Le Mardi 20 novembre 2012 - 20:47 par Paul Conge dans À la une, En Aparté avec

Médiocre pour les uns, novateur pour les autres, Aurélien Bellanger n’a suscité, pour la rentrée littéraire, l’indifférence de personne. En même temps, La Théorie de l’information semble entrer en collision avec des sites littéraires des plus électrifiés : style frigorifique, obsession de la technologie, premier roman à succès, la fission critique était inévitable. Ex-libraire-philosophe nervuré de références scientifiques, Bellanger compile, dans ce premier roman, une épopée cybernétique qui mêle les tonalités stridentes des premiers terminaux de l’Histoire, du Minitel jusqu’au «Web 2.0», à travers l’ascension d’un génie de l’informatique pornographe sur les bords. Les tensions critiques lénifiées, il fallait donc enfin rencontrer l’auteur de ce tapage. À l’entrevue dans les locaux de la libraire Ombres Blanches à Toulouse, Bellanger s’est montré amical, calé, et prêt à discuter de tout. 

 

Aurélien Bellanger © Aparté.com

 

Aparté.com: Pourquoi ce roman ?

Aurélien Bellanger: Je ne savais pas du tout quel roman écrire. Je pensais que j’allais écrire un roman néo-hussard, un peu tenu, à la Sagan, en cent cinquante pages, une histoire d’amour implacable, sur la crête du style. J’étais en train de lire toute La Comédie humaine. Balzac, ça a un côté gros bordel : il y a n’importe quoi, plein de personnages, plein d’histoires…  Un ami m’a dit suggéré d’écrire un roman balzacien. J’avais entendu parler de Xavier Niel, un vrai personnage balzacien, qui s’est fait tout seul, qui a été chopé pour des histoires de proxénétisme, qui devient milliardaire. Et en deux jours ça s’est mis à marcher du point de vue romanesque. Surtout que le sujet n’avait jamais été traité en France. L’histoire de l’informatique, c’est un sujet incroyablement riche. Même du côté romanesque.

« Le wiki-style, c’est le prototype du faux-débat. »

Il y avait un vrai défi, au début c’était un peu la blague, il fallait faire un roman intéressant sur le Minitel, alors que le Minitel en soi c’est pas intéressant. En fait si. Mais il fallait le prouver. C’est une technologie géniale. Il y avait une super conjonction. J’ai fait plein de romans qui n’ont pas pris, là, ça a pris au bout d’une semaine ou deux.

Qu’attendiez-vous, en termes de réception ? Pensiez-vous qu’il y aurait une telle audience ?

Il y a deux choses. La première chose, c’était que j’étais au chômage en écrivant le bouquin. C’était un peu mon plan de retour à l’emploi. J’ai choisi de tout miser sur la littérature. Je voulais vraiment que ça marche. Pour la Théorie de l’information, je n’y suis pas du tout allé en stratège. Le premier retour que j’ai eu pour ce bouquin, c’est que c’était facile à lire. C’était un énorme soulagement, parce que je me suis vraiment mis des bâtons dans les roues. Genre, tiens je vais mettre des formules mathématiques, je vais mettre de la thermodynamique. Bref, c’était plutôt une bonne nouvelle. Je voulais m’y attendre. Je vais pas faire semblant : j’ai envoyé mon bouquin chez Gallimard (rires).

« Quand quelqu’un se prend la tête pendant 10 000 signes à expliquer que La Théorie de l’information c’est pas de la littérature, c’est rigolo. »

Au vu des critiques, votre livre a provoqué un ennui certain chez les littéraires — qui, d’habitude, aiment pourtant bien les trucs ennuyeux. Visiez-vous un public large, ou plutôt un public qui s’intéresse spécialement à l’informatique ?

Honnêtement, j’y avais pas pensé. J’ai eu des retours sur des salons littéraires où les gens viennent dédicacer leur bouquin pour leur beau-frère informaticien (rires). J’étais terrorisé, en plus : les premiers lecteurs scientifiques ont été positifs, je n’avais pas fait de pré-lecture, j’avais peur que les gens sérieux ne me disent que j’écrivais des conneries. Après, ce qui est cool, c’est que j’avais d’abord été assez blessé par les premières critiques négatives, et, en les relisant, je me suis rendu compte que ce n’est pas qu’ils n’ont pas aimé, mais qu’ils n’avaient pas envie d’aimer. Et c’est plus fort ! Avoir pu sortir de l’indifférence, c’est cool. Avoir une mauvaise critique, c’est une victoire. Quand quelqu’un se prend la tête pendant 10 000 signes à expliquer que La Théorie de l’information c’est pas de la littérature, c’est rigolo.

Vos détracteurs et promoteurs se rejoignent sur un point : l’impasse sur le style. On parle beaucoup de non-style : peut-on faire de la littérature sans style ? 

La vraie question c’est: est-ce qu’on peut faire de la critique littéraire, aujourd’hui en France, sans invoquer des questions esthétiques ? Oui! La critique littéraire en France parle de tout sauf d’esthétique. Il y a une arnaque fondamentale. On a réussi à vendre pendant des années Houellebecq, en disant que c’était du non-style,  une écriture blanche, alors qu’il n’est pas loin d’être le plus grand styliste contemporain à mon sens.

