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TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTESUn samedi ordinaire à Monop’

Samedi : premier jour d’un weekend qui s’annonce d’ores et déjà chargé pour cette fameuse enseigne de la grande distribution française. La raison : Septembre et sa rentrée scolaire annuelle charrient un nombre important de prédateurs-consommateurs en quête de matériaux scolaires, s’ajoutant ainsi au flot déjà continu des plus conformes bêtes de sommes, habituées des lieux.

Fiona Torre – 2011

 

Dès l’entrée, les instincts les plus grégaires, que l’on pourrait penser sédimentés sous les stratifications sociales et culturelles héritées de milliers d’années de civilisation, refont surface. Il n’est décidément pas une mince affaire que de se faufiler entre les sous-vêtements made in China de la jungle des rayons prêt-à-porter. Ce début d’aventure met à rude épreuve conjointement mes nerfs et ma ferme intention de consommer.

Caddy vs panier en plastique

Voici le premier choix cornélien auquel je suis confronté:

– Privilégier le concept éculé mais efficace du chariot de supermarché permettant de remplir jusqu’à 240 litres de produits alimentaires, de parcourir au total 24 000 km entre 2 et 6 km/h pour une durée de vie maximale de 7 ans ?

– Ou préférer le mignon panier en plastique rouge, d’une capacité  restreinte (43L), mais plus manœuvrable et qui pour sûr me permettra de muscler mes frêles muscles d’étudiant oisif ?

L’arbitrage penchera rapidement vers la seconde option compte tenu de mon impossibilité chronique à conserver une pièce de 1€. Atout nécessaire à la location du joujou tant  convoité.

Va-donc pour le style néo-champêtre, n’ayant que peu d’items à pourchasser dans l’optique de la préparation de cette soirée. J’ai en tête le combo classique et souvent gagnant chips-pizzas-bières. Je l’accompagnerai d’une série de sains légumes croquants avec leurs sauces allégées respectives pour ajouter  une dimension veegie à ma carte. J’essaye de me persuader que c’est meilleur pour ma santé.

Des petits points…

Afin de déjouer les plus viles stratégies d’anticipation de mon comportement déambulatoire (zoning ou l’art d’emmener le consommateur au bon endroit), je décide arbitrairement de me diriger vers le rayon « Fruits & Légumes » situé à la croisée de tous les itinéraires envisageables par les consommateurs. Les néons diffusent une lumière livide venant se réfléchir sur l’explosion écarlate des tomates bien en vue en tête de gondole. Malgré toute l’étrangeté de cet étalage primeur, je saisis rapidement les fruits de la terre dont j’ai besoin. Je viens de réaliser qu’un oubli aurait pu m’être fatal : les pois chiches. Ils me sont nécessaires pour réaliser le homemade hummus que j’apprécie tant. Par le plus grand des hasards, un employé grand, droit, se tient à quelques pas de moi, affairé à réapprovisionner les bacs à légumes. Je virevolte, décroche mon plus beau sourire et je tente l’approche suivante.

« Bonjour, je cherche des pois chiches. Savez-vous dans quel rayon je peux en trouver? »
« Jour’ ! Ah oui, j’sais où c’est. Je vais t’en chercher »  me propose t-il en bégayant. A peine le temps d’acquiescer qu’il me remet la marchandise tant convoitée en mains propres, puis reprend ses gestes mécaniques en ayant l’air satisfait.
Et  là stupeur, je me rends compte qu’il s’agit bien de haricots rouges et non de ce que je cherchais.
« Bon, merci quand même » conscient que je ne pourrais pas tirer plus d’informations utiles de mon interlocuteur.
L’heure tourne, je n’ai plus le temps de m’attarder sur cet échec flagrant.

Absence injustifiée

J’enchaîne ma tournée par le rayon « Alcools » à l’opposé du magasin. Après de rapides coups d’œil en direction des linéaires colorées, je jette mon dévolu sur les produits les plus connus, occultant inconsciemment le prix exubérant pour ces solutions aqueuses composées de fermentations céréalières. Un article manque toutefois à l’appel. Je scrute avec instance les formes, couleurs de ces fluides cristallins : le néant. Anxieux, un tantinet paniqué, je me retourne vers un bon samaritain qui pourrait, à défaut de me prêter main forte, au moins me rassurer. Là encore, je suis nez à nez avec un employé du magasin, une femme d’un âge avancé présentant les mêmes caractéristiques que son collègue que j’ai rencontré précédemment. Ses gestes sont guidés par une routine mécanique. J’entrecroise un regard azur, profond qui me renvoie instantanément mon interrogation. Je m’avance.

« Bonjour ! Je ne trouve pas la Jagermeister au rayon alcools. Pouvez-vous m’aider », l’abordais-je en m’excusant au préalable de mon accent teuton pitoyable.
« Bonjour ! La Jagermakoi ? Que ce que c’est que ce truc ? »
« Vous savez bien, cet alcool noir allemand à base de plantes. J’en ai besoin pour faire des Jaggerbombs avec du RedBull . Vous connaissez non ? », la rassurais-je.
« Le RedBull oui, l’autre ça me dit rien du tout, mais je vais quand même aller voir », ajouta-t-elle en me renvoyant un immense sourire.

