À la une | En Aparté avec | par Florian Bardou | le 07 novembre 2012  

Pour la première édition de son festival Paroles aux trousses du 7 au 10 novembre, l’association Itinérance orale, qui défend une approche pluridisciplinaire autour de l’oralité, du livre et du jeune public, a choisi cette année de placer le thème de la peur au cœur de sa programmation. A partir de ce soir et jusqu’à samedi donc, différentes librairies, bibliothèques et centres culturels du centre ville accueilleront des spectacles d’improvisations, des lectures et une installation qui questionnent le caractère vivant, jeune public ou instantané de cette oralité par le biais du conte notamment. A cette occasion, nous avons rencontré Sika Gblondoumé, jeune femme de 33 ans originaire de la région parisienne, chanteuse, conteuse – et un peu tout à la fois -, mais aussi organisatrice du festival.

©Florian Bardou

Aparté.com: Quel est ton parcours jusqu’à présent ?

Sika Gblondoumé: Je suis née en région parisienne dans le 92. Ma mère était de Nanterre, mon père du Bénin. Ensuite, on est parti dans le 95 à Saint-Leu la forêt en banlieue parisienne. J’y ai vécu et grandi jusqu’à mes 30 ans. Cela fait 3 ans que je suis partie. Du coup, J’ai fait des études de lettres et de théâtre à la fac’ Paris III – Sorbonne Nouvelle et pleins d’autres trucs mais auxquels je n’ai jamais abouti : sociologie, ethnoscénologie, ethnomusicologie, etc. Donc voilà j’ai un niveau bac+ 3 licence.

En même temps, j’ai commencé la musique à 15 ans. Il y a une femme, une amie de ma mère, une chanteuse avec qui j’ai fait un stage et elle a décidé de devenir ma marraine musicale parce qu’elle a énormément aimé ma voix. A partir de là, je la voyait 3 fois par an jusqu’à mes 18 ans et elle me donnait des éléments à travailler jusqu’à mes 18 ans où elle m’a dit « voilà je t’ai appris tout ce que je savais, tu vas venir travailler avec moi ». J’ai commencé à travailler pour une compagnie de danse contemporaine, puisqu’elle est pas mal dans ce milieu. Après ça, on a bossé un petit peu ensemble et j’ai bifurqué plutôt vers le milieu du cirque toujours en tant que chanteuse. Je me suis formé, je n’ai n’ai pas eu de formation artistique diplômante.

J’ai beaucoup travaillé avec le cirque au départ. J’ai fait des créations assez vite. En parallèle, j’étais à la fac et je faisais de la musique. Je n’ai pas pu continuer mes études car c’était trop de temps et surtout que la majorité des dates sont souvent en mai/juin ou en septembre/octobre et je n’arrivais pas à passer les partiels. Le système, c’est que je suis toujours partie en résidence, en partant un mois, deux mois, trois mois pour faire des créations. Ensuite, j’ai un groupe de musique que j’ai créé quand j’avais 20 ans , il y a 13 ans. On a évolué, on a fait un disque, mais je me rends compte maintenant que je suis vraiment liée au spectacle. On a ce groupe et ce groupe maintenant est même lié au cirque. Donc je suis chanteuse pour le cirque, la danse, le théâtre.

Tu te définis comme une artiste hors-genre, c’est-à-dire ?

Oui, c’est vrai. Je n’ai pas dis hors-genre, mais on peut dire ça. Ce qu’il y a, c’est que comme je danse, je chante, et que maintenant je fais du conte, c’est vrai que ce n’est pas quelque chose de voulu en soi. C’est juste une envie, une curiosité qui m’a amené aussi à côtoyer des gens auprès de qui j’ai appris. J’ai eu la possibilité avec le mouvement du nouveau cirque, qui à un moment donné a été très pluridisciplinaire, de faire tout ce que j’avais envie de faire sur scène, donc de chanter, de danser, de faire de l’aérien, de parler, etc. Et du coup, quand on me demande de n’être que chanteuse dans un style très précis, c’est très difficile parce que c’est un cadre dont je n’ai jamais eu besoin. Donc en ayant développer tout ça de manière non normée, non cadrée par une école, peut-être que ça m’a amené à ne pas être dans les canons ou les genres même musicalement. On m’a appris l’improvisation avant tout et le travail de la matière vocale, donc je n’ai appris ni du Jazz, ni du Rock. J’ai juste appris à utiliser la voix comme un instrument et du coup, ça m’a amené à  faire pleins de musiques différentes : piocher dans les musiques traditionnelles, piocher dans le Jazz, piocher dans la musique contemporaine. Ça amène à être en dehors des genres, or la France est très cadrée, très « genres » justement.

Qu’est-ce qui t’a amené à Toulouse ?

Mais c’est très personnel ça! (rires) J’étais partie à Bruxelles parce que j’en avais marre de Paris et parce que c’est une ville très dynamique, qui est super. Là j’ai rencontré Aurélien dont je suis tombée amoureuse et du coup je suis venue à Toulouse, j’ai suivi le cœur. Ça fait un an que j’y suis, mais je suis toujours en aller-retour sur pleins de plans dans toute la France. C’est vraiment une installation à Toulouse, un atterrissage toulousain.

