarettes, de shit et d’autres choses, depuis les années 2000, et en particulier depuis 2005. Négoce qui, on peut le dire, est très organisé. Et dans la mesure où beaucoup de dealers se sont installés et occupent plus ou moins les lieux, la population qui passaient jusque là par Arnaud Bernard préfère désormais contourner le quartier pour aller au centre ville.

© Martin Clément, quartier Arnaud Bernard

« Ce qui est grave, c’est que la population nord-africaine qui venait jusque là pour consommer dans les cafés etc. est de moins en moins venue, par crainte d’être confondue avec ceux qui dealent et occupent la place… C’était toute une partie de la clientèle habituelle du quartier qui s’est éloignée. A partir de là, les bazars, petits bouchers et métiers artisanaux se sont mis à fermer les uns après les autres… C’est également toute une partie de la population (nord-africaine) du quartier qui est partie, pour ne pas être confondue, et pour que les enfants n’aient pas à fréquenter les dealers du quartier. Cette population était venue s’installer car il y avait une sympathie pour les gens qui venaient de loin, un mouvement solidaire et d’entraide propre à Arnaud Bernard. Mais dès lors que s’est installé cette importante organisation autours du deal, qui amène des gens qui ont parfois un gros passif, les familles et les femmes nord-africaines ont fui le quartier. »

Vous diriez que le deal a cassé ce mouvement solidaire entre les habitants d’Arnaud Bernard ?

« Cassé: non, mais entamé, ça oui, beaucoup… Ces familles maghrébines dont je parlais, étaient des familles politisées : des femmes sensibilisées à leur statut dans les pays nord africains, des berbères… ce qui créait beaucoup de rencontres intellectuelles sur des sujets politiques et de société. Du fait de ce système de trafic et de la surveillance ambiante qui peut reigner, il n’y a plus autant de liberté qu’avant pour ces familles nord-africaines. Cette vie commune très forte que nous avions mis en valeur par nos mouvements et associations a franchement été entamée, et il n’y a aujourd’hui plus autant de mixité qu’avant. S’il y a toujours un mouvement associatif bien présent, la vie en commun dans le quartier est devenu un peu problématique. Et s’il existe encore quelques bars et une pharmacie au bout de la rue, on trouve aujourd’hui avant tout des kebabs qui sont là pour occuper l’espace.  Il n’ y plus que très peu de commerçants traditionnels. Il n’y a plus autant de mixité, de mélange qu’il y avait avant, du moins sur la place Arnaud-Bernard elle-même, et les rues à sa gauche (rue des Trois Piliers etc.).

Un quartier qui a du essuyé une désertion progressive des familles

« Dans les années 90, des gens sont venus pour acheter des maisons peu chères car un peu délabrées, qui voulaient s’installer là avec leur famille… mais la plupart sont repartis. Et ce mouvement de désertion des familles s’est particulièrement accéléré ces 5 dernières années. Pour ce qui est de la place des Tiercerettes, nous nous étions organisés à l’époque avec les riverains, de sorte qu’on puisse faire la fête tout en sachant s’arrêter dans le respect des familles qui avaient des enfants qu’il fallait coucher tôt. Mais aujourd’hui, la place devenue lieu branché, est régulièrement occupée par toute une population étudiante qui vient faire la fête jusque pas d’heure, et sans respect pour les habitants et les familles à enfants. Ceci a participé à la désertion des familles du quartier… Aujourd’hui ce sont principalement des étudiants qui vivent autours de cette place.

Et alors que toute une population familiale a fui les alentours de la place Arnaud Bernard, à cause de l’installation du deal, cette population a également fui la place voisine (celle des Tiercerettes). Finalement, c’est le cœur du quartier qui a été fui par les familles, tant françaises que nord-africaines. »

Selon vous, qu’en est-il aujourd’hui du tissu associatif sur le quartier ?

© Martin Clément, quartier Arnaud Bernard

« La démographie a changé et le tissu associatif, même s’il est maintenu, a donc lui aussi changé. Les personnes âgées, actives à l’époque, soit ont disparus, soit ont quitté le quartier pour la banlieue et ailleurs. Des étudiants sont arrivés de plus en plus nombreux, du fait aussi de la construction récente de studios… Les familles sont également parties au fur et à mesure… Des immeubles ont été refaits mais ont attiré une autre population, plus estudiantine, des familles monoparentales et globalement, une population plus célibataire (c’est un quartier où s’installent beaucoup de célibataires).  Le problème c’est que les étudiants qui se sont installés dans le quartier ne sont que de passage, et de ce fait, ils ne s’investissent dans la vie de quartier à long terme… Ils s’en vont au bout de 3 ans, savent qu’il ne vont pas demeurer longtemps dans le quartier, alors il ne sont pas amenés à s’investir dans le comité de quartier… Ce qui n’était pas notre cas à l’époque, puisqu’on on projetait de s’installer là , d’y avoir dans des enfants etc. »

S’il y a deux ans, le comité de quartier s’est un peu essoufflé, il repart aujourd’hui en force… Ainsi, le dernier a-t-il rassemblé une quarantaine de personnes. Le mouvement associatif est loin d’être éteint, même s’il est vrai qu’il traverse actuellement un passage difficile. Les rencontres continuent d’être organisées, les avis d’être confrontés… L’idéal d’un quartier à la fois mixte, populaire est cœur de réflexion intellectuelle autours de questions socio-politique, tant à l’échelle locale que nationale, est donc toujours présent.

Comment voyez-vous l’avenir du quartier Arnaud Bernard ?

« On attend aujourd’hui que les services publics viennent en aide au quartier. Si nous avions jusque là tout fait par nous-même dans ce quartier, que nous avons d’ailleurs lancé des concepts qui sont allé partout ensuite, il serait temps aujourd’hui que les pouvoirs publics et la mairie viennent apporter leur aide aussi. Je ne parle pas seulement d’une aide financière, mais plutôt d’un véritable projet, d’une volonté politique sur le long terme pour ce quartier populaire du centre-ville…»

«Le quartier peut rester ce qu’il a été jusqu’à aujourd’hui, c’est à dire un quartier mélangé et riche culturellement, où les gens peuvent venir écouter de la musique occitane et d’ailleurs, manger des produits du monde entier, où chaque habitant comme citoyen peut échanger, et réfléchir ensemble à l’occasion des conversations socratiques…Des choses continuent d’être inventées, et je crois en l’exemplarité culturelle et démocratique dans un modèle réduit : celui du quartier Arnaud Bernard. »

Article rédigé par Célia Coudret

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