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TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESLa matronification : vers la pérennisation des matronymes?

Inventé pour l’occasion, mais surtout pour chatouiller ta curiosité, lecteur, le mot « matronification » ne manquera pas d’entrer dans le Petit Larousse ! En attendant sa consécration prochaine par l’Académie française – assurément ! -, petite définition en aparté : la matronification, c’est le phénomène d’immixtion du matronyme dans nos noms de famille et leur droit à être transmis à l’égal des patronymes, ou parallèlement. Bref, c’est le bouleversement des filiations et le cauchemar de tout généalogiste.

 

A l’heure de la mondialisation, du déploiement du virtuel et de la banalisation de la mobilité transnationale, le nom constitue le trait d’union d’une vie, il participe à l’identité et enracine. On peut changer de milieu social, de partenaire, de boulot, de résidence : le nom demeure. Voilà pour l’importance du nom justifiant qu’on lui consacre un article.

Mais ensuite, pourquoi spécialement dans un dossier sur l’identité sexuelle ? Le patronyme renvoie, à tort ou à raison, à une symbolique, celle du « patriarcat » ou celle d’une société où l’autorité indiscutable du père s’impose en son foyer. L’opposition matronyme/ patronyme participe donc pleinement à la guéguerre des genres.

 

De la société patriarcale à la société matriarcale ?

La société française n’est ni patriarcale, ni matriarcale dans son approche du nom. En effet, la distinction entre matronyme et patronyme n’existe plus depuis la loi de 2004.

Fin de l’article, merci de votre attention et à la prochaine.

Non, en réalité, il faut nuancer le propos : suite à un choix politique initié par la gauche et entériné par la droite, la distinction patronyme/matronyme n’existe plus juridiquement. Le terme patronyme a été remplacé par celui de nom de famille. Mais dans les faits, la question de prendre le nom de son conjoint, de donner le sien à ses enfants ou celle du devenir du nom de famille d’un père dont la descendance est exclusivement féminine, demeurent.

 

Le choix français d’une position libérale

Dans l’Hexagone, la question ne s’est pas posée dans les termes d’une opposition matronyme/ patronyme. L’option privilégiée a été celle du choix. Le choix de donner aux enfants uniquement le nom du père, de la mère, ou les deux, ou encore une partie de l’un et de l’autre, pourvu qu’il y ait accord entre les parents. Ainsi la loi de 2004 sur les noms de famille s’est voulue progressive. Elle est en réalité peu claire et n’instaure finalement pas de changements significatifs dans les faits. En effet, afin de palier aux situations de discorde, des règles supplétives ont été prévues. Il en ressort que le nom du père continue de s’imposer dans le cadre de l’union matrimoniale. La femme mariée n’a donc le droit de transmettre son nom à son enfant que sous réserve de l’assentiment de son mari… Belle évolution.

 

Les conséquences sociologiques d’une ouverture à la matronification

La transmission du patronyme reste dans les mœurs le principe et la loi de 2004 ne procède qu’à une timide avancée. Cependant, la simple possibilité de transmettre le nom de la mère aux enfants n’est pas sans conséquences sociologiques, comme le souligne Valérie Feschet1 dans son article « La transmission du nom de famille en Europe occidentale »2, bien au contraire. Symboliquement, elle amoindrit la stigmatisation des enfants nés sans père. Le matronyme dont ils héritent n’est plus le reflet d’une carence de filiation paternelle mais un nom de famille à part entière.

Deuxième conséquence, la possibilité d’accoler le nom de la mère à celui du père permettra de distinguer, dans le cas d’unions successives, les différents ‘groupes’ de frères et sœurs. Leur sera ainsi conférée une identité propre écartant tout risque de confusion.

Reste néanmoins une ombre venant noircir le tableau des doubles noms, et pas des moindres. Si la pratique d’accoler le nom de la mère à celui du père se généralise, un problème technique se posera. Pour des raisons de commodités évidentes, une personne ne peut pas cumuler les noms de tous ses ancêtres. Ainsi chaque individu ne pourra transmettre qu’une partie de son nom, le patronyme hérité du père ou le matronyme échu de la mère. Le choix opéré ne sera pas anodin et pourra être interprété comme un attachement renforcé envers l’un des parents ou le reniement du second.

Les différentes combinaisons possibles de noms sur 3 générations (soit 14 possibilités de noms pour un enfant lorsque les deux parents possèdent un double nom !) 3

Et si les hommes prenaient le nom de leur femme ?