Meilleur styliste contemporain, Houellebecq ? 

Oui, j’ai une phrase en mémoire dans La Carte et le territoire : « Il parla de siphons et des joints et pas davantage », une très belle formule rythmique comme ça… Bref, le style, c’est un peu comme des pétards claque-doigt qu’on jetterait dans le cerveau du lecteur : on ne peut pas le comprendre en dehors de la question de son efficacité. En fait, le roman, il n’existe pas. C’est accidentel que le roman se soit incarné dans un objet un papier. Le roman existe dans le cerveau du lecteur. Le style, c’est de l’efficacité, c’est du plaisir esthétique.

« On ne peut pas comprendre le style en dehors de la question de son efficacité. »

Ma démarche, c’est d’aller du point A au point B, de fabriquer un pont avec le plus d’économie de moyens. En restant le plus élégant possible. Ceux qui me disent « c’est pas beau, c’est une écriture blanche », j’ai envie de leur dire : alors écrivez-le mieux. J’ai réécrit chaque phrase quinze fois, je pense avoir trouvé mon meilleur parcours pour aller de mon point A à mon point B. Ce sont des beautés structurelles, les beautés les moins visibles. C’est la beauté d’un pont de la SNCF contre la beauté du Taj-Mahal. Moi j’écris pas le Taj-Mahal, j’écris un pont de la SNCF.

Plus artisanal qu’artistique, alors ?

De l’art industriel !

Vous ne pensez pas que le langage que vous utilisez tend vers un idéal bijectif : il ne laisse pas place à l’interprétation ou à la multiplicité de sens ?

Il me semble que non, dans la mesure où je suis toujours ironique. J’ai un côté discours technique, et en fait, quand je décris l’avènement de l’iPhone, je surjoue le truc, je me mets en commercial, je dis que l’objet est génial. J’essaie de mimer ce discours propagandiste. Pareil quand je décris l’arrivée du Web 2.0 : j’en fais un peu trop, c’est pas du tout mon opinion. Il y a cette idée d’un peu jouer avec l’ironie. J’avais développé ça dans mon essai sur Houellebecq : l’ironie est la poésie de la prose. Et l’ironie, c’est la seule chose qui reste à la prose.

Est-ce que vous consentez à l’appellation « wiki-style » ?

Je suis un lecteur fanatique de wikipedia. C’est une des 7 merveilles de l’humanité. Après, j’ai pas essayé de faire du pastiche de wikipedia. Et il n’y a pas vraiment de « style wikipedia  ». En fait, c’est une vieille discussion, qui renvoie à Camus duquel on disait déjà qu’il avait une écriture blanche. Ce matin, dans la douche, j’ai entendu une chronique sur France Info où il parlait de l’écriture Jean Echenoz comme une écriture blanche. Je suis pas fan d’Echenoz mais la dernière chose qu’on peut dire c’est qu’il a une écriture blanche. Au contraire, c’est plein de petites afféteries, de petits bricolages, de singularités grammaticales… Pour moi, c’est le prototype du faux-débat.

« Les beautés structurelles sont les beautés le moins visibles. (…) J’écris pas le Taj-Mahal, j’écris un pont de la SNCF. »

Le roman est assez technique. Le personnage est un personnage de fiction, mais on peut l’assimiler à Xavier Niel. Comment faites-vous le parallèle ? 

Toute la partie technique est vraie, et en même c’est pas du tout l’enjeu. Le vrai enjeu, c’est de représenter les choses telles qu’elles sont perçues dans la conscience. La théorie de l’information, l’informatique, je m’en fous : ce qui m’intéresse, c’est comment cette personne va recevoir l’informatique, l’information. Les histoires m’intéressent, parce qu’elles affectent le personnage principal. Même si le personnage a l’air raté, d’aucune épaisseur et d’aucune psychologie, en réalité, si : la théorie de l’information, c’est sa psychologie. C’est une vieille leçon du marxisme : on est marqué par des super-structures idéologiques. Dans La Théorie de l’information, je développe la structure idéologique.

Vous avez une dent contre France Télécom ? Dans le roman, le personnage principal est obsédé par le géant…

France Télécom a représenté le sommet d’un certain colbertisme technocratique à l’époque du lancement du minitel. Je pense dire beaucoup de bien du Minitel. France Télécom était un ennemi à abattre. Mais je n’ai aucune opinion sur France Télécom. Réellement. Si ce n’est qu’il fallait qu’ils entrent en guerre, c‘est une guerre assez vive. Il fallait casser le monopole. Ca a vraiment eu lieu. Le monopole de France Télécom a été cassé à coups de directives européennes. C’est un peu la partie droit de la concurrence de la Théorie de l’information

Continuerez-vous à écrire ?

Je bosse sur un deuxième roman. J’aimerais bien qu’il soit gros. Autant, en vingt minutes, j’écris une page. Mais, mon seul défaut, c’est que je me relis beaucoup. Il me faut quasiment trois jours pour relire la page que j’ai écrite.  Là, je vais écrire très vite un 2e roman, et puis, après, je le corrigerai…

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