TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESAZF, dix ans après – retour sur une décennie de luttes

21 septembre 2001. Dix jours après les attentats du World Trade Center à New York, à 10h17 du matin, un premier choc assourdissant secoue la ville entière de Toulouse, puis un deuxième, plus important. Tandis qu’un nuage de fumée opaque s’élève dans le ciel automnal de la ville rose, c’est une vague de stupeur qui s’empare de la totalité des habitants en l’espace d’une fraction de seconde. Ils ne se doutent sans doute pas qu’ils viennent d’assister à la plus grande catastrophe industrielle jamais connue en France.

Fiona Torre – 2011

Cette usine imposante, située à cinq kilomètres à peine du centre, à mi-chemin entre l’autoroute vers Tarbes et la Rocade, n’occupait pas moins de 70 hectares à l’époque excentrés de la ville, qui furent progressivement gagnés par l’agglomération et son lot d’habitants.
L’usine appartenait à l’époque à une filiale du groupe TotalFinaElf, Grande Paroisse, et était destinée à produire des engrais agricoles, mais aussi des composants explosifs, à partir de la synthèse de produits chimiques tels que l’ammoniac, l’urée ou le nitrate. Ces produits étaient généralement stockés dans des bâtiments spécifiques; ce fut tout du moins le cas des 400 tonnes de nitrate d’ammonium déclassés et destinés à la fabrication d’engrais qui provoquèrent l’explosion.

L’onde de choc se propage alors à environ 80 kilomètres de Toulouse, vers Albi, entrainant avec elle d’importants dégâts matériels, mais aussi humains : si l’on recense aujourd’hui plus de 2500 blessés, l’enquête fait état d’un bilan d’environ trente morts suite à la catastrophe. Les toulousains présents ce matin-là en gardent généralement un souvenir amer, dominé par des sentiments tels que la panique mais aussi la crainte d’un nouvel attentat : « Même en étant assis, on a tous décollé de nos chaises. Seul le maître a paniqué, mais il y avait de quoi : les vitres ont éclaté et l’explosion a fait un bruit digne d’un blockbuster américain. (…) C’est en voyant le visage des enseignants et en entendant leurs théories que l’on a commencé à prendre peur : tandis que certains se voulaient rassurants, d’autres l’étaient moins : le 11 septembre était encore dans les esprits », raconte Alex, élève de CM1 à l’époque.

Quelques jours avant le dixième anniversaire de l’explosion d’AZF, et tandis que le débat sur les circonstances de la potentielle cérémonie de commémoration bat son plein, je me suis rendue sur les lieux, espérant peut-être y saisir toute l’ampleur d’une catastrophe que je n’ai vécu que de loin.

Un toulousain, présent lors de la catastrophe, me désigne un terrain vague sur lequel s’élèvent quelques montagnes de gravats; l’ancienne ligne ferroviaire, destinée autrefois à approvisionner l’usine en chlore, ammoniac et autres produits pétroliers, ne mène plus nulle part. De l’autre côté de la Garonne, une cheminée s’élève au dessus de quelques bâtiments appartenant au groupe SME Safran, seules activité industrielle et chimique subsistante de la zone.

Il a fallu dix ans pour en arriver là : dix ans pour tout dépolluer, mais aussi pour redonner vie au site. Un pari réussi pour la ville de Toulouse, qui s’emploie à dynamiser la zone depuis la création du Canceropôle, en 2009. Cet imposant campus à l’architecture futuriste a en effet été mis en place afin de promouvoir la lutte contre le cancer, grâce notamment à l’association de différentes disciplines, et ce dans un seul et même but : celui de faire progresser la recherche. L’association Oncopôle assure ainsi la coordination des activités du site ainsi que son développement, et ce depuis sa création. Un beau projet pour un lieu symbolique : l’affirmation de la volonté d’aller de l’avant pour la communauté toulousaine, mais aussi l’expression d’un désir de se tourner vers le progrès pour mieux tirer profit des erreurs du passé.

2009, le premier procès

Quelques jours après l’explosion de l’usine, le 28 septembre 2011, une information judiciaire est alors ouverte par M. Bréard, procureur de la République, afin de déterminer les causes de l’accident ainsi que les personnes dont la responsabilité pourrait être engagée. Si une enquête visant à déterminer le scénario le plus plausible de la catastrophe est mise en place, la piste de l’accident reste néanmoins privilégiée. Après neuf années d’instruction, l’affaire est renvoyée devant le tribunal correctionnel de Toulouse, où seront jugés la filiale du groupe Total, Grande Paroisse, ainsi que l’ancien directeur de l’usine, M. Biechlin. Total et M. Desmarets, le directeur du groupe, sont quant à eux mis hors de cause avant l’ouverture du procès, le 23 février 2009.

