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TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTESQuand l’Opera s’interroge sur son public

Quand l’Opera s’interroge sur son public

La saison musicale qui s’achevait en juin avec Thannäuser a une nouvelle fois confirmé l’intérêt que porte le public toulousain à l’art lyrique. Un aréopage diversifié s’est rendu au Théâtre du Capitole et à la Halle aux Grains, mettant ainsi à mal les clichés qui enferment l’opéra dans une étroite et bien réductrice niche : celle de l’élitisme. Michel Lehmann, ancien directeur musical de l’Opéra de Dijon, actuellement enseignant-chercheur en musicologie au Mirail, et Frédéric Chambert, directeur artistique du Théâtre du Capitole depuis 2009, apportent leurs éclairages quant à l’évolution et la modernité des publics d’opéra.

Uniforme et élitiste, le public d'art lyrique ?

L‘heure des vacances sonne pour nombre de Toulousains. La programmation lyrique de la ville rose s’arrête, l’espace de trois mois, laissant le relais aux festivals d’été. De Tosca à La Clémence de Titus, en passant par Falstaff ou les baroques Indes galantes de Rameau, les fidèles du Théâtre du Capitole auront eu droit à une saison richement éclectique, achevée il y a peu avec le Thannäuser de Wagner. Aussi, s’il l’heure est venue pour les musiciens de ranger les instruments, il est aussi temps de remettre en question certaines idées préconçues : « L’opéra ? C’est pour les riches, et surtout pas pour les jeunes ». Qui n’a jamais entendu la formule, ou n’a jamais eu à la lire entre les lignes de discours parfois bien conventionnels et trop peu empiriques. A vrai dire l’antienne est bien connue, c’est même le refrain préféré de ceux qui, bien souvent, n’ont jamais franchi les portes d’un théâtre lyrique. Par rejet ? Désintérêt ? Pas nécessairement.

L’élitisme supposé du monde lyrique n’est, en tout cas, pas un phénomène nouveau. « A l’origine, au début du XVIIè siècle, l’opéra est un spectacle de cour, destiné à une élite aristocratique », explique ainsi Michel Lehmann. « Monter un spectacle avait un coût, il fallait payer les musiciens, les chanteurs… C’était une affaire de Cour, un divertissement que les puissants s’offraient à leur guise à l’occasion d’évènements spéciaux, festifs ». En cette période baroque où fleurissaient les premières œuvres de Peri et Monteverdi, à qui succèderont bientôt Lully et Haendel, être une tête connue et respectée, puissante au demeurant, était donc une condition sine qua non pour pouvoir assister aux représentations lyriques. Et bientôt, même si la profusion d’œuvres et de compositeurs inscrivent l’opéra dans la modernité de l’époque d’alors, l’élitisme et le cloisonnement restent de mise, et le resteront jusqu’à la seconde moitié du XVIIIè siècle.

Place à l’ouverture…

Pour Michel Lehmann, le véritable décloisonnement de l’art lyrique ne s’effectue toutefois qu’au milieu du XIXè siècle, âge d’or du romantisme triomphant. « Pour des raisons d’ordre politique, mais aussi techniques avec le développement de l’imprimerie musicale et des communications, la musique s’étend et se démocratise. Et désormais, les salles d’opéra sont ouvertes à qui veut bien s’acheter une place ». Qui veut, mais surtout… qui peut. « Le prix d’une place équivalait au salaire d’un mois pour un paysan. Alors, si on ne pouvait plus parler d’aristocratie, le côté bourgeois de l’opéra, lui, demeurait… ». Et après ? « Les troupes vont se développer, essaimer sur le territoire. Les théâtres vont se construire, on y jouera parfois près de 20 opéras par an ! », souligne le musicologue. Et de regretter que, depuis une trentaine d’année, l’on s’attache surtout à faire venir des grands noms, dans un esprit d’ « individualisation croissante, de bling-bling, participant à faire de l’opéra une sorte de musée ». Un musée « où il faut faire venir des noms, pour faire venir du monde… ». Pour ne pas dire tout le monde.

Tout le monde ? Pas numériquement, non, mais qualitativement. Comprendre : faire venir le grand patron aussi bien que l’employé, le retraité aussi bien que l’étudiant. Ce qui n’est pas systématique aujourd’hui. « Et pourtant, une place d’opéra ne coûte pas plus cher qu’une place au Zénith, note M. Lehmann. Aussi, la barrière principale n’est-elle pas d’ordre financier, mais culturel : les gens, les jeunes notamment, et les populations dite ‘‘des quartiers’’ ne connaissent pas, ou peu, le monde de l’opéra. Alors ils n’y viennent pas, qu’importe le prix des place ». Une autre barrière, plus superflue a priori mais pourtant bien réelle, est celle du lieu même, un lieu presque sanctuarisé : « Les opéras ressemblent souvent à des temples, les bâtiments sont imposants. Un public non-initié hésitera ainsi souvent à en pousser les porte ». Le fatalisme, pourtant, n’est pas de rigueur : « La curiosité existe chez les personnes que nous rencontrons avec l’IRPALL (Institut de Recherche Pluridisciplinaire en Arts, Lettres et Langues, dont Michel Lehmann est directeur). Il suffit juste d’être réceptif, et de tout mettre en œuvre pour attirer ce public vers les théâtres, celui du Capitole en particulier… ».