Un rapide micro trottoir commencé sans trop de conviction s’est finalement avéré fort instructif en révélant une auto censure de la gente masculine. Lorsque les femmes affichaient sans complexe leur désintérêt total pour la question, les hommes semblaient aborder le sujet avec gants, pincettes et mouchoir de soie. Dans l’absolu, ces messieurs ne se disaient pas opposés à ce qu’un mari puisse changer son nom pour celui de sa femme. Cependant, dès que l’éventualité était évoquée à leur endroit, une moue embarrassée trahissait leur réticence.

 

Le droit en vigueur

Il faut distinguer  le nom proprement dit du nom d’usage. Le nom en soi même ne change pas. On garde le même toute sa vie – à moins bien sur d’avoir la motivation, le temps et l’argent pour entamer une procédure de modification du nom par décret en Conseil d’Etat. Pour ce qui est du nom d’usage, la femme peut prendre celui de son mari ou simplement l’accoler au sien. Le mari quant à lui ne peut qu’accoler celui de sa femme au sien.

Révoltant n’est-ce pas ? Oui messieurs, vous êtes victimes d’une inégalité flagrante et cachée depuis lors par les femmes : vos possibilités de nom d’usage sont bien plus restreintes que les leurs !

 

image : www.tradeona.com

Un article partisan ?

Les observateurs les plus avertis n’auront aussi pas manqué de descendre en bas de l’article et de vérifier la qualité féminine de l’auteur. Aïe, les carottes sont cuites, c’est toute la généalogie du patronyme qui va être mise à mal, broyée, brûlée et enterrée. Et bien non messieurs, la gente féminine prend soin de cultiver son imprévisibilité et sa complexité. Voilà donc de quoi troquer votre censure politiquement correcte par un argument autrement plus distingué que la sempiternelle crainte du « qui porte la culotte dans le couple ? ».

 

Les fondements initiaux de la transmission du patronyme

D’où vient la transmission du patronyme ? Alors que la mère porte l’enfant et entretient avec lui un lien charnel, le père ne peut se prévaloir que d’un lien biologique à la certitude discutable. Au Moyen-Age, période où les études génétiques n’en sont encore qu’à leur balbutiement, le fait pour le père de donner son nom à l’enfant valait acte de reconnaissance. En plus de donner une identité à cet enfant, il attestait vouloir l’élever avec ses valeurs et son histoire. Le patronyme est donc une manière de combler le déséquilibre naturel de l’enfantement.

Deuxième argument ou plutôt contre argument à la transmission des matronymes : la thèse de l’égalité des sexes est une instrumentalisation. A bien y regarder, les femmes qui se battent pour transmettre leur nom se battent en réalité pour la postérité du nom de leur père …

 

Le débat est ailleurs

Le professeur Claire Neirinck spécialisé dans le droit de la personne et de la famille, et interrogé pour l’occasion, a soulevé une autre anicroche. La distinction patronyme/ matronyme étant obsolète, les difficultés rencontrées relevaient plus de la distinction nom de famille et nom marital. En effet, le second, qui est à l’origine une simple possibilité, a fâcheusement tendance à s’imposer automatiquement et à se substituer au nom dit « de jeune fille ». Garder son nom de famille devient alors un vrai combat, aussi bien dans la vie professionnelle qu’administrativement. La parade ? Le professeur Neirinck confie que certaines de ses collègues ont choisi de ne plus remplir la case ‘nom marital’ dans les formulaires. « Vous n’êtes pas obligées d’inscrire votre nom marital sur les papiers que vous remplissez. Et si vous le faites vous pouvez être persuadée que c’est celui-ci qui sera pris en compte. »

Plus délicat encore, le choix de garder son nom de jeune fille est souvent interprété comme un acte féministe ou de rejet de la belle famille voire du mariage lui-même. Or, dans bien des cas, il n’est qu’un attachement identitaire à son nom de naissance ou à sa visibilité professionnelle.

  1. Membre de l’Institut d’ethnologie méditerranéenne et comparative, laboratoire du CNRS, et maître de conférence des universités Aix-Marseille I et III.
  2. Article publié chez L’homme – Revue d’anthropologie française, n° 169, pp. 61-88
  3. Document issu de l’article La fin des Patronymes écris par Julie Coquart et publié sur le site du journal du CNRS.

 

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Article rédigé par La rédaction Aparté.com

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