« Donc en découvrant le conte, je me suis rendue compte qu’il y avait une possibilité de renouveau et de création avec cet art, qui est plus dur dans d’autres arts comme le théâtre qui s’est déjà un peu sclérosé, alors que pour le conte, il y a tout à créer. »

Quels sont tes projets artistiques actuels sur Toulouse et ailleurs en France ?

Comme je le disais, c’est vrai que tout mon réseau artistique, pour l’instant, est sur Paris ou avec d’autres compagnies ailleurs en France. Je n’ai pour l’instant rien à Toulouse au niveau professionnel de manière concrète. Par contre avec Aurélien et le Collectif des Métiers De l’Edition (CMDE), on a développé trois collections : une collection orienté vers l’oralité, et on a eu cette envie d’organiser un festival autour de l’oralité et du livre. Donc, est-ce que c’est un projet professionnel ? Je ne sais pas. Mais en tout cas, c’est un projet artistique. Là, sur le coup, c’est plus dans l’organisation que dans le jeu même si pour ce premier festival je vais jouer dans une sorte de cabaret improvisé.

Pour parler du festival, comme Paroles aux Trousses se focalise sur l’oralité et le conte, qu’est-ce qui t’intéresse justement dans cet art ?

J’ai rencontré le conte il y a maintenant 5 ans. C’est un art très peu connu et même certains ne considèrent pas les conteurs comme des artistes. Il est souvent relégué à l’art pour enfants sachant que déjà l’art pour enfants est dévalué. Cela ne veut pas dire qu’il est mauvais car il y a pleins de choses extraordinaires en créativité; mais par rapport au milieu artistique souvent, on va considérer que l’on joue pour les enfants quand on a raté sa carrière, ce qui est faux car c’est avant tout une envie. Donc voilà, soit le conte est lié au monde de l’enfance, soit il est lié au socioculturel c’est-à-dire que très vite il va être utilisé par le social pour aller conter dans des maisons de retraite, on sort des cadres de l’art, et ces deux choses-là : du fait qu’il soit adressé aux enfants et qu’il sorte des cadres de l’art, lui donne dans le milieu un caractère amateur, voire souvent négatif.

Quand j’ai découvert le conte, j’ai plutôt découvert un art qui est un peu comme le cirque. C’est un art qui a connu un renouveau depuis les années 1970 avec des conteurs importants qui ont renouvelé le conte, c’est-à-dire qui ont créé un nouveau répertoire et qui ont imaginé des nouvelles manières de conter. Dans ce renouveau-là, il y a pleins d’écoles et moi c’est vrai que j’ai découvert d’abord la Maison du conte à Chevilly Larrue qui est une des directions qui mélangent énormément de choses : le théâtre, la danse, le cirque maintenant. C’est un espace où les conteurs ont une envie de générer et de travailler avec d’autres disciplines. Donc en découvrant le conte, je me suis rendue compte qu’il y avait une possibilité de renouveau et de création avec cet art, qui est plus dur dans d’autres arts comme le théâtre qui s’est déjà un peu sclérosé, alors que pour le conte, il y a tout à créer.

Penses-tu que le théâtre ne fait pas assez place au conte ?

Je ne sais pas si ce sont deux arts identiques. Ce sont des arts du récit ou de la parole effectivement. Je pense qu’ils sont différents puisque le conte est un art, déjà, qui utilise beaucoup l’improvisation. Il n’y a pas de textes préétablis. Et il va travailler à partir d’un corpus, d’un répertoire qui est populaire et oral. Alors que le théâtre se base sur un répertoire écrit. Donc ce sont deux directions différentes des arts, deux traditions différentes et deux arts de la parole différents.  Pour l’instant on peut dire que l’art du conte est moins connu, mais je les pense tout aussi important l’un que l’autre. Mais effectivement le théâtre a été très très développé en occident. Alors que le conte a pendant très longtemps été relégué pour les enfants. Certains disent « perdu ». En tout cas, comme on était dans les arts de l’écrit, dans des choses très écrites, on a un peu oublié l’oralité.

« Je pense que c’est chouette de voir un festival naissant et c’est là où il y a le plus de possibles. On aimerait garder ce mouvement et cette vie, que ça dure longtemps. »

 

 

Pourquoi ce projet de festival avec Itinérance Orale ?

Ce qui nous intéresse par rapport au festival, c’est utiliser, questionner, travailler avec cet art qui se fonde sur l’oralité et le mettre en regard avec l’écriture justement. Puisqu’il y a la maison d’édition, le CMDE qui est aussi là à l’origine de ce festival avec Aurélien Lambert qui coordonne. C’est parti de là donc. On a vraiment envie de développer des passerelles avec par exemple des conteurs qui sont publiés ou des conteurs qui questionnent l’écriture, c’est-à-dire qui vont écrire leurs textes et qui vont s’interroger sur l’écrit et l’oralité. Et aussi on a envie de travailler par exemple avec la poésie qui se questionne sur son écriture. Mais est-ce que c’est encore poétique quand c’est écrit, car c’est aussi de l’art oral. Donc voilà, tous ces questionnements-là. De même, on aimerait l’ouvrir sur la musique, la chanson française qui est aussi une oralité et puis peut-être du Slam.