Le Théâtre du Capitole dont le directeur artistique, Frédéric Chambert, nous livre désormais son point de vue. Il revient notamment sur cette histoire ‘‘élitiste’’ de l’opéra, un univers qu’il connait sur le bout des oreilles, et évoque les initiatives mises en place par son établissement pour inciter le plus large public à se familiariser avec l’art lyrique.

Frédéric Chambert, directeur artistique du Capitole.

 

Frédéric Chambert, vous travaillez actuellement à la mise en place des prochaines saisons. Quelles critères prenez-vous en compte dans cette optique ? La prime au public ?

Le public est certes important, mais il faut garder à l’esprit que le fonctionnement d’une institution telle que le Théâtre du Capitole a une logique économique et un cahier des charges drastiques. Quand on prépare une saison, on ne se préoccupe pas forcément des attentes des spectateurs. Nous avons une mission de service public, on essaie de couvrir tout le répertoire. Mais si on ne peut pas satisfaire tous les genres, il est toutefois difficile de se passer de Mozart ou de Verdi. Le patron d’un opéra est une sorte de directeur de musée. Il y a un équilibre à trouver entre chaque œuvre, une cohérence. De plus c’est un travail d’anticipation. La preuve : je travaille déjà au programme de la saison 2016-2017 !

Les spectateurs viennent-ils d’abord pour les chanteurs ? Pour les œuvres ?

Le marché lyrique est très concurrentiel. Il met aux prises chaque maison, qui se ‘’disputent’’ les  »produits » de qualité. Etant donné l’absence d’entente entre les opéras, c’est le plus attractif qui l’emporte. Sur ce marché, Toulouse s’inscrit dans le deuxième cercle. Le Met (New-York), le Royal Opéra House (Londres) ou l’Opéra de Paris sont eux dans le premier, ils ont donc plus de facilités à attirer les grands noms. A Toulouse, les spectateurs ne viennent donc pas essentiellement pour voir des castings, mais plutôt sur les œuvres proposées.

L’affluence varie-t-elle beaucoup en fonction des affiches ?

Les gens nous font plutôt confiance, c’est un public fidélisé, certifie Frédéric Chambert. Ils aiment voir des ‘’tubes’’. Ce qui n’empêche pas de programmer des oeuvres plus confidentielles, comme l’Oberon de Weber. On est conscients que certaines œuvres, comme celles d’Alban Berg (compositeur contemporain, auteur du premier opéra dodécaphonique, Lulu)  peuvent attirer moins de monde. Le risque est à mon sens nécessaire. Un risque contrebalancé par un cheval de bataille fondamental qui caractérise l’équipe dirigeante du Capitole : les prix.

Des prix plus attractifs qu’ailleurs ?

Sur cette question, la politique maison ne cesse d’ouvrir de plus en plus en grand les portes de l’opéra à une fourchette très large de portefeuilles. Notre public est composé de 40% d’abonnés. On essaie de faire des abonnements ‘’groupés’’, thématisés comme le ‘’pass’’ 3 opéras, la « clé opéra » pour les moins de 26 ans qui regroupe également 3 opéras au choix. Enfin les places de dernière minute à prix réduit (10 euros) sont la concrétisation d’une politique rassembleuse et nouvelle depuis trois ans.

Vous avez donc une main libre totale de ce côté-là ?

Le Théâtre ne dispose pas réellement de toutes les clés pour dicter les gammes tarifaires, le coût d’un ouvrage dépendant de plusieurs facteurs : la mise en scène, le matériel, et le casting. A ce titre ce ne sont pas les théâtres qui fixent les prix, mais les chanteurs via leurs agents. Quant aux spectacles, trois options sont possibles : louer le spectacle à d’autres salles, le co-produire, ou créer. Au Capitole, les tarifs sont fixés en Conseil Municipal.

Et la quête de nouveaux publics ? C’est un autre cheval de bataille ?

Notre objectif, notre devoir en tant qu’institution est de s’élargir à tout le public. Aujourd’hui l’obstacle qui pèse sur l’opéra n’est pas tant financier que culturel. Même si les places étaient moins chères, le public ne serait pas forcément différent. Alors il faut agir, se déplacer, rencontrer. Des initiatives sont ainsi menées dans les centres socio-culturels, et rencontrent plus ou moins de succès. L’apport culturel étant un travail de longue haleine pour un genre qui, finalement, se renouvelle peu.

Elitiste, donc ?..

En cas d’échec de ces interventions décentralisées, le risque pourrait être un rétrécissement du public. Celui-ci se concentrerait sur les classes supérieures et tendrait vers un élitisme nouveau. Encore une fois moins financier que culturel. A nous de tout faire pour éviter cela…

 

Propos recueillis par Hadrien Larribère et Pierre Géraudie

 

 

Article rédigé par Pierre Géraudie

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