Après une minute d’attente montre en main , la voilà qui réapparaît et confirme ma crainte.

« Bon, merci quand même ». Réalisant que c’est la seconde fois que je prononce cette même ritournelle pour m’assurer une fuite honorable. Je peste dans mon for intérieur et à mon corps défendant, je ferai fi de la valeur ajoutée qu’aurait pu apporter cette liqueur germanique au bon déroulement de cette soirée. Tant pis !

Comme un anthropologue

30 minutes. C’est au bas mot le temps que j’aurai à patienter pour déposer les articles qui lestent mon panier et éprouve ma capacité de résistance. Je décide de mettre à profit cette attente forcée pour tenter d’établir mentalement une typologie des consommateurs de cette grande surface. L’exercice est d’autant plus facile que certains spécimens sont contraints autant que moi à prendre leur mal en patience. Je distingue arbitrairement et subjectivement les différents types de consommateurs suivants:

 

/ Le retraité
Disposant de tout le temps qu’il souhaite (ce qui peut ne pas être votre cas), il se distingue par une aide matérielle au déplacement comme un déambulateur, fauteuil roulant manuel, électrique selon les moyens ou autre béquille ou bonne vieille canne traditionnelle. Il faut se méfier des coups qu’il peut vous asséner avec cette arme de défense et d’attaque. D’expérience: ne jamais se garer sur un trottoir ou une place de parking réservé à ce spécimen, il défend son territoire et ses avantages avec férocité.

/ Le jeune
Nonchalant, fauché, il se débrouille toujours pour arriver à des horaires impossibles (comme 5 minutes avant la fermeture) sous des prétextes fallacieux: devoir à rendre, compétition sportive, décès d’un être cher…  ce qui est totalement faux. Il se distingue par une coupe de cheveux qui sort de l’ordinaire et son appétence pour les bouteilles de blanc et/ou de rosé cheap.

/ La mère de famille débordée
Se repère aisément aux individus en bas âge qu’elle transporte partout avec elle et cela dans toutes les positions : sur, devant,derrière… Privilégie les fringues confortables et pratique en semaine et les dessous sexy pour raviver la flamme de son mariage qui bat de l’aile le weekend.

/ Le marginal
Est toujours bourré peu importe l’heure de la journée. Laisse ses « compagnons de voyage », j’entends ses animaux préférés: chiens,chats à l’entrée et se bat régulièrement avec la sécurité. Toujours en quête d’une substance qui lui fera s’échapper de la réalité. Aime bien les bières type Bavaria 86 ou le cubis de vin rouge de table format 5L.

/ Le trentenaire célibataire stressé
Pianote sur son iPad. Consomme uniquement bio et porte la frustration sur lui.

/ Le couple d’amoureux transi
Se bécote en permanence. Fait l’étalage de ses sentiments en place publique. Vous rappelle que vous êtes toujours célibataire. Objet de haine.

 

Rendre la monnaie de sa pièce

Une invective lancée par un homme agité vient me tirer de mon observation participante. C’est fort dommage, j’achèverai ce travail de fond une prochaine fois. Le ton monte rapidement. Je comprends que l’attente ne sera pas forcément ennuyeuse compte tenu de l’animation qui vient de se créer, et je décide d’y prêter attention.
L’attention se cristallise sur l’homme en question qui remet en cause la rapidité de l’employé aux prises avec sa caisse. Les deux hommes se répondent mutuellement, virilement. C’est à celui qui en fera le plus afin de gagner cette joute verbale. La tension vient de franchir l’échelon supérieur. Des insultes que je n’ai pas jugé bon de retranscrire ici sont échangées. Le plus excité des deux balance à l’autre sa monnaie à la face, qui lui rend  à son tour en pourboire. La sécurité est appelée, le dernier court en direction de la sortie.
Je dépose sur le tapis roulant qui grince de façon inhabituelle mes quelques articles durement glanés et je glisse un mot à l’homme décontenancé que je trouve en face de moi.  Il me répond brièvement que, somme toute, cette altercation est banale, il s’en produit tous les jours.

En prenant le chemin de la sortie, le temps n’étant lui aussi pas à la fête (je prends une saucée en bonne et due forme) j’ai le temps de me remémorer chaque acte de la scène à laquelle je viens d’assister. Elles s’ajoutent aux évènements qui se sont produits durant ce passage éclair à Monoprix. Monoprix, c’est celui d’en bas de chez moi, d’en bas de chez toi, comme il en existe des milliers en France.  Chronique d’une violence ordinaire, quotidienne, banale, intégrée, et finalement tendant à devenir invisible.Pour conclure sur une note légère car « où il n’y a pas d’humour, il n’y a pas d’humanité » disait Ionesco, chaque jour  je prie Léguman d’intervenir si pareille situation venait à se reproduire. Selon moi, il est le légume de la situation.

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin, le dossier sur la consommation réserve son lot de surprise. A vos écrans !

Article rédigé par La rédaction Aparté.com

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Un commentaire

  1.  » Vous savez bien, cette alcool noir allemand à base de plantes. J’en ai besoin pour faire des Jaggerbombs avec du RedBull . »
    J’ai ri

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