En tout cas, pour cette première édition, on est sur l’art du conte spécifiquement sachant qu’on a choisi des conteurs qui sont publiés au CMDE, Marien Tillet qui a écrit Rouge Chaperon Petit le et qui navigue entre théâtre et conte avec un spectacle à Avignon  Après ce sera toi, un spectacle écrit donc. Lui, il est à la frontière. Ce spectacle-là, est-ce que c’est du conte ou du théâtre? On ne sait plus. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une personne sur scène qui raconte des histoires et que c’est une chose qui a été écrite. Lui, est constamment dans ce questionnement-là entre l’écriture et l’oralité. Là pour le festival, il va y avoir de l’improvisation avec un plasticien, donc une performance, il va faire des racontées – un moment où le conteur va raconter des histoires, mais pas forcément définies à l’avance, car ce n’est pas un spectacle écrit – et une rencontre autour de son livre, mais spécifique pour le salon du livre liée au sport.

Pourquoi le thème de la peur cette année ?

En fait, ça tient à la manière dont s’est construit le festival, qui a été assez vite monté. C’est le fait que Marien Tillet soit invité au Salon du livre le 10 novembre pour son livre Rouge Chaperon Petit le qui est sur la cruauté du conte, la peur, etc. Après ce sera toi est également une variation autour du Thriller. Donc on s’est dit, partons de là. On avait envie que chaque festival ait une thématique, donc prenons ce thème de la peur et créons un événement autour. C’est venu de Marien.

Comment avez vous choisi les lieux du festival?

On a eu envie que le festival soit itinérant. C’est pour ça que l’association s’appelle Itinérance Orale : comment proposer un festival qui se passe dans pleins de lieux différents au niveau géographique, mais aussi au niveau logistique. On est accueilli par trois librairies, un centre culturel et le Salon du livre. L’envie, c’était d’avoir des espaces différents pour avoir des publics différents. A la fois des espaces privés et commerciaux comme les librairies,  à la fois des espaces culturels comme le centre culturel Bellegarde plus institutionnel et le Salon du livre qui est lié au livre pour montrer qu’on est entre l’oralité et le livre. Ces lieux, ce sont aussi des rencontres par exemple avec Virginie de la librairie La Parolière qui avait envie qu’on créé des évènements chez elle, ou avec Tire Lire, une librairie pour enfants. Les contes étant liés aux enfants, on s’est dit que ça pouvait être intéressant d’avoir un temps pour enfant, etc. Il y a une bibliothèque/médiathèque aussi donc un lieu du livre qui accueille des choses culturelles. On aimerait garder par la suite cette pluralité de lieux.

« Ça fait aussi partie du projet du festival de créer des rencontres entre conteurs, artistes comme un plasticien. Que chacun ne fasse pas que des spectacles, mais qu’il y ait ce rapport à l’improvisation, à l’échange: comment la rencontre va transformer la création et la représentation, et que ce soit quelque chose qu’on puisse voir comme un art en mouvement, un art réinventé, vivant, dans le présent. »

En ce qui concerne ta représentation, en quoi consiste-t-elle ?

On va dire que c’est comme une Jam – une improvisation en musique. Le projet, ça a été de faire ce cabaret. Ce n’est pas un spectacle écrit. C’est vraiment comme une racontée mais à trois. L’idée a été de se faire rencontrer trois conteurs qui ne se connaissent pas. Ça fait aussi partie du projet du festival de créer des rencontres entre conteurs, artistes comme un plasticien. Que chacun ne fasse pas que des spectacles, mais qu’il y ait ce rapport à l’improvisation, à l’échange: comment la rencontre va transformer la création et la représentation, et que ce soit quelque chose qu’on puisse voir comme un art en mouvement, un art réinventé, vivant, dans le présent. La jam/cabaret de vendredi est au centre culturel Bellegarde. Je vais y intervenir avec Céline Verdier et Marien Tillet mais on ne sait pas encore exactement ce que l’on va proposer. Ce sera une surprise et c’est ce dont on avait envie.

Des appréhensions ?

Non. En tout cas, pour moi artistiquement, non. Après pour l’organisation du festival plus. Surtout pour la venue du public. Pour l’instant, c’est le premier festival. On est en autogestion et on a pas encore de subventions. Donc on a l’aide de 5 étudiants de Sciences Po, plus des bénévoles. Ce n’est pas notre première expérience, on a déjà une idée d’organisation, mais on avait pas eu la problématique du public. Donc là, j’espère qu’on va avoir du monde sur les évènements.

Un dernier mot ?

Je pense que c’est chouette de voir un festival naissant et c’est là où il y a le plus de possibles. On aimerait garder ce mouvement et cette vie, que ça dure longtemps. Après souvent il y des scléroses dans les festivals au fur et à mesure des années. Ce n’est pas le but, mais c’est excitant, c’est neuf et ça va être un chouette festival.

Retrouvez le programme de Paroles aux Trousses sur www.itinerance-orale.net


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