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TEMPS DE LECTURE : 4 MINUTESLIVRE / El Ultimò lector de David Toscana

Depuis l’Europe, toute la littérature mexicaine semble s’amonceler autour de deux figures iconiques : Octavio Paz pour la poésie, et Carlos Fuentès pour le roman. Faute au trop-peu de traduction, nombre d’auteurs mexicains restent à l’écart des circuits d’internationalisation de la littérature. Néanmoins, quelques irréductibles parviennent peu à peu à percer la sphère de la traduction, par le biais des petits éditeurs. C’est tout l’enjeu du salon du livre de Toulouse, en 2011. Nous assistons pour l’occasion à la conférence de David Toscana, qui nous apporte des précisions à propos de son livre El Ultimò lector, paru aux éditions Zulma.

 

Conf. Toscana

 David Toscana au salon du livre (devant, à gauche)

 

La scène liminaire d’El Ultimo lectòr introduit un jeune mexicain, Remigio, qui découvre, au fond d’un puits asséché, le corps d’une petite fille. Balafrant le visage de la fillette en tentant de la remonter à coups de crochet, il craint d’être inculpé. Il en réfère à son père, Lucio, bibliothécaire esseulé, qui passe (gaspille?) ses journées à lire des romans. Détail intriguant : ce dernier frappe la plupart des livres d’un tampon « CENSURÉ ».

Toute l’intrigue se cristallise autour de la découverte tragique de Remigio, de ses répercussions, et de ce rapport de Lucio aux livres, qui vont être ici d’une utilité singulière.

Consonances espagnoles aidant, le bouquin reste très en prise avec une certaine description du Mexique, de son désert, de l’ambiance de ses quartiers miteux, déconstruits, hétéroclites. L’auteur parvient, avec un certain brio, à charger d’intérêt romanesque un village mexicain pourtant isolé.

Ces éléments cumulés permettent à l’auteur de brosser une méthode narrative assez palpitante.

 

Mises en abyme

En effet : bien que faisant figure de toile de fond et de fil conducteur, le cadre mexicain inauguré par l’incipit est constamment incrusté, par séries de mises en abyme, d’autres mondes romanesques, tirés du répertoire littéraire de Lucio : la Mort de Babette, le Pommier… Et ce, sans aucun avertissement textuel. Au lecteur de deviner.

À mesure que s’implante l’action, les noms des personnages fictifs et réels  s’intervertissent sans problème, les histoires s’entre-mêlent, en profitant des similitudes. On fait face à cette encapsulation des récits, hallucinante. Bien plus, le narrateur transpose les situations pour concevoir des portes de sortie aux problèmes qu’il affronte avec son fils — le cadavre, la façon de le cacher, comment mentir aux enquêteurs. Par moments, il devient même impossible de savoir ce qui se passe ou non et pour qui.

Plane ainsi, au coeur du livre, une merveilleuse confusion qui fait transpirer d’angoisse. Et elle court, sur tout le roman, tel un câble sous tension dont on s’approche et se retire.

Partant, l’auteur fait entrer en conflit réalité et fiction, dont la ligne de délimitation se plie sans cesse, se laisse percer à grosses vagues, jusqu’à se briser tout à fait.

 

Nuits 

La nuit occupe une place prééminente dans le roman. Elle est représentée de manière souvent symbolique. On songe, par exemple, au puits de l’incipit, dont le fond est enveloppé de ténèbres. On pense également au corps de la petite fille enterrée sous l’avocatier, à la nuit tombée. Car un des objectifs avoués de Toscana, déjà au travers d’El Ultimo lectòr, mais aussi avec Un Train pour Tula, est de présenter la vie nocturne aux gens du jour, laquelle reste pour eux une fameuse inconnue. Dans le monde romanesque, il n’existe selon lui aucune frontière entre le jour et la nuit.

C’est le voyage qu’il propose.

 

Styles

Revêtant souvent les hardes du critique littéraire, Toscana dynamite l’idée de l’épanchement stylistique. À la trappe les descriptions étirées, le remplissage, les métaphores filées. Belle façon d’évacuer Balzac, Zola, toute l’école réaliste, mais surtout de rayer une tranche assez honnête des grands noms de la littérature.

De surcroît, fustiger la littérature mièvre et sentimentaliste constitue tout un programme : « Raconter la mort de quelqu’un implique davantage que d’injecter dans un texte des synonymes des mots horreur, angoisse, douleur. », « ils parlent de sang et d’horreur, mais on ne voit ni l’un ni l’autre, c’est pourquoi ils remplissent leurs descriptions d’adjectifs. », — n’en déplaise aux lecteurs de Marc Lévy. Son style concis et évocateur bien qu’un peu formel par endroits répond exactement à cette approche.

 

Voilà : souvent taillé à l’emporte-pièce, c’est le manifeste pour une littérature lyophilisée, éthérée. Goûteur de dans cette littérature dont les aliments peuvent rester indistincts, quoique savoureux, le lecteur attentif saura déceler des parcelles de pure extase stylistique, tandis que se déploie, en filigrane, une méthode de narration vraiment novatrice.

Allez, hop : El ultimò lector, apposons-y le tampon «Valeur éprouvée.»

 

 

Dédicace Toscana

Incontournable dédicace aux accents hispaniques, très appréciée.

« Noviembre 2011. Pora Paul, avec la amité de D. Toscana.»

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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