Parmi les accusations, on peut y retrouver plusieurs infractions au code du travail, des destructions et dégradations de bien privé, des homicides et blessures involontaires, mais également des blessures involontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Pendant quatre mois se tient alors un procès absolument unique en France, par sa localisation tout d’abord : la traditionnelle salle d’audience ne pouvant accueillir les 750 personnes attendues au procès, celui-ci se déroule dans une salle municipale aménagée à cet effet.
Le procès est également, et pour la première fois dans les annales de la justice correctionnelle, filmé à titre historique, d’après la demande des associations des familles de victimes. Toutes les audiences ont été filmées puis répertoriées dans les archives de l’INA : il faudra attendre cinquante ans avant de pouvoir les visionner.

S’il s’agit d’un procès exceptionnellement long, la liste des parties civiles ne l’est pas moins : on en dénombre 231 au moment de l’instruction, mais on en comptait plus de mille lors du procès, et près de trois mille lors de la réquisition du parquet.

L’instruction ne retient qu’une seule thèse : celle de l’entrée en contact de deux substances chimiques réputées incompatibles au sein du hangar 221 de l’usine. Des dysfonctionnements en matière de sécurité sont identifiés au sein d’AZF, mais ne permettent pas de comprendre ce qui fut réellement à la source de cette explosion. Selon le président du tribunal correctionnel, la preuve que ce mélange a bien eu lieu n’a pas été démontrée. Une relaxe générale est donc prononcée, au bénéfice du doute, en novembre 2009, mais au détriment des familles de victimes qui attendaient ce procès depuis près de huit ans. Les dommages et intérêts versés par Grande Paroisse à la suite du procès ne suffisent pas à tarir leur colère. Une benne ayant servi à transporter ces composants chimiques et constituant une pièce à conviction majeure de l’enquête, aurait en effet disparu à la suite de l’explosion. Un élément qui sème ainsi le doute dans l’esprit des toulousains, toujours en quête de la vérité depuis ces dix dernières années.

2011, le procès en appel

Comme dans toute affaire judiciaire, lorsqu’il y a une infraction involontaire, seul le parquet peut faire appel : c’est ce qu’il s’est passé ici, puisque l’affaire sera rejugée à compter du 3 novembre 2011. Il s’agit là d’un dossier très complexe, qui mettra du temps à être ré-étudié : quatre mois de procès seront alors nécessaires pour rendre un nouveau jugement, à raison de trois audiences par semaine. Tout comme le premier procès, celui-ci se tiendra dans la salle Jean Mermoz, et sera filmé pour la postérité. 150 témoins sont appelés à défiler à la barre, ainsi qu’une trentaine d’experts judiciaires. Sur le banc des prévenus, nous retrouverons Serge Biechlin, la société Grande Paroisse; seront également cités Thierry Desmarest et le groupe Total, dont le juge avait prononcé la relaxe en novembre 2009. Pour l’accusation, il s’agit de montrer, en dépit du manque de preuves recueillies, qu’il y a effectivement eu manquement aux consignes de sécurité ou négligence de la part de l’usine AZF.

Pour certaines associations, l’objectif va bien plus loin : il s’agit également d’éveiller les consciences au sujet des réalités de l’industrie en France aujourd’hui. Alain Marcom, est militant pour l’association « Plus jamais ça » et s’est posé en tant qu’intermédiaire entre les victimes et les avocats. Il espère qu’une « attention particulière sera portée aux usines Total et, dans un cadre plus général, à toutes les usines chimiques, pour que les réglementations soient enfin respectées« . Celui-ci déplore la stratégie mise en place par les industries pour « s’arranger » avec la loi, et évoque notamment la loi dite « Loi Bachelot » mise en place après le procès AZF en 2003. « Les industries se servent de la menace permanente du chômage pour faire pression sur l’Etat », dénonce t-il. Aujourd’hui, la question sur l’existence de telles usines fait débat et le procès AZF ne manquera pas de raviver de vives inquiétudes à ce sujet-là.

Le 21 septembre 2011, à 10h17, une minute de silence sera observée sur le site de l’ancienne usine, devant la stèle déplacée pour l’occasion. Malgré les désaccords et les doutes, toutes les pensées iront ce jour-là pour les victimes de la catastrophe, dans l’espoir timide mais partagé, qu’au terme de ces quatre mois de procès, la boucle soit enfin bouclée.

Les autres pièces du dossier « AZF, dix ans après » sont disponibles ici.


Article rédigé par Julie Lafitte

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